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Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Dernière édition

Affaire Prism : un parfum de guerre froide 2.0

25 juin 2013 | Par Thomas Cantaloube

La disparition d'Edward Snowden, l'informaticien qui a révélé l'ampleur de la surveillance américaine, donne lieu à un affrontement entre les États-Unis, la Chine et la Russie qui fleure bon les années 1960.

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Jusqu’à présent, il n’y avait que dans les James Bond que l’on pouvait suivre les faits et gestes des espions en direct. Autrefois, on apprenait les défections des années plus tard, lorsqu’un rapport confidentiel était déclassifié. Les exfiltrations n’étaient révélées que dans des ouvrages paraissant longtemps après les faits. Mais voilà que l’affaire Edward Snowden inflige au monde de l’ombre la même accélération que les technologies de l’information ont imposée au reste de la planète depuis deux décennies.

Quelques jours seulement après que l’ancien informaticien travaillant pour la CIA et la NSA a contacté des journalistes, ses révélations s’étalent dans tous les journaux. Quand il disparaît de son hôtel dans Hong Kong, il continue néanmoins à donner des interviews et à « chatter ». Lorsqu’il s’embarque dans un avion pour Moscou, on connaît immédiatement son heure d’arrivée et le nom de son compagnon de voyage. Wikileaks (dans le rôle du SPECTRE ?) publie des communiqués de presse et des tweets sur sa stratégie de demande d’asile… Même si Snowden finit en exil ou en prison, il finira riche, car les producteurs de cinéma se battront pour son histoire. Bienvenue dans le XXIe siècle !

Et pourtant, toute cette histoire nous ramène indéniablement quarante ou cinquante ans en arrière, en pleine guerre froide. Il y a bien sûr le fond d’espionnage et de trafics de secrets, mais il y a surtout le retour d’un affrontement de différents blocs, une escalade verbale et un haut niveau d’hypocrisie entre les différents pays impliqués.

Après l’implosion de l’URSS et de l’Europe communiste, les États-Unis étaient devenus, selon le vocable d’Hubert Védrine, « l’hyperpuissance ». L’ascension de Poutine en Russie, la domination économique de la Chine, l’essor des « petites nations » et la surréaction des États-Unis après le 11 septembre 2001 ont de nouveau bouleversé la donne, et tous ces éléments entrent en résonance dans l’affaire Snowden.

Toute l’ambition des néo-conservateurs américains qui ont encadré le double mandat de George W. Bush de 2001 à 2009 a été de restaurer la puissance américaine, affaiblie selon eux par la débandade vietnamienne, le repli domestique et le pragmatisme dominant dans les relations internationales. Les échecs afghans et irakiens ont provoqué l’exact opposé. Malgré tous les moyens militaires déployés depuis douze ans, les Américains font figure de colosse aux pieds d’argile. Ils sont restés à l’arrière-plan des opérations libyennes et maliennes, et une intervention en Syrie leur fait clairement peur. L’emploi massif des drones – héritage bushien qu’Obama s’est approprié – apparaît de plus en plus comme un marteau-piqueur visant à écraser une fourmi, avec des dégâts collatéraux bien plus néfastes qu’anticipés en termes politiques.

Quant à l’appareillage de surveillance domestique et international, autre héritage bushien, il est justement en train d’exploser à la figure de Washington. S’il est absurde de prétendre, comme le font la Maison Blanche et le Congrès, que les révélations de Snowden ont endommagé les capacités antiterroristes américaines en avertissant les bad guys qu’ils pouvaient être surveillés (ce n’est pas pour rien que Ben Laden s’était privé de téléphone et d’accès à internet), il est évident que les dégâts symboliques sont importants. Personne n’aime voir ses bijoux de famille ainsi exposés, surtout au mauvais moment. Alors que les États-Unis avaient entrepris une campagne de dénonciation des cyberattaques chinoises, et qu’ils se battent avec de plus en plus d’acharnement sur des questions de propriété intellectuelle et de sécurité industrielle avec leurs concurrents économiques asiatiques, cela fait mauvais genre de voir révélé tout un système de surveillance électronique opaque et apparemment débridé, mis en place avec la coopération des plus grosses entreprises informatiques nationales.

L’acharnement mis à poursuivre et à punir les auteurs des fuites (hier Bradley Manning ou John Kiriakou, aujourd’hui Edward Snowden), témoigne également de la fébrilité américaine. Il faut à tout prix contrôler le message (et le messager). Comme lors de la guerre froide, lorsque chaque camp doutait de ses capacités à emporter le combat sur la seule foi de ses mérites idéologiques, le discours ne peut être que blanc (soi-même) ou noir (l’ennemi), et ceux qui y dérogent sont accusés d’être des « traîtres ». Et même si le mal (tout relatif) est fait, il convient de punir sévèrement pour l’exemple : à quoi cela servait-il de faire subir des mauvais traitement à Bradley Manning lors des premiers jours de sa captivité sinon à « envoyer un message », comme à l’époque où les régimes communistes faisaient payer aux familles des opposants leur dissidence ?

