Après Cologne, les féministes se divisent sur l’interprétation des agressions

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Les violences du nouvel an à Cologne provoquent un vif débat entre féministes : les unes font du sexisme une spécificité du monde musulman, tandis que les autres, menant de front la lutte contre les crimes sexuels et le racisme, exigent un renforcement de l'arsenal juridique afin qu'« aucune impunité » ne soit plus tolérée.

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Après avoir été passées sous silence, les violences subies par plusieurs centaines de femmes à Cologne la nuit du nouvel an connaissent un retentissement mondial à la hauteur de la gravité des faits. Par-delà les frontières, les féministes s’emparent de cet événement qui interroge non seulement en raison de son aspect massif et démultiplié (des actes similaires ont été signalés dans d’autres villes allemandes, en Suède et en Finlande), mais aussi parce que ces agressions, pour beaucoup à caractère sexuel, concentrent en un seul objet les questions de genre et de racialisation à l’origine des principaux clivages dans le champ féministe ces dernières années.

Viols, harcèlement sexuel, domination masculine, islam, différences culturelles, migrations, tous les ingrédients sont réunis pour recréer des lignes de fracture aux effets hautement politiques : alors même que de nombreuses zones d’ombre subsistent dans le déroulé de la soirée, l’origine et le profil des hommes mis en cause, ainsi que sur leur mode opératoire, les comportements sexistes des réfugiés, puis des immigrés en général, ont rapidement été constitués en « problème » dans l’espace public avec pour conséquence un durcissement entre autres du droit d’asile (lire nos articles ici et ). Les agresseurs ont moins été désignés en tant qu’hommes, ivres, agissant en bande lors d’un moment institutionnalisé de défoulement généralisé et profitant d'une présence insuffisante des forces de l’ordre, qu’en fonction de leurs origines, puisque, selon les témoignages, beaucoup étaient « d’apparence arabe ou maghrébine », et que, parmi les suspects identifiés par les enquêteurs, certains avaient « le statut de demandeur d’asile ».

En choissant cette couverture pour documenter les agressions sexistes ayant eu lieu à Cologne, le magazine allemand Focus a provoqué la polémique. En choissant cette couverture pour documenter les agressions sexistes ayant eu lieu à Cologne, le magazine allemand Focus a provoqué la polémique.

En Allemagne, les premières réactions ont participé à faire dérailler le débat avant même qu’il n’ait lieu. Accusée d’avoir cherché à minimiser les faits, la maire de Cologne, Henriette Reker, a suscité la colère de nombre de féministes en recommandant aux femmes de se déplacer en groupe et de « conserver un bras de distance avec tout inconnu » pour se protéger. Quelques semaines avant le carnaval de Cologne, autre rendez-vous cathartique officiel, ces propos renversant insidieusement une partie de la culpabilité sur les victimes elles-mêmes, selon une rhétorique fréquente pour évoquer les attaques sexistes, ont fourni un prétexte à la féministe Alice Schwarzer, connue pour ses propos contre l’islam, pour lancer la charge. « L’Allemagne, en raison de son histoire récente, nourrit une conception erronée de la tolérance, qui l’a conduite à fermer les yeux sur des ségrégations entre les sexes et des violences masculines dans la communauté musulmane », a affirmé au Monde cette femme de 73 ans, considérée comme l’une des initiatrices du Mouvement de libération des femmes (MLF) lorsqu’elle étudiait en France à la fac de Vincennes. Dans un entretien au quotidien conservateur Die Welt, elle a réclamé un débat sur l’islam « sans politiquement correct ». Celle qui considère le foulard que portent certaines femmes musulmanes comme un « pavillon des islamistes » est allée jusqu’à faire le lien avec les terroristes : « Des kalachnikovs, des ceintures d’explosifs et maintenant la violence sexuelle ! »

Ce rejet de l’islam, qui bascule en méfiance à l’égard des musulmans, est partagé par d’autres féministes de la génération 68, comme Barbara Sichtermann qui, sur la radio Deutschlandfunk, a interprété les faits, pourtant encore mal élucidés, comme relevant d’un clash des civilisations, comme si le sexisme et les violences sexuelles étaient l’apanage du monde arabo-musulman. Selon elle, les attaques de Cologne représentent une « déclaration de guerre contre notre civilisation »« Cette culture de l’obéissance patriarcale, qui malheureusement immigre chez nous avec tant de migrants, doit être combattue », a-t-elle déclaré, citant les travaux de la sociologue allemande d’origine turque Necla Kelek, très critique à l’égard de l’accueil des réfugiés en Allemagne.

Cette vision essentialisante fait l’objet de critiques dans la plupart des médias allemands. La une du magazine Focus la reprend certes à son compte en exposant le corps d’une femme blanche maculé de traces de mains noires, mais cette couverture a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux. Le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Der Freitag, Jakob Augstein, a publiquement condamné sa publication en dénonçant « du pur sexisme et du pur racisme ».

C’est en effet sur la question de la racialisation des attaques que les féministes se fracturent. À l’opposé des déclarations d’Alice Schwarzer et de Barbara Sichtermann, un collectif de 22 femmes – composé de journalistes, d’activistes, de chercheuses, de militantes féministes ou queer, d’écrivaines, de rappeuses, de toutes origines, certaines voilées, et plutôt jeunes – a lancé un appel #ausnahmslos (sans exception) contre les violences sexuelles et le racisme. Appelant à ce que l’enquête policière fasse toute la vérité sur l’événement, elles fustigent l’exploitation, en l’occurrence l’ethnicisation, par les extrêmes de ces agressions, estimant que le combat féministe en pâtit dans son ensemble. « Il est regrettable, écrivent-elles, de ne faire la lumière sur les violences sexuelles que quand elles sont supposées être le fait de personnes perçues comme "autres" : musulmans, Arabes, Noirs ou Maghrébins. »

Interrogée dans le Süddeutsche Zeitung, l’une des initiatrices de #ausnahmslos, Stefanie Lohaus, éditrice de Missy Magazine, affirme que cette rhétorique de l’« “homme étranger” qui menace les “femmes blanches” que les “hommes blancs” doivent défendre est patriarcale et raciste ». Dans Mediapart, Carolin Emcke, journaliste, philosophe et écrivaine fustige le glissement qui s’opère dans le discours censé défendre la cause des femmes. « Les populistes de droite […] n’ont bientôt plus parlé des victimes pour ne discuter que de leurs agresseurs. Ils ont ainsi, à nouveau, fait de ces femmes violentées un objet », affirme-t-elle. « C’est terrible : dans ces événements, le fantasme raciste des droites extrêmes croise l’expérience réelle des femmes agressées », poursuit-elle, refusant la dialectique xénophobe à l’œuvre tout en s’interrogeant sur les circonstances ayant rendu possibles de telles attaques. « Cela implique d’analyser sa propre culture, mais aussi celle d’autres milieux, d’autres contextes, qui facilitent les mauvais traitements et les humiliations envers les femmes », indique-t-elle. 

Outre-Rhin, la racialisation des agressions est portée en priorité par des mouvements europhobes et anti-immigrés, en premier lieu Pegida et Alternative für Deutschland (AFD), dont Carolin Emcke rappelle qu’ils sont fondés sur une idéologie « expressément anti-féministe et homophobe » : « Ils forment, avec d’autres groupes, une alliance clairement réactionnaire et chrétienne fondamentaliste, qui s’en prend de façon massive et explicite aux positions défendues par les féministes et les mouvements progressistes. »

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