Dans la «capitale du Brexit», les travaillistes luttent pour conserver leur siège

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Fortune diverse pour le parti travailliste lors de deux législatives anticipées jeudi : la formation de Corbyn a sauvé son siège à Stoke-on-Trent, la « capitale du Brexit », mais s’est fait battre par les conservateurs dans un autre de ses bastions traditionnels.

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Actualisation : Le parti travailliste est parvenu à se maintenir à Stoke-on-Trent (37% pour le Labour, contre 24,7% pour le UKIP et 24,4% pour les conservateurs), mais il a été battu dans l'autre législative partielle de jeudi, à Copeland, où les conservateurs (44%) ont remporté le siège détenu par les travaillistes depuis 80 ans (37% pour le Labour).

Stoke-on-Trent (Royaume-Uni).- À 48 heures du scrutin, Daniel Groom n’avait toujours pas décidé quel bulletin il glisserait dans l’urne aujourd’hui. Il fut un temps lointain, avant l’ère Thatcher, où cet ancien prof votait pour les conservateurs. « La seule chose que je sais, c’est que je ne voterai pas UKIP. Paul Nuttall [le leader national du UKIP – ndlr] est juste là pour faire carrière ! », s’agace Daniel. Quid du Labour ? Ce senior ne l’évoque même pas. Pour succéder au député sortant, un historien parachuté dans la circonscription par le Parti travailliste en 2010, ce retraité rêve avant tout d’un « ambassadeur local », « quelqu’un susceptible de mettre en avant les atouts de Stoke et d’améliorer ce qui a besoin de l’être ».

Quoi de plus légitime ? Début janvier, seulement 18 mois après l’avoir réélu, les électeurs de Stoke-on-Trent Central ont dû faire face à la démission de leur député, Tristram Hunt. Cet universitaire télégénique a préféré filer à Londres prendre la direction du Victoria & Albert Museum, plutôt que de continuer à être l’élu d’une circonscription symbole du déclin industriel britannique.

Le musée dont Hunt a pris les commandes est l’une des plus prestigieuses institutions culturelles du Royaume-Uni. Ce changement de carrière a tout de même un parfum de sauve-qui-peut. Réélu sur le fil du rasoir en mai 2015, cet ambitieux quadragénaire, à droite de Jeremy Corbyn, n’a probablement pas beaucoup hésité avant de renoncer à son précaire mandat électoral. Depuis quinze ans, à chaque élection législative, les électeurs de Stoke-on-Trent Central se détournent un peu plus du Labour. Le 23 juin dernier a marqué un nouveau schisme dans la relation entre Stoke et le parti historique des travailleurs : la ville a voté à 69,4 % en faveur du Brexit.

Détentrice du plus faible taux de participation du Royaume-Uni lors des législatives de 2015 (49,9 %), Stoke a rompu le 23 juin dernier avec l’apathie électorale : 67 % d’électeurs ont pris part au vote sur l’appartenance à l’UE. « Avec le référendum, les habitants de la ville ont saisi une opportunité pour faire entendre leur voix auprès de l’élite », analyse Geoff Eze, le révérend de Stoke Minster, l’église anglicane du centre de Stoke. Coincée entre Birmingham et Manchester, Stoke-on-Trent est à la remorque du renouveau économique que connaissent ces deux métropoles. En 2015, l’ancienne cité industrielle a cru un temps pouvoir remonter dans le train de la prospérité. Mais la ligne ferroviaire à grande vitesse qui reliera Londres à Manchester d’ici une dizaine d’années, le HS2, ne s’arrêtera finalement pas à Stoke…

Paul Nuttall, le nouveau patron du UKIP, en campagne dans les rues de Stoke-on-Trent, le 13 février 2017. © Darren Staples / Reuters. Paul Nuttall, le nouveau patron du UKIP, en campagne dans les rues de Stoke-on-Trent, le 13 février 2017. © Darren Staples / Reuters.

