Le pari européen de Macron ébranlé par le revers de Merkel

Par

À son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron a misé toute sa politique européenne sur Angela Merkel. L’affaiblissement politique de la chancelière allemande met à mal tous ses espoirs de refondation de la zone euro.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Même si l’Élysée se garde bien de commenter les difficultés politiques présentes de l’Allemagne, l’affaiblissement d’Angela Merkel est une mauvaise nouvelle pour Emmanuel Macron. « Nous voulons un gouvernement stable et fort pour avancer ensemble », s’est contenté d’expliquer l’entourage élyséen au lendemain de l’échec du projet de coalition. Mais au-delà des formules diplomatiques, le gouvernement français ne peut cacher un certain embarras. Bon gré, mal gré, il est bien obligé de tirer les premières conclusions du revers de la chancelière : même si elle se maintient au pouvoir, Angela Merkel est en train de perdre le poids politique et diplomatique qui en faisait la personnalité dominante de la scène européenne. Elle n’aura sans doute plus jamais l’autorité suffisante pour accompagner un changement en Europe.

Ce constat ne peut que prendre de court l’Élysée : il ébranle tout l’édifice de la politique européenne d’Emmanuel Macron. Depuis son élection, le président de la République a misé une grande partie de sa politique intérieure et extérieure sur la force d’Angela Merkel, sur l’axe franco-allemand. Il a même théorisé son pari européen. Pour contrer le rejet des populations, l’Europe avait besoin de changer profondément, d’approfondir sa construction, de mettre en place de nouvelles institutions supranationales, à commencer par un budget, expliquait-il. Ces changements institutionnels, ajoutait-il, ne pourraient être acceptés par Berlin que si ses partenaires se montraient crédibles. Pour cela, la France se devait de respecter enfin les règles et les traités de l’Union. C’est à ce prix qu’elle pourrait enfin faire entendre sa voix et peser dans les évolutions européennes.

Dès son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron a mené au pas de charge les « réformes indispensables », selon lui, pour retrouver cette crédibilité face à l’Allemagne. Les ordonnances sur le travail, les changements sur la taxation sur le capital, la politique d’austérité, les coupes au lance-flamme dans les dépenses publiques pour ramener le déficit budgétaire en dessous de la barre des 3 % dès cette année… Tout a été entrepris, justifié au nom de l’Europe et des nécessaires changements de l’Union.

Il fallait aller d’autant plus vite, a expliqué l’Élysée, qu’il y avait une « fenêtre d’opportunités » à ne pas rater. Si l’Europe voulait s’engager dans une transformation institutionnelle, elle devait profiter du laps de temps qui s’écoulerait entre les élections allemandes et la fin 2018 pour en lancer les bases, selon des responsables français. Après, il serait trop tard. La Commission européenne entrerait en hibernation, en attendant les élections européennes du printemps 2019.

Emmanuel Macron à la Sorbonne le 26 septembre © Reuters Emmanuel Macron à la Sorbonne le 26 septembre © Reuters

Emmanuel Macron s’est donc précipité pour lancer son grand projet de transformation européenne et en dévoiler les premiers contours : la zone euro se devait d’avoir un ministre des finances, un budget commun, un fonds commun pour financer les projets d’investissement, expliquait-il. Le président de la République ainsi que ses ministres ont multiplié les voyages à Berlin pour mettre en scène la grande amitié franco-allemande, dans l’espoir de recueillir un soutien. Le gouvernement allemand a souvent botté en touche. Mais il était tenu par les élections fédérales à venir, avançait l’entourage présidentiel pour justifier ces tergiversations.

À plusieurs reprises, des économistes et des observateurs ont mis en garde la France sur l’illusion française de tout miser sur l’amitié franco-allemande en négligeant les autres, plutôt que de construire un rapport de force avec Berlin. De même, plusieurs critiques se sont élevées sur les projets de transformation de la construction européenne proposés par Emmanuel Macron.

Une vision bien trop classique et inadaptée aux temps tourmentés que connaît l’Europe depuis la crise, selon l’économiste Charles Wyplosz. « Pendant la campagne électorale, il a la plupart du temps ressassé la vision traditionnelle française : un gouvernement commun européen et un ministre des finances pour l’Eurozone, avec un budget séparé pour financer l’investissement public. La plupart des autres États membres ont déjà rejeté cette vision et beaucoup sont persuadés que même la France ne serait pas d’accord pour accepter les transferts qu’une telle réforme imposerait. De toute façon, l’Union européenne n’est pas en capacité de discuter d’évolutions aussi radicales alors que sa priorité doit être de trouver des solutions pour réparer ce qui est cassé : une union bancaire faite à moitié, un pacte de croissance et de stabilité qui ne fonctionne pas, une régulation excessive… », relevait-il dans une tribune publiée par Project Syndicate en juillet.

