En Amazonie, le mythe de la nature infinie permet l’économie de la destruction

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En ce qui concerne la déforestation, l’orpaillage et le trafic de bois sont des activités prédatrices. Face à une nature qui semble infinie, le saccage environnemental se justifie d’autant plus facilement qu’il y a un manque d’alternatives économiques.

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HumaitáRealidade (Brésil).– Le bruit du moteur déchire les oreilles des travailleurs 24 heures sur 24, mais les soucis techniques permettent des répits sonores réguliers. Une panne, un tuyau bouché ou un tronc à la dérive, les orpailleurs sont toujours sur le qui-vive.

Sur les bords du fleuve Madeira, trois barques de garimpos sont liées les unes aux autres, dans l’espoir de tomber sur un bon coin. Sur chaque embarcation, sorte de maison flottante de bois semblant tirée tout droit du film Waterworld, une demi-douzaine d’hommes travaillent par quart. Toutes les 4 heures, ils se relaient, les uns travaillent quand les autres se reposent à l’étage.

Un gros tuyau aspire le fond du fleuve, l’eau boueuse passe ensuite sur un tapis censé absorber les particules d’or. Ces tapis sont essorés, puis l’or est séparé de la terre et agrégé par l’utilisation du mercure, qui se retrouve en grande quantité dans le fleuve.

« C’est nous qui faisons marcher l’économie ici. Quand le fleuve est en crue pendant la saison des pluies, c’est trop dangereux de travailler et Humaitá semble s’arrêter », assure Marcelo, gérant d’une barque à 45 minutes de bateau en aval de la ville.

Le long du fleuve, une bonne vingtaine de barques explorent les berges avec avidité, encouragées par le prix de l’or qui, malgré une baisse récente, a dernièrement explosé.

Un orpailleur devant le tapis où se déverse l'eau boueuse, sur les bords du fleuve Madeira, à Humaitá. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Un orpailleur devant le tapis où se déverse l'eau boueuse, sur les bords du fleuve Madeira, à Humaitá. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

L’influence des orpailleurs est énorme dans cette petite ville. En 2017, ils se sont violemment révoltés, avec le soutien du maire de l’époque, contre les institutions de protection de l’environnement, avant de s’en prendre à leurs locaux. Face à la mise à sac, les fonctionnaires ont dû fuir et ne sont jamais revenus s’installer.

Comme un monument à l’inaction de l’État, ces locaux brûlés sont aujourd’hui recouverts de végétation. Ici, le désordre est la règle et la légalité est considérée comme un obstacle à l’activité économique. « Le garimpo ne s’arrête jamais vraiment. Les policiers ne viennent pas souvent et on a des soutiens politiques », analyse Marcelo.

Sans donner de nom, il se réfère à des appuis locaux, même s’il sait pouvoir compter sur la bienveillance de Jair Bolsonaro qui, au-delà de ses alliances politiques, nourrit une passion ancienne pour l’orpaillage héritée de son père.

En 2013, une alliance de commerçants et de trafiquants de bois s’en était prise à la Funai (chargée de la protection des autochtones) et un bain de sang avait été évité de justesse. En règle générale, à Humaitá, ces institutions de protection ne sont pas bien vues. On les considère au choix comme vendues aux ONG, ignorantes des réalités des travailleurs ou brutales…

Même à la mairie, Murilo Maciel, le chef de cabinet, regrette les complications liées aux questions environnementales envers les activités piliers de l’économie locale. À Realidade, district de 7 000 habitants situé à une centaine de kilomètres d’Humaitá, c’est le bois qui fait tourner la ville. Ici, le moindre établissement miteux dispose d’une table en bois massif. « Les institutions environnementales ne nous laissent pas travailler ! », dénonce Robson, responsable de l’association commerciale du coin.

Il est impossible de travailler de manière totalement légale.

Airton, travailleur du bois à Realidade

Lors de notre passage, la ville est endormie. La dizaine de scieries qui bordent les entrées du bourg sont vides, à peine s’ils s’en échappent de petites colonnes de fumée du fond des propriétés, signal d’une production de charbon a minima. Airton, qui travaille dans le bois depuis 1981, fait le tour du propriétaire, dépité. Toutes ses coûteuses machines sont à l’arrêt, faute de pouvoir acheter des matières premières aux exploitations des environs.

En début d’année, sous la houlette d’Alexandre Saraiva, ancien chef de la police fédérale de l’État d’Amazonas, une série d’opérations a mis ici un coup de frein à la coupe illégale.

Joesley, qui possède une exploitation de bois, s’emporte contre ces opérations, expliquant qu’« il est impossible de travailler de manière totalement légale… » Un euphémisme aux yeux d’une source au sein d’une agence de protection locale qui soutient que « presque tout est hors la loi dans cette région. Et nombre de ceux qui disposent de papiers s’en servent pour blanchir le bois ».

