Morts en Méditerranée: un sommet cache-misère

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Proposer moins aurait été indécent. En triplant le budget de Triton, l'opération de surveillance et de sauvetage au large de l'Italie, les dirigeants européens, réunis jeudi 23 avril à Bruxelles pour un conseil européen extraordinaire sur les morts de migrants en Méditerranée, s'approchent de ce que l'Italie faisait seule avec Mare Nostrum. Le nombre de réfugiés syriens que les États membres se sont engagés à se répartir n'a pas été précisé. Il ne devrait pas dépasser quelques milliers. Une goutte d'eau au regard des besoins.

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Réunis jeudi 23 avril à Bruxelles à la suite des naufrages au cours desquels 1 700 personnes fuyant la guerre ou la misère ont perdu la vie depuis janvier 2015, les chefs d’État et de gouvernement de l'Union européenne se sont engagés à accroître leur présence en mer, à combattre les trafiquants de migrants, à prévenir les arrivées « irrégulières » en renforçant les expulsions et à organiser un système d’accueil plus « solidaire ». « L'Europe n'a pas causé cette tragédie, mais cela ne veut pas dire que nous y sommes indifférents », a indiqué à l'issue de la négociation Donald Tusk, le président du conseil. François Hollande, comme d'autres, a répété cette idée. « J'aurais aimé que nous soyons plus ambitieux. Nous poursuivrons nos discussions », a de son côté estimé Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, qui regrette que sa proposition d'ouvrir des voies légales d'immigration n'a pas été retenue. 

Avant d’expliquer en quoi ces mesures sont insuffisantes au regard de la catastrophe humanitaire à laquelle l’Europe est confrontée à ses frontières, les voici exposées. « Notre priorité est d’éviter que d'autres gens meurent », assurent les représentants des Vingt-Huit, estimant que la situation en Méditerranée est une « tragédie », dans le texte commun sur lequel ils se sont mis d’accord, après une minute de silence et la photo de groupe, à l’issue de quatre heures de discussions. Pour empêcher de nouveaux naufrages, ils proposent de « tripler » les moyens financiers et d’accroître le nombre d’équipements alloués aux opérations de surveillance menées par Frontex en Méditerranée en 2015 et 2016 – Triton (au large de l’Italie) et Poséidon (au large de la Grèce). 

S’attaquer aux trafiquants de migrants est leur deuxième objectif. Cela passe par des « efforts systématiques » pour « identifier, capturer et détruire » les bateaux avant qu’ils ne soient utilisés par les passeurs. Cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini est chargée de réfléchir aux conditions juridiques nécessaires pour engager d’éventuelles opérations militaires sur la côte libyenne. Pour déstabiliser les filières, conduire leurs membres devant la justice et saisir leurs équipements, les États membres appellent à plus de coopération entre les instances existantes : Europol (polices), Frontex (frontières extérieures), EASO (bureau d’asile) et Eurojust (justices). Pour améliorer la circulation des renseignements, des passerelles avec les polices des pays tiers sont souhaitées. Europol est particulièrement sollicité pour identifier et supprimer les contenus sur Internet organisant le trafic (comme les annonces circulant sur Facebook à propos des modalités de départs).

Afin de « prévenir les flux de migrations irrégulières », troisième objectif, il est demandé aux pays de transit comme la Tunisie, l’Égypte, le Soudan, le Mali et le Niger de mieux contrôler les routes migratoires terrestres et maritimes. Des « officiers de liaison » européens spécialisés dans les questions migratoires seront envoyés dans ces pays pour « rassembler des informations ». Les expulsions seront facilitées, les financements dédiés au co-développement étant mis à contribution pour « promouvoir les réadmissions de migrants économiques en situation irrégulière ». Dans les pays de l’UE en première ligne (Italie, Grèce, Espagne, Malte), un nouveau programme de « retour rapide » de personnes identifiées comme n’étant pas des demandeurs d’asile sera mis en place et coordonné par Frontex.

Quatrième aspect : la « solidarité ». Un certain nombre de réfugiés (combien ? 5 000 ? 10 000 ? Les chefs d'État et de gouvernement ne se sont pas accordés dans l'immédiat sur un volume...) vont bénéficier d’un projet pilote de réinstallation. Les pays sur la « ligne de front » des arrivées seront aidés pour gérer le traitement des demandes d’asile dans les situations d’urgence. Ils recevront le soutien de fonctionnaires européens pour l’identification des personnes et la prise des empreintes digitales. Mais aucune réforme consistante du système de répartition n'a été obtenue, malgré les demandes répétées des pays du Sud.