Le ton des remarques américaines est également comme l'écho d’une autre époque. Le secrétaire d’État John Kerry a d’abord ironisé sur « les bastions de la liberté d’internet » que seraient la Chine ou la Russie, avant d’avertir Moscou qu’il y aurait « des conséquences » à ne pas remettre Snowden à la justice américaine. S’il comptait impressionner les Russes et les Chinois en les tançant ainsi, c’est qu’il a mal mesuré le chemin parcouru depuis vingt ans. Les Chinois gèrent avant tout leurs intérêts, quant à Poutine, il se complaît dans l’exercice qui consiste à s’opposer publiquement aux Américains.

Le Kremlin n’est pas fâché de voir Washington embarrassé et ses secrets exposés

Si Pékin n’a nullement l’intention de se heurter frontalement à Washington, plusieurs sources interrogées ces derniers jours à Hong Kong par les médias anglo-saxons expliquent que les Chinois ont habilement mené leur barque. Certains ont suggéré que les services secrets chinois pouvaient avoir « utilisé » Snowden, à la veille de la rencontre au sommet entre Barack Obama et Xi Jinping, afin de détourner l’attention des cyberattaques chinoises que le président américain voulait mettre sur la table. D’autres estiment qu’il serait étonnant que, durant son séjour hongkongais, le jeune informaticien n’ait pas été « débriefé » par les autorités. Enfin, il semble aujourd’hui clair que Pékin a fait passer le message à Snowden qu’il lui valait mieux partir vite car il ne serait pas protégé très longtemps. Autrement dit, la Chine a parfaitement joué son rôle de « realpoliticien » : une dose de confrontation, une dose de dissimulation, une dose d’omission.

 

Du côté de Moscou, on affiche une politesse bien moindre, mais le message est le même : « Pas la peine de nous faire la leçon, nous savons très bien à quoi nous en tenir avec vous ! » Le Kremlin s’est amusé à expliquer qu’il ne gérait pas la billetterie d’Aeroflot (la compagnie aérienne empruntée par Snowden) et que l’informaticien n’avait de toute manière pas mis le pied sur le sol russe (il serait dans la zone de transit de l’aéroport). Personne n’est dupe – on imagine très bien ce qui arriverait à un Tchétchène dans la ligne de mire de la police s’il se réfugiait dans un avion – mais les Russes retournent le soudain légalisme américain à l’envoyeur. Une bonne vieille tactique de guerre froide.

Là encore, le Kremlin n’est pas fâché de voir Washington embarrassé et ses secrets exposés. Car en matière d’espionnage (voir ce livre) ou de cyberattaques (contre l’Estonie en 2007 ou la Georgie en 2008), la Russie n’est pas un second couteau. Et, comme le faisait remarquer dans le New York Times le spécialiste de la Russie Matthew Rojansky, « (Snowden) transporte apparemment quatre ordinateurs portables et plein de clefs USB. Vous ne laissez pas filer une telle opportunité, vous ne laissez pas le type passer en transit pour Cuba ou ailleurs sans le cuisiner ». Quoi qu’il en soit, comme Poutine l’a encore démontré la semaine passée lors du G8, celui-ci n’a aucune intention de se laisser infléchir par les Américains s’il n’y trouve pas son compte. La confrontation sur la Syrie n’est pas uniquement une rétorsion par rapport à l’intervention libyenne, c’est une politique de rapport de force plus vaste sur la place et les intérêts propres de la Russie dans le monde de l’après-guerre froide.

La position des « petites nations » (dans ce cas de figure, l’Équateur ou le Venezuela) ou des organisations comme Wikileaks ou Anonymous est un peu différente. Elles ne recherchent pas forcément l’affrontement, mais l’affranchissement. Même si elles sont critiques du point de vue américain sur des bases idéologiques, elles rejettent avant tout la mainmise de « l’hyperpuissance » et refusent surtout l’idée de devoir « choisir leur camp ». Le Venezuela veut pouvoir mener sa propre politique économique « chaviste » ET vendre son pétrole aux États-Unis. Wikileaks veut pouvoir critiquer les actions du gouvernement américain en Irak ET aider les internautes chinois à contourner la censure du web dans leur pays.

En ce sens, ces pays et organisations sont les plus éloignés d’une atmosphère de guerre froide, puisqu’ils refusent le principe du « vous êtes avec nous ou contre nous » cher aux années 1947-1989 et qu’a voulu ressusciter la gouvernance de Bush post-11 Septembre. Mais, dans le même temps, ils ne craignent pas l’affrontement verbal, la prise de position caricaturale et la prise de risque qui furent les caractéristiques du conflit Est-Ouest.

Cette guerre froide 2.0 se déroule autour de l’information et de sa circulation. S’il est évident que les États-Unis sont un pays qui respecte bien davantage la liberté de la presse et d’accès à internet que la Russie, la Chine, l’Équateur ou la Venezuela, le problème n’est pas là. Ces quatre derniers pays, parmi d’autres, ne défendent pas Snowden mais leurs propres intérêts. Et les Américains, en espionnant à outrance les réseaux téléphoniques et électroniques, puis en cherchant à faire taire celui qui a crié au loup, défendent eux aussi leurs intérêts et contredisent leur discours public sur le respect de la vie privée et la défense des libertés. Durant la guerre froide, il s’agissait de contenir la diffusion des idéologies adverses et les gains de territoire par tous les moyens. Aujourd’hui, chaque pays entend contrôler l’information pour son propre compte. Car c’est elle qui est désormais à la source du pouvoir.