Nouveau crash d’un avion français en Egypte passé sous silence

Par Ariane Lavrilleux

En février dernier, Mediapart révélait qu’un Rafale s’était écrasé en pleine visite d’Emmanuel Macron au Caire. À peine trois mois plus tard, c’est au tour d’un Mirage 2000 de Dassault de s’abîmer au sol. Là encore, silence et embarras des deux pays.

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Le Caire (Égypte), correspondance.-  Le 11 avril 2019, deux pilotes égyptiens décident de s’éjecter de leur biplace en plein vol, peu de temps après avoir décollé de leur base. Alors que leur vieux Mirage 2000, acheté dans les années 1980 à la France, s’écrase au sol, les deux hommes s’en sortent sains et saufs, se félicite le groupe industriel Martin Baker, fournisseur des sièges éjectables, qui publie un tweet dès le lendemain :

© mb_ejecteject

Sauf que ce dénouement heureux intervient deux mois et quatorze jours après le crash du Rafale EM02-9352 à 100 km au nord-ouest du Caire, qui avait causé la mort de son jeune pilote, au moment où Abdel Fattah al-Sissi recevait Emmanuel Macron dans son palais présidentiel (lire ici notre article).

En janvier comme en avril, le décor est le même. Comme le Rafale, le Mirage s’est fracassé sur la base militaire de Gebel El-Basur, « à Berigat », précise Johann Fleury, support technique de la filiale française Safran-Martin Baker, qui ne peut cependant en dire plus sur « ce sujet sensible ». L’ambassade française au Caire se refuse quant à elle « à tout commentaire sur les sujets militaires ».

Même si les pilotes ont survécu, le mutisme de l’armée égyptienne reste intact. Son porte-parole, Tamer el-Rifai, tout comme l’Organisme général de l’information faisant office de porte-voix de l’État égyptien n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview. « Ils sont gênés », confie un bon connaisseur de l’état-major égyptien. Et pour cause, ce n’est pas le deuxième mais le troisième crash d’avion en six mois pour l’armée de l’air égyptienne. En novembre 2018, un MIG 29, fraîchement livré par la Russie, avait piqué du nez « à cause d’un défaut technique », avait alors déclaré le ministre égyptien de la défense dans une de ses rares sorties médiatiques. 

À la différence du fleuron français et du jet russe flambant neufs, les Égyptiens pourront blâmer cette fois le grand âge du Mirage. D’autant qu’au début de l’année 2019, l’armée française a aussi perdu l’équipage d’un Mirage 2000D dans le Jura.

D’après les informations de Mediapart, les premiers éléments suggèrent un défaut moteur de l’appareil français opérant en Égypte. « Une enquête est en cours et nous ne sommes pas autorisés à parler », répond un cadre de Dassault, qui confirme malgré tout au passage le récent et premier crash du Rafale à l’étranger « comme il en arrive à tous dans l’aéronautique ». Bis repetita pour le Bureau d’enquêtes aviation du ministère des armées (BEA-E) qui a été à nouveau sollicité par les Égyptiens et devrait donc analyser la boîte noire de l’avion fabriqué en France, comme l’indique un officier du ministère de la défense.

Des Mirage 2000D, lors d'une démonstration aérienne en Espagne, le 30 juillet 2017. © Reuters Des Mirage 2000D, lors d'une démonstration aérienne en Espagne, le 30 juillet 2017. © Reuters

En trente ans, les vingt Mirage 2000 de l’armée égyptienne n’ont jamais été modernisés malgré l’insistance française, notamment de Thalès qui espérait en 2014 décrocher un contrat de plus d’un milliard d’euros.

« Il est indéniable que ce crash est le signe qu’il est nécessaire de renouveler la flotte égyptienne. Les autorités égyptiennes pourraient choisir de racheter des Mirage 2000-9 émiratis [en cours de modernisation – ndlr], de nouveaux Rafale mais aussi des F-16 américains, surtout que Donald Trump a invité avec insistance son homologue égyptien à acheter américain », commente Hassan Maged, PDG du cabinet de conseil D&S Consulting qui opère entre la France et le Moyen-Orient. Depuis la signature du traité de paix avec Israël, l’Égypte se contente en effet de recevoir chaque année un chèque d’1,3 milliard de dollars en provenance des États-Unis sous forme d’aide militaire sans acheter de matériel militaire américain, au grand dam de l’actuel président.

Les Égyptiens vont-ils bouder Dassault après ce double accident ? « Non », assure une source proche du dossier selon laquelle ce nouvel accident « n’a aucun impact sur la relation de confiance, toujours intacte, entre l’Égypte et Dassault ». En revanche, si les négociations pour la vente de douze nouveaux Rafale sont toujours en cours, les Égyptiens « demandent des rabais », ajoute cette source, sans préciser leur nature et leur montant.

Au-delà des relations franco-égyptiennes, ces accidents en série posent la question de la formation des pilotes égyptiens. Si l’armée de l’air égyptienne est perçue comme le corps le plus compétent du pays, « elle reste loin des standards occidentaux », estime le blogueur Greenfly, spécialiste des forces armées égyptiennes. « Les pilotes égyptiens manquent de formation avancée, volent souvent moins que leurs pairs et sur une flotte disparate et dont les défauts récurrents ne sont pas toujours signalés », ajoute-t-il.

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