Lui s’en défend, mais Airton reconnaît qu’il « est effectivement très facile de s’affranchir des règles ». L’un des plus grands trafiquants de bois de l’histoire du Brésil, Chaules Pozzebon, arrêté en 2019, a opéré des années durant à Realidade, et plusieurs de ses bras droits dans la région n’ont pas été inquiétés…

Airton avance pourtant que ce type d’action est contre-productive pour la protection de l’environnement. « Je possède une terre où j’exploite des arbres, mais si on ne me laisse pas le faire, je vais tout raser pour vendre à des éleveurs. » Son argument, répété à l’envi par d’autres protagonistes, ne résiste pas à la suite de ses déclarations. « J’aurais préféré attendre de retirer tout le bon bois avant de raser… »

Airton, qui travaille dans le bois depuis 1981, fait un constat difficile pour lui. Toutes ses coûteuses machines sont à l'arrêt. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Airton, qui travaille dans le bois depuis 1981, fait un constat difficile pour lui. Toutes ses coûteuses machines sont à l'arrêt. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Honni à Realidade, Alexandre Saraiva a été démis de ses fonctions en avril après avoir dénoncé les manœuvres de l’ancien ministre de l’environnement Ricardo Salles en faveur d’exploitants de bois véreux.

Soldat efficace, ce ministre chargé de détricoter la législation environnementale a fini par démissionner le 23 juin, sous pression depuis une descente de la police fédérale dans ses locaux un mois plus tôt. Déjà regretté à Realidade, il est soupçonné de corruption pour avoir favorisé un vaste réseau illégal de bois amazonien destiné à l’exportation. Selon Alexandre Saraiva, 90 % du bois exporté issu d’Amazonie est illégal.

Une partie des soutiens de Bolsonaro représentent des groupes arriérés, qui veulent exploiter les ressources sans restrictions.

Josué Pádua, du laboratoire histoire et nature de l’université fédérale de Rio de Janeiro

Le ressentiment envers la législation et les agents qui l’appliquent a été bien compris et attisé par Jair Bolsonaro, qui dénonce régulièrement une « industrie de l’amende ». Le bolsonarisme est à la fête en Amazonie où le président est massivement soutenu.

Joesley, biberonné aux médias proches du pouvoir, se lance dans une longue litanie contre les ONG et les scientifiques supposés corrompus, tandis que le propriétaire d’une scierie refuse de parler, arguant que « les journalistes sont tous des écologistes », un mot lâché comme une insulte dans ce coin d’Amazonie.

« Une partie des soutiens de Bolsonaro représentent des groupes arriérés, marqués par l’idéologie de la dictature des années 1970, qui veulent exploiter les ressources sans restrictions, explique Josué Pádua, du laboratoire histoire et nature de l’université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). Dans une région pauvre, une bonne partie de la population manque d’alternatives et appuie ce discours, séduite par les perspectives d’emploi qui l’accompagnent. »

Face à ces positions, l’idée de préservation, relativement récente en Amazonie, a du mal à s’imposer. L’immensité de la forêt nourrit un « mythe de la nature infinie » qui n’incite pas à la modération, comme l’analyse Josué Pádua.

« Ce mythe informel se construit dès la formation du Brésil. À l’inverse des États-Unis par exemple dont le territoire vite peuplé, s’est agrandi petit à petit, le Brésil a récupéré un immense territoire sous-peuplé, avec une population presque entièrement concentrée sur son littoral. »

Les anciens locaux de l’Ibama, l’Institut brésilien des ressources naturelles renouvelables, sont aujourd’hui abandonnés à Humaitá. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Les anciens locaux de l’Ibama, l’Institut brésilien des ressources naturelles renouvelables, sont aujourd’hui abandonnés à Humaitá. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Durant toute son histoire et particulièrement au XXe siècle, le Brésil a défriché la forêt atlantique (l’écosystème présent sur le littoral), donnant aux Brésiliens qui y étaient sans cesse confrontés une sensation d’infini. Beaucoup de « colons » venus s’installer en Amazonie sont d’ailleurs originaires du sud du pays et, comme Airton, ont apporté leur expérience dans l’exploitation du bois.

« Le destin de cette gigantesque forêt, aujourd’hui détruite à presque 90 %, nous montre que ce mythe est une illusion, dit-il. Le Brésil a rasé ses forêts comme les autres pays en développement, mais la forêt amazonienne est restée dans une sorte de limbes historico-géographiques. Jusqu’aux années 1970, elle était préservée à 99 %. » Cinquante ans plus tard, la forêt est détruite à plus de 18 %.

Malgré les discours volontaires de leurs partisans, ces activités prédatrices n’apportent pas le développement attendu. Aucune municipalité d’Amazonie ne se trouve dans la liste des vingt taux d’indicateur de développement humain (IDH) les plus élevés du pays, alors que la région compte quinze des pires taux.

Selon une étude de chercheurs de l’Imazon, dans un premier temps, l’activité économique décolle, dopée par les besoins en matériel et en hommes de ces activités qui demandent des investissements très importants. Marcelo estime ainsi dépenser environ 8 000 euros par mois, dont une bonne partie en essence, pour faire fonctionner son garimpo. « Mes employés, payés au pourcentage, peuvent se faire le double d’un salaire minimum [1 100R$ soit 190 euros – ndlr]. Jamais ils ne gagneraient ça en ville. »

Mais rapidement, les ressources se raréfient. Dans le cas du bois par exemple, en huit ans, les essences nobles disparaissent presque totalement, entraînant un déclin de l’économie de la ville, jusqu’à sa décadence au bout de vingt ans.

Malgré cette perspective limitée, ce modèle se répète en Amazonie. D’abord parce que les bénéfices sont immédiats et importants. Ensuite parce que les leaders politiques locaux sont souvent liés, plus ou moins directement, à ces activités qui concentrent des moyens financiers essentiels lors des campagnes électorales. Mais ces activités ne sont qu’une première étape d’un processus de destruction bien rodé.

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