Migrants: une milice empêcherait les départs de Libye

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Les routes migratoires via la Méditerranée sont en pleine redéfinition depuis cet été. La baisse inattendue des arrivées en Italie s’accompagne d’une hausse des débarquements en Espagne. Un groupe armé libyen pourrait contribuer à réduire les départs depuis la Libye.

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Depuis quelques semaines, le nombre de migrants arrivant en Italie au départ de la Libye chute de manière drastique. Cette situation est surprenante, puisque l’été constitue traditionnellement le pic des passages, les trafiquants profitant de l’amélioration des conditions météorologiques pour lancer à la chaîne les embarcations surchargées en mer. La baisse est-elle temporaire ou marque-t-elle le début d’une nouvelle tendance ? Quelles en sont les raisons ? Faut-il voir dans la reprise des arrivées en Espagne une conséquence de ce déclin ? Les hypothèses ne manquent pas, mais le phénomène, encore récent, reste difficile à documenter.

Jusqu’au mois de juin 2017, les traversées se sont succédé à un rythme effréné sur cette route de la Méditerranée centrale, l’une des plus fréquentées depuis une vingtaine d’années par les exilés cherchant à rejoindre l’Europe sans documents de voyage ni de séjour. C’est en juillet que le décrochage a lieu. Selon le ministère de l’intérieur italien, 11 459 migrants ont débarqué sur les côtes italiennes ce mois-là, soit deux fois moins qu’en juin 2017, mais aussi deux fois moins qu’un an auparavant, en juillet 2016 (respectivement 23 524 et 23 552). Entre le 1er et le 20 août 2017, la chute s’accélère : 2 718 personnes sont arrivées, contre 21 294 sur l’ensemble du mois d’août 2016.

Cette tendance est observée en Calabre par Médecins du monde, qui assure une partie de la prise en charge des nouveaux arrivants à la descente des bateaux et dans différents centres d’accueil. « Nos équipes constatent cette forte baisse », confirme Jean-François Corty. SOS Méditerranée également, qui affrète l’Aquarius depuis mars 2016 pour venir en aide aux exilés en péril en mer. Le nombre d’opérations de sauvetage et de transfert diminue : 5 en août, 8 en juillet et 6 en juin, après trois mois plus chargés en mai (21), avril (12) et mars (20).

Des migrants dans un centre "officiel" de détention à Tajoura, en Libye, le 6 août 2017 © Reuters Des migrants dans un centre "officiel" de détention à Tajoura, en Libye, le 6 août 2017 © Reuters

Les autorités italiennes n’ont pas tardé à se féliciter. Le ministre de l’intérieur, Marco Minniti, a affirmé le 15 août voir « le bout du tunnel ». Avec près de 600 000 arrivées au cours des quatre dernières années, et plus de 12 000 décès, la péninsule est, pour des raisons géographiques, en première ligne dans l’accueil des migrants. La Grèce l’a également été pendant plusieurs mois entre 2015 et 2016, mais l’« accord » signé entre l’Union européenne (UE) et la Turquie en mars 2016 – et la perspective pour les migrants d’être coincés en Grèce du fait de la fermeture de la « route des Balkans » – a brutalement bloqué cette voie. L’Italie est alors redevenue la principale porte d’entrée en Europe. Face à une opinion publique de plus en plus réfractaire, les dirigeants italiens, dans la perspective des élections nationales de mai prochain, ont cherché les moyens de réduire l’afflux.

Rome estime observer les effets de sa politique offensive menée à l’égard de la Libye : à son initiative, l’UE s’efforce depuis plusieurs mois de renforcer la capacité d’action des garde-côtes libyens en formant du personnel. Un accord portant sur 200 millions d’euros a été conclu dès février 2017 (lire notre article). Après avoir fourni des équipements (principalement des vedettes pour les patrouilles et des radars), l’Italie a envoyé à partir du 2 août ses propres troupes, en l’occurrence deux bateaux militaires, dans les eaux territoriales libyennes, dans le cadre d’une mission navale visant à aider les garde-côtes libyens à intercepter les embarcations dans la zone de souveraineté libyenne, l’objectif étant de permettre le rapatriement des passagers en Libye… plutôt qu’en Italie.

En parallèle, le 10 août, Tripoli a annoncé unilatéralement la création de sa propre zone de recherche et de sauvetage (SAR) au large de ses eaux territoriales (celles-ci allant jusqu’à 12 milles marins, soit environ 22 kilomètres au large des côtes), dans le but d’intimider les ONG et de les inciter à éloigner leur aire d’intervention.

Cette présence militaire accrue produit-elle un effet dissuasif sur les réseaux mafieux qui renonceraient à faire partir des embarcations ? Rien n’est moins sûr. Certes, jusqu’à présent, les trafiquants étaient habitués à travailler main dans la main, de manière plus ou moins tacite, avec les autorités – de nombreux témoignages de migrants ont décrit des garde-côtes ou des policiers facilitant les départs. Mais il n’est pas exclu que ces derniers jouent désormais un double jeu, en tentant d’intercepter les canots pneumatiques après les avoir laissés partir. Il est certain, en tout cas, que les passeurs ne se préoccupent guère du devenir des exilés : leur cynisme est tel dans la manière dont ils les traitent à terre (rançon, violences physiques, esclavage) que le passage sain et sauf des migrants n’est pas leur priorité (en particulier dans les cas où la traversée est payée d’avance). Si les départs ont diminué, c’est donc ailleurs qu’il faut chercher le motif.

