Egypte: «Personne ne peut effacer la révolution, elle vit en nous»

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Dix ans après le soulèvement de la place Tahrir, si la dictature a triomphé sur le projet démocratique en Égypte, les idéaux révolutionnaires n’ont pas disparu. Ils continuent d’irriguer les vies et les rêves personnels de toute une génération.

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Le Caire (Égypte).– À l’approche du 25 janvier, date anniversaire du soulèvement de la place Tahrir qui aboutit à la chute du dictateur Hosni Moubarak le 11 février 2011, des renforts d’agents de sécurité quadrillent la place Tahrir et fouillent les appartements alentour. Dans le centre de la capitale égyptienne, les sirènes stridentes des patrouilles de police perturbent le ronron habituel des klaxons. Alertés par de nouvelles vagues d’arrestations préventives, des jeunes évitent de traverser l’ancien épicentre révolutionnaire.

Même pour le symbole, personne n’aurait l’idée saugrenue de « fêter » l’anniversaire de cette amère décennie passée. Une accumulation de rêves brisés, lacérés par la restauration d’un régime militaire encore plus autoritaire et brutal que celui renversé en 2011. Alors « À quoi bon ? À quoi ont servi tous ces martyrs ? », se demandent des défaitistes.

« Le regret n’a pas sa place face à un événement qui n’était planifié par personne, répond Laïla Soueif, mathématicienne et militante de gauche depuis cinq décennies. Même si nous sommes vaincus et éparpillés, nous formons un mouvement de masse de milliers, voire de millions de personnes qui partagent les mêmes idées sur des sujets comme la démocratie et les droits humains. On est bien mieux armés qu’avant 2011 où personne ne nous écoutait »développe la célèbre activiste qui reçoit régulièrement des messages de soutien de « simples passants et même de soldats gardant les prisons où sont emprisonnés [ses] enfants », Sana Seif et Alaa Abdel Fattah, deux figures de la jeunesse révolutionnaire honnie du pouvoir actuel.

Mohsen Mohamed, lui, avait 16 ans en 2011, quand des manifestations surgissent aussi dans sa ville tranquille de Mansourah, dans le delta du Nil. Sympathisant, il n’y prend pas part, happé « par la vie normale » puis ses études de commerce. Puis, en 2014, il est arrêté dans son université alors qu’il tente de protéger une étudiante de la matraque d’un policier.

Après cinq années passées dans sept différentes prisons, Moshen vient de sortir son premier recueil de poèmes, Personne ne répond au bout du fil. « Une oraison funèbre des rêves de janvier », selon un critique littéraire égyptien de renom. Plutôt l’œuvre d’« un des enfants de la révolution », ce qui lui a permis « de raconter une expérience universelle et s’évader alors que le corps était incarcéré »tempère le jeune poète, inscrit en licence de philosophie.

Le poète Mohsen Mohamed, 25 ans, qui a publié son premier recueil après cinq ans en prison. © AL Le poète Mohsen Mohamed, 25 ans, qui a publié son premier recueil après cinq ans en prison. © AL

N’y voyez pas d’optimisme béat, mais la conviction, déjà exprimée par Laïla Soueif, que le sombre présent ne doit pas réduire le champ des futurs possibles. « Voir la police occuper aujourd’hui tout l’espace public pendant le mois de janvier est la preuve qu’elle a toujours peur, que la révolution est toujours présente. Même si elle n’a pas atteint ses objectifs politiques, personne ne peut l’effacer, car elle vit en nous », clame à 25 ans, Mohsen Mohamed, terminant chacune de ses phrases par un large sourire.

La révolution déborde sur toutes les sphères de la vie

Pourtant, sur Google comme dans les éditoriaux de la presse étrangère, c’est bien le mot « échec » qui ressort en premier pour résumer le bilan des soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Ou plutôt « des printemps arabes » ; peu d’analystes ayant réussi à faire le deuil de cette vieille formule climato-prophétique, contestée par ses participants.

Inventé à l’origine en 2005 – pour rassembler dans un même sac conceptuel les mobilisations populaires hétéroclites et signes d’ouverture démocratique des années 2000 – le cliché n’en finit pas de servir à déposséder les acteurs de leurs révoltes. L’automne étant inévitable, les « Arabes » seraient les seuls grands naïfs à avoir cru réalisable le slogan « Pain, liberté et justice sociale ».

« La dignité arabe est indéniable, tout comme son fiasco », assène Stephen A. Cook dans Foreign Policy, comme si un des événements les plus marquants du XXIe siècle n’était qu’une histoire d’identité régionale (intrinsèquement défaillante) déconnectée de l’histoire universelle et du cycle des révolutions/contre-révolutions. 

Asef Bayat soutient au contraire que ces révoltes inédites qui, en six mois, ont renversé quatre dictateurs et déstabilisé les autres de la région sont le point de départ d’une « nouvelle ère mondiale de rébellion ». Dans son essai de référence, Révolution sans révolutionnaires, le sociologue juge que « leur remarquable politique de la place exprimée dans l’épisode de [l’occupation de] Tahrir, a inspiré une série de mouvements Occupy dont la diffusion rapide à travers le globe renforce l’idée que nous sommes entrés dans un nouvel âge de politique populaire », dont Occupy Wall Street et le mouvement des Indignados espagnols sont les premiers héritiers.

Que reste-t-il alors de la révolution égyptienne ? Pas grand-chose, pourrait-on répondre en se limitant à l’analyse de la situation politique. « En réalité, la révolution a tout remis en cause pour les individus qui ont participé à un événement bouleversant, voire traumatique [près de 1 000 Égyptiens ont été tués par la répression des manifestations en 2011 – ndlr] », analyse le politiste Youssef el Chazli qui a étudié les impacts sur la vie personnelle de révolutionnaires, « pour qui des obligations qui paraissaient naturelles avant la révolution – comme trouver un emploi stable, se marier, suivre le modèle familial – vont être totalement repensées, élargissant la révolution aux autres sphères de la vie ».

Certains sont devenus athées, d’autres sont sortis des cursus prestigieux choisis par leurs parents, ou ont créé leur start-up. « Un homme qui se met à faire la vaisselle relève aussi des vies ultérieures de la révolution », avance le chercheur à l’université Brandeis dans le Massachusetts.

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