Pourquoi ces annonces, qui pour certaines constituent des avancées, ne sont-elles pas à la hauteur des événements et de l’émotion qu’ils ont suscitée ? Comme l’a rappelé son directeur général Fabrice Leggeri, Frontex, l’Agence européenne de surveillance des frontières extérieures, n'a pas pour mission de sauver des vies. Sa fonction est de contrôler et de repérer les entrées irrégulières sur le territoire. Les vies sauvées lors de patrouilles en mer l’ont été uniquement en application du droit de la mer qui impose de porter secours aux embarcations en péril. En s’abstenant de changer son mandat et son périmètre, les États membres empêchent toute évolution déterminante.

Les « efforts » financiers consentis sont minimaux : le budget actuellement alloué à l’opération Triton intervenant au large de l’Italie est de 2,9 millions d’euros par mois. Il a d'abord été question de le porter à 5,8 millions d'euros par mois. En raison de l'insistance de Jean-Claude Juncker, il a été fixé à 9 millions d’euros par mois, ce qui correspond à peu près à ce que l’Italie seule consacrait à Mare Nostrum, l’opération humanitaro-humanitaire qui pendant une année, d’octobre 2013 à octobre 2014, a permis de sauver plusieurs dizaines de milliers de vies.

Au regard de la multiplication des décès, cette enveloppe, divisée en 28 alors que l'Italie la supportait seule, paraît limitée : 9 millions d’euros par mois, c’est moins d’un dixième du budget 2014 de Frontex. C’est une goutte d’eau en comparaison du budget 2015 de l’UE s’élevant à 161,8 milliards d’euros. Si la proposition d’accroître les équipements va dans le bon sens (chaque dirigeant a listé l'arsenal que son pays met au pot commun), l’expérience a montré que la question du nombre n’est pas seule en jeu. La taille des bateaux est également primordiale. Lors d’un naufrage intervenu début février, des rescapés sont décédés à bord d’un navire garde-côte trop petit pour tenir au chaud tous les migrants. Avec Mare Nostrum, des bâtiments militaires de grand gabarit venaient au secours des migrants en détresse, permettant d’abriter et de nourrir la totalité des survivants.

Autre problème : la zone d’intervention de Triton se limite aux eaux territoriales des pays de l’UE, alors que Mare Nostrum était autorisée à déployer ses navires en haute mer jusqu’à la limite des eaux libyennes et tunisiennes. Les naufrages survenant tous ou presque dans la même zone, les bateaux de Mare Nostrum, plus gros et plus nombreux, arrivaient aussi beaucoup plus rapidement sur place, permettant de gagner des heures précieuses. Rien ne change à ce propos.

« L'engagement de plusieurs pays européens à fournir des ressources, des navires et des avions pour les opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée est bienvenu sur le papier, mais le refus d’étendre la zone opérationnelle de Triton ruine totalement ces intentions », estime Amnesty International. « Avoir des navires en Méditerranée n’a d’intérêt que s’ils sont au bon endroit. L’opération Triton ne couvre pas les zones où ont lieu la plupart des naufrages. De nombreuses vies ont été perdues à cause de cela. Si les navires n’opèrent pas plus loin, les migrants et réfugiés continueront à se noyer », ajoute Jean-François Dubost, responsable du programme Personnes déracinées de l'ONG.

Alors que l’urgence est de sauver des vies, les États membres profitent de l’occasion pour développer leurs outils répressifs. Piocher dans les caisses de l’aide au développement pour financer les retours forcés de sans-papiers par avion est à cet égard le comble du cynisme. Par « réadmission », il faut comprendre que les pays de l’UE entendent demander aux pays tiers de ré-accueillir sur leur territoire les étrangers qui seraient passés sur leur sol avant de rejoindre l'Europe.

Par exemple, des Maliens ou des Camerounais arrivés en Italie (en ayant survécu au Sahara et à la Méditerranée) après avoir traversé le Niger se verraient renvoyés vers ce dernier pays. L’objectif de « prévenir les flux de migrations irrégulières » est tout aussi problématique. La Déclaration universelle des droits de l’homme autorise quiconque à quitter son pays et à chercher refuge ailleurs. Barrer la route à une personne susceptible de demander l’asile en Europe est juridiquement interdit par le droit international. Pour discuter de tout cela, un sommet UE-Afrique a été programmé à Malte dans les prochaines semaines.

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