Il a été dit que le nombre de passages ralentirait en raison de la plus grande difficulté à atteindre les bateaux des ONG. Tenus à distance, ceux-ci auraient plus de mal à s’approcher des côtes et donc à faire monter à bord les migrants pour les conduire en Europe. En effet, les autorités italiennes, de même que Frontex, l’agence européenne de garde-frontières, ont tout fait, au cours des derniers mois, pour criminaliser ces organisations, en les accusant plus ou moins directement de complicité avec les trafiquants. L’Italie leur a ainsi imposé un « code de bonne conduite », supposant l’acceptation d’un policier à bord, ce qui a poussé plusieurs ONG intervenant en mer, parmi lesquelles MSF et Save the Children, à cesser leurs opérations de sauvetage. Pour autant, encore une fois, il faut se rappeler que les trafiquants font peu de cas des migrants : qu’ils soient sauvés en mer par une ONG leur importe peu. Qu’ils soient interceptés par les garde-côtes libyens et ramenés en Libye peut même constituer une nouvelle opportunité de tirer profit de ce qu’ils considèrent ni plus ni moins comme de la marchandise humaine. Leur seule préoccupation est de faire croire aux passagers qu’ils ont une chance d’être sauvés, la survenue de dangers supplémentaires ayant généralement pour effet de renchérir le coût de la traversée.

Interrogé par Mediapart, Nicola Stalla, responsable des secours en mer à bord de l’Aquarius, actuellement en route vers sa zone de patrouille dans les eaux internationales au large des côtés libyennes, est catégorique : il n’existe pas de lien entre la présence en mer des ONG et le nombre de départs des migrants. « Quand l’opération de sauvetage italienne “Mare Nostrum” a cessé, les passages n’ont pas diminué, rappelle-t-il. En revanche, le nombre de décès, lui, a connu une hausse. » « La fréquence des départs dépend surtout de l’efficacité des trafiquants », insiste ce marin de profession. « Il y a moins de sauvetages parce qu’il y a moins de départs, et non l’inverse », assure-t-il.

C’est sans doute du côté des intérêts des réseaux que se cache effectivement la principale cause du changement actuel. Certains passeurs feraient face à la concurrence de nouvelles milices missionnées pour empêcher les migrants de partir. Ou alors auraient-ils eux-mêmes trouvé mieux à faire, ces dernières semaines, que d’organiser les départs en assurant des tâches de contrôle des frontières et de détention. En l’espace de quelques semaines, ce business serait devenu plus profitable que celui du passage.

Selon Reuters et le New York Times, il semble qu’un groupe armé libyen, dirigé par un « ancien chef de réseau mafieux », ait fait son apparition à Sabratah, ville située à l’ouest de Tripoli, à partir de laquelle s’effectuaient la plupart des départs depuis plusieurs mois, et notamment depuis la dislocation des réseaux de Zuwara, non loin de là, en 2015, à la suite de conflits entre factions rivales.

Composé de plusieurs centaines de civils, policiers et militaires, selon une association locale citée par Reuters qui souhaite garder l’anonymat, ce groupe prendrait particulièrement à cœur son nouveau rôle de « protection » des côtes. Il serait actif à terre, sur les plages, où il empêcherait les migrants de partir, quitte à les enfermer dans des centres de détention. Cette milice, qui se ferait appeler « Brigade 48 », chercherait à obtenir le soutien financier de Tripoli, où siège le gouvernement reconnu par l’ONU (le « gouvernement d’union nationale » en concurrence avec deux autres « gouvernements » dans le pays), avec lequel l’UE négocie la réduction du nombre des départs de migrants.

Des exilés sauvés la semaine dernière en Méditerranée, et débarqués à Trapani en Sicile, ont confirmé la présence d’une brigade ayant tenté d’empêcher leur départ, a indiqué le porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Rome, Flavio Di Giacomo. Selon Reuters, il semblerait qu’un autre groupe armé soit intervenu début juillet pour démanteler un trafic de migrants bangladais et maghrébins à l’aéroport de Tripoli, à Mitiga.

Chercheur au think tank European council on foreign relations, spécialiste de la Libye, Mattia Toaldo rappelle à quel point la situation est incertaine : « Certaines sources m’ont dit que ces personnes sont affiliées au Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale, d’autres non. Certains disent qu’elles considèrent les trafiquants, appartenant principalement au clan Dabbashi à Sabratah, comme des adversaires, d’autres affirment l’inverse. » « Pour l’instant les bateaux ne partent plus de Sabratah, mais l’on sait peu de chose sur ce groupe, insiste-t-il, et on ne peut pas dire s’il s’agit d’une tendance durable ou non. Il faut se rappeler que Sabratah a déjà été “offline” en janvier 2016 quand Isis a pris de l’importance dans cette ville, puis le trafic a redémarré quelques mois plus tard. »

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