L’accident de Fukushima bouleverse notre rapport aux risques énergétiques

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Comment imaginer une politique énergétique réaliste pour la planète à l'horizon 2050 ? Quelle place peut y occuper le nucléaire ? Les réponses du physicien Sylvain David.

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Chargé de recherche au CNRS à l'Institut de physique nucléaire d'Orsay, Sylvain David fait partie de ces quelques physiciens qui travaillent sur le nucléaire hors du Commissariat à l'énergie atomique, d'EDF ou d'Areva, c'est-à-dire dans une situation de plus grande indépendance. Ses recherches portent notamment sur la simulation des réacteurs nucléaires du futur et les scénarios de déploiement qui y sont associés. Plus largement, il réfléchit aux consommations d'énergie d'ici 2050. Avec Benjamin Dessus, le président de l'ONG Global Chance, il a publié un livre de débat, Peut-on sauver notre planète sans toucher à note mode de vie? Pour Mediapart, il a accepté de répondre à certaines questions nouvelles ou renouvelées après l'accident en cours dans la centrale de Fukushima.

Avec l'accident nucléaire en cours au Japon, nous assistons au retour spectaculaire d'un danger qui avait eu tendance à disparaître du débat public ces quinze dernières années : la menace immédiate que représentent les centrales nucléaires. Comment expliquer cet «oubli» ?

Cette menace avait-elle été réellement oubliée ? D'un certain côté, le problème climatique a gagné ces dernières années en concret. Cela a pris plusieurs années pour que le risque d'un dérèglement climatique majeur atteigne nos esprits, des citoyens comme des dirigeants, et encore, le chemin semblait encore long pour aboutir à des outils (impopulaires) de lutte efficace contre les émissions de CO2 (taxe carbone par exemple). Il faut rappeler que ce risque à long terme est très difficile à appréhender et que les efforts éventuellement consentis aujourd'hui n'auront un effet qu'après 2050, ce qui rend long et difficile une prise de conscience et une action collective (les combustibles fossiles représentent plus de 80% de notre production d'énergie au niveau mondial).

On peut penser que, petit à petit, le nucléaire s'est imposé à juste titre comme une alternative crédible aux combustibles fossiles, permettant de produire de l'énergie massivement sans émettre de CO2. Sans que le risque disparaisse des débats et des pensées, il a dû être comparé au risque climatique, et beaucoup de citoyens ont perçu le risque nucléaire comme acceptable, face au risque de dérèglement climatique majeur.

Ces dernières années, on continuait toutefois à parler de risque à propos des déchets nucléaires...

De déchets et de prolifération nucléaire, en effet. Le risque des installations est comme passé au second plan. Difficile d'analyser un tel phénomène. Certains physiciens ou sociologues ont considéré que le problème des déchets était peut-être surévalué par rapport à la question de la sûreté des installations, et surtout des réacteurs nucléaires. Il est apparu un paradoxe assez intéressant au cours des débats sur les déchets. En France, la solution de référence pour la gestion des déchets de haute activité à vie longue est aujourd'hui le stockage géologique en profondeur. Un argument mis en avant est que cette solution permet de se prémunir des instabilités potentielles (et quasiment certaines) de notre société sur le long terme. Nous ferions alors plus confiance à la géologie qu'à notre société pour confiner les matières radioactives à vie longue.

Mais ce sont souvent les mêmes personnes qui considèrent l'énergie nucléaire comme une source d'énergie d'avenir, et font ainsi toute confiance à nos sociétés pour gérer des réacteurs nucléaires sur des périodes certes plus réduites que les périodes engagées pour les déchets, mais dépassant largement une génération. Aujourd'hui, il faut cinq ans pour prendre la décision de construire un réacteur, cinq ans pour la construction, il fonctionnera soixante ans, puis devra être démantelé, ce qui nécessitera encore quelques dizaines d'années, enfin les déchets de démantèlement devront être gérés et surveillés pendant des décennies avant la fermeture définitive du site de stockage...

Le paradoxe est troublant : on fait confiance à la société pour gérer des installations à haut risque sur de longues périodes, mais on la considère incapable de surveiller des déchets confinés, beaucoup moins radioactifs que les combustibles présents dans les cœurs des réacteurs, et qui ne présentent aucun problème d'emballement de réaction en chaîne.

Mais on est loin du consensus sur ces questions, il y a aussi une forte opposition au stockage des déchets...

Oui, du côté des opposants, le paradoxe est inversé, mais il persiste : d'une part, ils s'opposent au stockage géologique, en critiquant fortement le caractère irréversible du stockage (cette irréversibilité étant censée décharger la société du contrôle des déchets), et d'autre part, ils mettent en avant leur manque de confiance dans nos sociétés pour assurer la sûreté des réacteurs nucléaires sur de longues périodes (instabilités politiques, économiques, conflits...).

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J'ai rencontré Sylvain David en 2006 lors d'une Suite dans les Idées (mon émission de France Culture) consacrée au livre du sociologue Yannick Barthe sur la mise en politique des déchets nucléaires, Le Pouvoir d'indécision. C'est d'ailleurs Yannick Barthe qui m'a conseillé de me tourner vers Sylvain David il y a quelques jours, après le déclenchement de l'accident de Fukushima.