L’avenir n’a pas déserté ce coin du Staffordshire, comme le prouvent les 20 millions de livres sterling investis très récemment par l’université locale dans des studios de création vidéo. Le tissu économique de la ville n’est pas complètement exsangue non plus. Michelin continue d’employer environ 2 000 personnes et, dans le quartier des potteries, quelques entreprises telles que Roy Kirkham exportent encore tasses, théières et mugs made in England aux quatre coins de la planète. Il n’empêche : sous le double effet de la globalisation et de l’automatisation, des dizaines de milliers d’emplois stables dans les mines de charbon, les aciéries et les ateliers de fabrication de faïence ont disparu depuis les années 80.

Des jobs précaires et mal payés, dans des centres d’appels et des centres de distribution de marchandise, les ont souvent remplacés. Qui plus est, les jeunes demandeurs d’emploi locaux manquent des compétences requises pour postuler aux emplois qualifiés existants. « Le niveau d’éducation de la jeunesse de Stoke et ses aspirations professionnelles sont bien en deçà du niveau national », souligne Mick Temple, professeur à la Staffordshire University. À la YMCA d’Hanley, l’une des six agglomérations qui forment Stoke-on-Trent, Danny Flynn se démène pour donner malgré tout un avenir à ces jeunes sans diplôme. « Ils se montrent pragmatiques, constate cet ancien mécanicien de 52 ans devenu un pilier de la vie locale. Ils préfèrent avoir un contrat zéro-heure plutôt que pointer au chômage. Mais on ne peut pas faire de projets sur le long terme dans ces conditions. »

Dans « cette capitale du Brexit » au passé industrieux et à l’avenir incertain, le UK Independence Party, arrivé deuxième lors des législatives de 2015, est censé être en position de force pour remporter l’élection législative partielle qui se déroule aujourd’hui. C’est d’ailleurs le successeur de Nigel Farage lui-même, Paul Nuttall, 40 ans, qui s’est porté candidat du « nouveau vrai parti des travailleurs ».

Faire tomber le Parti travailliste à Stoke permettrait à Nuttall d’acquérir la stature nationale qui fait cruellement défaut à cet eurodéputé natif de Liverpool. Est-ce encore possible ? La campagne du leader du UKIP a été émaillée de scandales. Sur son logement, son CV et les prétendus amis décédés dans la catastrophe d’Hillsborough en 1989, Nuttall a menti. « Il faut quand même lui donner sa chance », estime David Moore, 39 ans. Cet ancien électeur du Labour ne se focalise pas sur la personnalité de Nuttall. Sa principale préoccupation ? La lutte contre l’immigration. « Il y a trop d’immigrés dans ce pays. Il faudrait faire comme Trump : construire un mur autour de l’Europe pour les empêcher de venir », préconise du tac au tac cet agent de sécurité.

Si le scrutin sert de test au UKIP, il pourrait surtout marquer un tournant pour le Labour de Jeremy Corbyn. Depuis 1950, les travaillistes ont remporté toutes les élections législatives dans cette circonscription située au cœur de l’Angleterre. Or le positionnement anti-Brexit du Labour pendant la campagne référendaire, l’impopularité de Jeremy Corbyn et la faiblesse du candidat local, Gareth Snell, fragilisent sérieusement le Parti travailliste à Stoke. Seule l’inquiétude grandissante suscitée par la saturation des services de santé publique pourrait convaincre les électeurs de donner une majorité au Labour.

À la veille du scrutin, il n’était pas exclu que le bastion travailliste bascule du côté des conservateurs. John Parry, un fervent partisan du Brexit croisé en centre-ville, juge le « jeune candidat tory » comme étant « le seul bon candidat ». En remportant le scrutin, Jack Brereton, un conseiller municipal local, ferait coup double : il tournerait une page d’histoire locale de plus de six décennies et deviendrait, à 25 ans, le plus jeune député conservateur de la Chambre des communes.

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