Emmanuel Macron a choisi de ne tenir compte d’aucun de ces avertissements. Tellement persuadé, comme nombre de responsables politiques dans le monde, que la réélection d’Angela Merkel ne serait qu’une formalité, il a décidé d’en préempter le résultat. Alors que les élections législatives allemandes se tenaient le 24 septembre, le président de la République programmait un grand discours sur l’Europe à la Sorbonne le 26. Ce devait être l’acte I de la relance européenne, celui qui introniserait les propositions françaises et permettrait de rallier les soutiens, celui qui aussi forcerait peut-être un peu la main à Angela Merkel, laquelle s’est, au long de ses douze années de pouvoir, toujours montrée très timorée face au moindre changement des règles européennes, même au plus fort de la crise de l’euro.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Les résultats des législatives ont dessiné un paysage électoral marqué par la montée d’un extrémisme de droite et une crispation des positions que personne n’avait anticipées. La CDU/CSU emmenée par Angela Merkel a fait son pire résultat électoral depuis la Seconde Guerre mondiale. Le parti d’extrême droite, l’AfD, a fait son entrée au Parlement. Les libéraux ont augmenté leur score en durcissant leur discours, notamment à l’égard de l’Europe et de tout projet de redistribution communautaire. Revers encore plus cuisant pour l’Élysée : laminé par les urnes, le SPD, au sein duquel Emmanuel Macron a noué de nombreuses amitiés depuis 2012 et sur lequel il comptait pour infléchir les positions de la droite allemande, a refusé de participer à toute nouvelle grande coalition.

Dans ce nouveau contexte, le grand discours de la Sorbonne n’a reçu qu’un accueil poli. Des pays membres de l’Union, comme les Pays-Bas ou l’Autriche, ont fait savoir leur opposition aux changements proposés. Même si elles y sont plutôt favorables, l’Espagne, en pleine tourmente avec la Catalogne, et l’Italie, prise dans le tourbillon de ses futures élections, ont d’autres sujets de préoccupation dans l’immédiat. Quant à l’Allemagne, il n’a plus été question que de la formation de la coalition « Jamaïque ». Bref, les propositions françaises paraissent être tombées dans les oubliettes de l’Histoire.

Alors que l’Allemagne paraît affaiblie, certains observateurs pensent que le moment pourrait être favorable à la France. Emmanuel Macron, qui est la seule voix forte de l’Union en ce moment, devrait selon eux se saisir de ce moment pour relancer ses grands projets de refondation. Mais outre que les projets français sont loin d’être partagés, Emmanuel Macron a aussi négligé un peu les autres membres de l’Union, et même en a froissé un certain nombre en quelques mois, que ce soit l’Italie avec le dossier STX (chantiers navals de Saint-Nazaire) ou tous les membres de Visegrad (Pologne, Tchéquie, Hongrie, Slovaquie), accusés de ne pas jouer le jeu, notamment sur les travailleurs détachés.

Même si Emmanuel Macron parvenait à ressouder une partie des pays membres de l’Union autour de ses projets, de nombreux observateurs doutent que celle-ci puisse parvenir seule, sans l’aide de l’Allemagne, à redonner une dynamique à une Europe traversée par de multiples crises politiques et sociales. Les appels de personnalités comme Jean Pisani-Ferry, proche d’Emmanuel Macron (lire ici), l'économiste allemand Daniel Gros (lire là) ou l'ancienne ministre espagnole Ana Palacio (), pressant l’Allemagne de se joindre dès maintenant aux efforts de la France, montrent une certaine inquiétude sur la capacité française à changer la donne européenne. Tous redoutent le retour à l’immobilisme.

Quelle que soit l’issue des prochaines tractations politiques à Berlin, tout indique que le prochain gouvernement se concentrera d’abord sur ses problèmes intérieurs. Il risque de se trouver sous la pression du parti libéral, mais aussi de l’extrême droite de l’AfD. Car ces deux partis partagent de nombreuses positions économiques, notamment celles d’une ligne dure face à l’Europe, du refus de toute mutualisation financière et d’une opposition à tout changement des règles qui ont tant profité à l’Allemagne jusqu’à présent. Dans les prochains mois, le prochain gouvernement allemand risque donc d’être le pied sur le frein plutôt que de s’inscrire dans les projets de réforme français.

Un premier test pourrait avoir lieu dès le mois prochain. Un sommet de l’Union est prévu en décembre pour discuter des mesures à prendre en vue de consolider l’Union européenne. L’Élysée en parle comme d’un sommet « révolutionnaire ». S’il ne s’y passe rien ou pas grand-chose, cela risque d’être un mauvais signal pour les volontés de transformation portées par la France. Le pari européen d’Emmanuel Macron semble déjà bien fragile. Et si, en plus, les réformes qu’il a entreprises en France et qui ont été justifiées au nom de l’Europe tardent à porter le moindre fruit, sa position pourrait devenir bien compliquée.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale