Asie

Le parti du premier ministre indien cherche un second souffle

Alors que les élections législatives approchent, le BJP, parti nationaliste de Narendra Modi, en chute dans les sondages, veut reprendre la main. Mais en dehors du culte du chef, le mouvement peine à trouver sa ligne.

Côme Bastin

24 octobre 2021 à 16h14

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Bangalore (Inde).– « Et s’il n’était pas réélu ? » C’est un sentiment diffus, devenu sujet de discussion parmi les Indiens : Narendra Modi est dans une mauvaise passe. La dernière étude Mood of the Nation a jeté une lumière froide sur le phénomène. À la question « Qui voudriez-vous comme prochain premier ministre en 2024 ? », 24 % des sondés répondent Narendra Modi, contre 66 % un an plus tôt. Du jamais vu, même si, faute d’opposant, le premier ministre indien reste le premier choix des sondés. 

Son aura semblait pourtant indestructible : ni la démonétisation, provoquant un chaos financier, ni le confinement brutal, jetant des millions d’Indiens sur les routes, ne l’avaient fait flancher. Mais pour la première fois depuis son élection en 2014, le vent tourne pour Narendra Modi, veut croire Brijesh Kalappa, porte-parole du parti du Congrès. « En Inde, les nouveaux gouvernements jouissent toujours d’une période d’immunité lors de leur premier mandat. Mais au bout d’un moment, le peuple demande des comptes, et le BJP paie aujourd’hui ses erreurs. » 

Un partisan du Bharatiya Janata Party porte un masque à l’effigie du premier ministre indien, Narendra Modi, lors d’un rassemblement électoral à Sipajhar, en Inde, le 24 mars 2021. © Photo Anuwar Hazarika / NurPhoto via AFP

Les erreurs en question se sont accumulées depuis la seconde vague du Covid. Après avoir fanfaronné en sauveur de l’Inde et du monde, et participé à des meetings géants pour les élections au Bengale-Occidental, Narendra Modi a dû faire face à partir d’avril à la déferlante du variant Delta. En mai, le BJP subit une défaite aux élections et les images des morts, faute d’oxygène, font le tour du monde. Sur la période d’avril à juin, le PIB du pays s’effondre de 24 %. 

La crise liée à l’épidémie de Covid a accentué le problème du sous-emploi qui est devenu chronique chez les jeunes et qui pénalise maintenant aussi les classes moyennes.

Christophe Jaffrelot, chercheur

L’image de leader infaillible est écornée. Surtout, « le mouvement nationaliste hindou s’inquiète de tellement dépendre d’un seul homme pour son avenir politique », juge Christophe Jaffrelot, du Centre de recherches internationales Sciences-Po/CNRS et auteur du livre L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique. « Même le chef du mouvement RSS [mouvement extrémiste considéré comme la matrice idéologique du BJP – ndlr], qui prenait volontiers la parole pour soutenir Modi, est étrangement silencieux depuis plusieurs mois. »

Au BJP, on ne laisse rien transparaître. « Cette année a été difficile pour nous comme pour l’Inde, reconnaît Vivek Reddy, porte-parole du parti au pouvoir dans l’État du Karnataka. Il y a peut-être eu quelques passages à vide dans la communication, mais imaginez l’impact du variant Delta sur un pays de 1,3 milliard d’habitants ! Comme d’autres nations, l’Inde a été débordée, mais le gouvernement a fait un bon travail. »

La baisse de popularité de Modi ? Il n’y croit pas. « L’étude ne reflète pas la réalité du terrain. Je pense au contraire qu’il n’a jamais été aussi populaire. »

Une économie en berne

Le BJP doit en réalité regagner le soutien de la population sur une fenêtre de tir assez courte. « À mi-mandat, le parti cherche un second souffle alors que des élections régionales cruciales en février 2022 approchent, explique Christophe Jaffrelot. Cette élection intermédiaire est extrêmement importante car elle concerne l’Uttar Pradesh. »

Cet État, le plus peuplé de l’Inde, est un nouveau bastion du BJP. Si la réélection de son ministre en chef, Yogi Adityanath, est probable, elle ne semble aujourd’hui plus acquise. Une défaite en Uttar Pradesh acterait pour l’Inde entière la déroute du parti.  

Il faut donc faire campagne. Oui, mais sur quoi ? Vivek Reddy vante, sous Narendra Modi, le « miracle économique d’une Inde passée de la 10e à la 5puissance mondiale, d’une classe moyenne qui grandit comme jamais, des villages où les constructions fleurissent et où la qualité de vie s’améliore ». Des généralités qui cachent une mauvaise situation économique.

« La crise liée à l’épidémie de Covid a accentué le problème du sous-emploi qui est devenu chronique chez les jeunes et qui pénalise maintenant aussi les classes moyennes », décrit Christophe Jaffrelot. Au parti du Congrès, Brijesh Kalappa juge qu’« il va être difficile pour le BJP de tabler sur des résultats économiques qui étaient déjà mauvais avant le Covid »

Le pari gagnant du nationalisme

Faut-il dès lors fédérer les troupes autour du nationalisme ? Pour sa réélection en 2019, Narendra Modi avait ainsi délaissé les thématiques économiques. Faute de résultats, la carte du nationalisme hindou avait été choisie, avec la suppression de l’autonomie du Cachemire à majorité musulmane, la construction du temple d’Ayodhya dans l’Uttar Pradesh, la loi CAA favorisant la naturalisation des réfugiés non musulmans. Un pari gagnant, mais « ces cartes électorales maîtresses ont désormais été abattues », commente Christophe Jaffrelot.

En cette rentrée, le BJP cultive, faute de mieux, le culte du chef. Narendra Modi fête son anniversaire et ses vingt ans comme dirigeant politique (il a pris la tête de l’État du Gujarat en octobre 2001). En une journée, le 17 septembre, 21 millions de doses de vaccin sont administrées, avec comme toujours le visage du leader sur les certificats. Et tant pis si ce record est obtenu au détriment des chiffres des jours précédents. Le parti BJP veut aussi envoyer 50 millions de cartes postales au premier ministre pour « le féliciter de ses efforts » et organiser des campagnes de dons de sang ou de plantations d’arbres en son honneur. 

Narendra Modi lance enfin une offensive de charme à destination des basses castes et tribus de l’Inde, dites « OBC ». En juillet, un remaniement gouvernemental à New Delhi a fait entrer 47 citoyens issus des OBC dans les différents cabinets ministériels. Dans l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath a lui aussi intégré dans son gouvernement plusieurs castes locales. Une stratégie que le BJP a pourtant toujours rejetée au motif qu’elle était un facteur de division. Si cela ne suffit pas pour gagner les cœurs, beaucoup redoutent que les nationalistes hindous jouent leur va-tout en ravivant les divisions religieuses. 

La meilleure arme du parti reste cependant la division de l’opposition. Brijesh Kalappa regrette que le BJP « dépense des milliards de roupies pour salir la réputation du parti du Congrès et de ses figures comme Nehru », tout en reconnaissant que son parti « doit se renouveler ». Les dernières législatives ont consacré la toute-puissance des partis régionaux au Bengale ou au Tamil Nadu.

Mais malgré des meetings organisés par la présidente du Congrès Sonia Gandhi, un front uni contre Narendra Modi relève encore du mirage en Inde. « En réalité, les partis régionaux gagnent leur espace politique en accélérant la marginalisation du Congrès, assure Vivek Reddy. Au niveau national, la domination du BJP reste intacte. » Réponse en février.

Côme Bastin


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