L’embargo contre l’Iran place l’Inde dans un profond embarras

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Menant depuis quatre ans une politique étrangère peu lisible, le gouvernement Modi craint pour ses achats de pétrole et pour ses investissements à Chabahar, le port iranien destiné à ouvrir un nouvel accès à l’Afghanistan et aux hydrocarbures d’Asie centrale.

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Narendra Modi s’en serait bien passé. Au moment où l’Inde entre en année électorale, le retour annoncé de l’embargo frappant l’Iran perturbe les plans du dirigeant nationaliste hindou, candidat à un second quinquennat à l’occasion des législatives qui se tiendront au printemps 2019. En annonçant le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015, Donald Trump a incidemment jeté une ombre sur la situation économique du sous-continent, bien que Delhi n’ait pas été signataire dudit accord.

Téhéran est le troisième fournisseur de pétrole de l’Inde, après l’Irak et l’Arabie saoudite et venait justement, en février, d’accorder des tarifs préférentiels à Delhi, en échange d’achats plus importants en volume. Depuis la levée de l’embargo, début 2016, les ventes de brut à l’Inde ont pratiquement doublé, faisant du pays de Modi le deuxième client de l’Iran dans ce domaine, derrière la Chine.

En février 2018, le président iranien, Hassan Rohani (g.), et le premier ministre indien, Narendra Modi, s’étaient mis d'accord sur les ventes de pétrole. © Reuters En février 2018, le président iranien, Hassan Rohani (g.), et le premier ministre indien, Narendra Modi, s’étaient mis d'accord sur les ventes de pétrole. © Reuters

Reçu par le gouvernement indien en février, le président Hassan Rohani avait obtenu de son hôte la promesse que les quatre grands groupes pétroliers publics, Indian Oil Corp, Mangalore Refinery and Petrochemicals Ltd, Bharat Petroleum et Hindustan Petroleum achèteraient cette année 396 000 barils par jour, contre 205 600 barils durant l’exercice fiscal 2017-2018 qui s’est achevé au 31 mars. Le ministre iranien du pétrole, Bijan Zanganeh, avait alors précisé qu’en comptant les achats des compagnies privées, l’Iran pourrait écouler au total 500 000 barils par jour en Inde dès cette année. Un moyen pour le gouvernement Modi d’amortir la hausse du prix du baril de Brent, qui approche aujourd’hui les 80 dollars.

L’ambassadeur d’Iran en poste à Delhi, Massoud Rezvanian Rahaghi, a beau affirmer que la décision des États-Unis « n’affectera en rien les ventes de pétrole iranien à l’Inde », l’inquiétude est réelle. Car durant ses quatre premières années de mandat, Narendra Modi a eu beaucoup de chance. Comme l’a souligné le journal The Indian Express dans son éditorial du 18 mai, « la faiblesse des prix mondiaux du pétrole a permis de réduire le déficit courant du pays de 88,16 milliards de dollars en 2012-13 à 15,30 milliards en 2016-17 ». Mais celui-ci, impacté par un creusement du déficit commercial, est remonté autour de 50 milliards en 2017-2018 et pourrait repasser bientôt la barre des 75 milliards.

Ajoutée à la remontée progressive des taux d’intérêt américains, qui encourage les investisseurs à déplacer leurs capitaux des pays émergents vers les États-Unis, cette dangereuse tendance a fait dévisser la roupie ces dernières semaines, dans des proportions plus grandes que le rouble russe, le réal brésilien et le peso argentin. D’après The Indian Express, c’est la chronique annoncée d’un « désastre économique » pour le Parti du peuple indien au pouvoir. Et c’est d’ores et déjà un problème politique, les électeurs étant traditionnellement sensibles au prix du carburant à la pompe. Lundi 21 mai, le litre d’essence se vendait plus de 84 roupies le litre (1,05 euro) à Bombay, un niveau qui n’avait pas été observé depuis l’été 2013.

Pour l’instant, le gouvernement Modi reste d’une prudence extrême sur le dossier iranien. Il y a deux ans, la levée de l’embargo avait été saluée par un éloge presque excessif de la ministre des affaires étrangères, Sushma Swaraj, qui avait parlé d’un « triomphe de la diplomatie » propre à ouvrir « un nouveau chapitre de paix, de progrès et de prospérité pour l’Iran et sa région ». Début mai, la volte-face de Donald Trump a suscité des propos très mesurés de la part du porte-parole de la ministre. « L’Inde a toujours soutenu que la question nucléaire iranienne devrait être résolue pacifiquement par le dialogue et la diplomatie, a-t-il déclaré, toutes les parties devraient [désormais] s’engager de manière constructive pour résoudre les problèmes qui se posent. » Une déclaration d’autant plus plate que le Pakistan voisin, lui, a affiché son soutien plein et entier à l’Iran, estimant que « les traités et accords internationaux conclus au terme de négociations laborieuses sont sacro-saints ».

Il faut dire que Delhi est préoccupé par l’instabilité potentielle dans le Golfe à plus d’un titre. Non que les ressortissants indiens recensés en Iran soient nombreux – ils ont presque tous fui après la révolution de 1979 et il ne resterait aujourd’hui qu’une soixantaine de familles sur place – mais huit millions de leurs compatriotes travaillent dans les pays alentour, et se retrouveraient en première ligne si les tensions militaires venaient à s’exacerber entre l’Iran chiite et ses voisins sunnites. La diaspora indienne se chiffre à 3 millions de personnes en Arabie saoudite, à 2,8 millions aux Émirats arabes unis, 760 000 au Koweït, 708 000 à Oman et 600 000 au Qatar.

Une population choyée par la mère patrie, compte tenu des ressources financières qu’elle lui assure (38 milliards de dollars en 2017), en échange de quoi l’État prend à sa charge les rapatriements quand le temps se gâte dans le golfe Persique. En 2016 par exemple, la crise économique qui sévissait en Arabie saoudite et au Koweït avait paralysé les grands chantiers de travaux publics et il avait fallu envoyer plusieurs charters pour faire revenir au pays des Indiens affamés, qui se trouvaient retranchés dans des camps de travail.

En territoire iranien, Delhi n’a pas d’énormes intérêts à préserver. L’Inde figure parmi les principaux partenaires commerciaux de la République islamique mais les échanges bilatéraux (moins de 13 milliards de dollars en 2017) ne représentent même pas 2 % du total du commerce de l’Inde avec le reste du monde. Celle-ci achète à l’Iran, outre des produits pétroliers, de l’or et des pierres précieuses, des produits chimiques, de l’acier, du caoutchouc, du cuir, des machines industrielles et de la laine. En retour, elle lui vend du ciment et des produits agricoles (riz, blé, coton, thé, noix de coco, bananes).

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