Les relations américano-cubaines à l'épreuve

Par

La reprise, depuis 2015, des relations entre les meilleurs ennemis peut-elle être remise en cause par la mort de Fidel Castro et l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ? Même si le contexte reste à la normalisation, le moindre faux pas pourrait les faire basculer.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Parmi les nombreuses promesses que Barack Obama avait faites lors de son accession à la Maison Blanche en janvier 2009, l’une des rares à avoir été à peu près respectées fut le rapprochement des États-Unis avec Cuba. Certes, l’embargo et l’appareil législatif qui l’encadre sont toujours en vigueur, mais le président américain s’est efforcé d’en diminuer la portée et de faire sauter un certain nombre de verrous. Les négociations entre La Havane et Washington de 2013 à 2014 furent une opération secrète, mais relativement rapide et aisée (elles ont été racontées récemment en détail dans le magazine The New Yorker).

Elles ont débouché, en décembre 2014, sur plusieurs avancées. L’ambassade des États-Unis à La Havane a rouvert ses portes en août 2015 (après des décennies à se dissimuler derrière le drapeau suisse en tant que section d’intérêts économiques) ; les Américains sont libres de visiter Cuba, pour peu qu’ils n’admettent pas ouvertement s’y rendre en vue de faire du tourisme ; des vols directs entre les deux pays doivent s’élancer, lundi 28 novembre 2016 ; des dizaines d’entreprises américaines explorent les possibilités d’ouvrir des partenariats avec l’île.

Jamais, depuis l’époque où Ernest Hemingway allait tremper sa canne à pêche dans les eaux cubaines, les relations entre les deux meilleurs ennemis n’ont semblé aussi apaisées. Ce samedi 26 novembre, au lendemain de la mort de Fidel Castro, le président américain sortant a tendu « une main de l'amitié au peuple cubain ». « L'Histoire enregistrera et jugera l'énorme impact de cette figure singulière sur le peuple et le monde qui l'entourait », poursuit Obama dans son message, appelant à « mettre le passé derrière nous ».

Cette normalisation peut-elle s'interrompre dans la foulée de la mort de Fidel Castro et de l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ?

Raúl Castro serre la main de Barack Obama en avril 2015 © Maison-Blanche Raúl Castro serre la main de Barack Obama en avril 2015 © Maison-Blanche

Tout d’abord, ce qui a permis la réouverture des relations entre Washington et La Havane tient moins aux évolutions de l’île, qui sont très lentes et mesurées, qu’aux changements au cœur des États-Unis. Premièrement, les Cubains de Floride, ces farouches anticastristes qui ont défendu pendant des décennies une solution unique à la crise cubaine (la fin du régime mis en place 1959 par les frères Castro et Che Guevara), sont aujourd’hui une force déclinante. Même s’ils crient toujours très fort et occupent un espace démesuré dans la représentation électorale américaine (on l’a vu lors des primaires républicaines de 2016 avec Marco Rubio et Ted Cruz, deux fils d’émigrés cubains persistant à défendre la même politique qu’en 1962), ils sont aujourd’hui dépassés par les générations suivantes de Cubano-Américains qui ont bien compris que, si l’on souhaitait améliorer le sort des Cubains, il valait mieux composer avec les Castro que de lancer des anathèmes.

Deuxièmement, le poids idéologique de la guerre froide disparaît. Même aux États-Unis, où la mémoire de ce demi-siècle d’affrontements conditionne encore de nombreux réflexes politiques, plus personne ne voit dans Cuba une menace militaire ou idéologique. En 2015, une étude du Pew Center indiquait que les trois quarts des Américains étaient favorables à une levée de l’embargo et au rétablissement de relations diplomatiques.

Troisièmement, les plus ardents défenseurs de la normalisation des liens entre l’île et le continent sont aujourd’hui les agriculteurs, les hommes d’affaires américains et leurs relais, généralement conservateurs, au Congrès. Ce sont par exemple deux sénateurs républicains (du Kansas et de l’Arizona) qui ont récemment introduit un amendement visant à lever toutes les restrictions de voyage entre les deux pays. Par ailleurs, il y a déjà 90 vols quotidiens (avec escale) entre Cuba et les États-Unis ; American Airlines va inaugurer des vols directs fin novembre ; le géant de la croisière Carnival organise déjà des escales sur place ; quatre hôtels, dont un Sheraton, sont opérés par le groupe Marriott ; Google et Cisco ont commencé à se pencher sur les télécommunications cubaines ; le géant californien Airbnb compte près de 10 000 Cubains qui louent des chambres via son site.

Dans un tel contexte, toute tentative du futur président américain de durcir à nouveau les règles risquerait de mal passer. Donald Trump est toujours resté très vague sur la question cubaine. Sa seule intervention un peu développée sur le sujet a eu lieu durant une escale de campagne en Floride, au mois de septembre, lorsqu’il avait proclamé : « Toutes les concessions offertes par Barack Obama au régime de Castro sont le résultat de décrets présidentiels, ce qui signifie que le prochain président pourra les modifier. Et c’est ce que je ferai à moins que le régime castriste n’accède à nos demandes. Je dis bien nos demandes, pas mes demandes. »

Cette déclaration avait été considérée à l’époque comme un clin d’œil appuyé aux anticastristes de Miami, car ni Trump ni le parti républicain n’ont jamais détaillé la moindre demande à l’égard de La Havane, au-delà des discours habituels sur les prisonniers politiques et les droits humains. Les Cubains de Floride ont voté en majorité en faveur du showman, mais ce n’est pas cela qui a fait basculer l’État en sa faveur, démontrant le poids déclinant de cette niche électorale, reléguée dans le passé.

capture-d-e-cran-2016-11-26-a-17-02-47

La première réaction de Donald Trump à l’annonce du décès de Fidel Castro est très parlante. Lui, à qui l’on a suffisamment reproché de se servir de Twitter à tort et à travers, s’est contenté de noter « Fidel Castro est mort ! » quand il a appris la nouvelle. Il n’a même pas mis plus d’un seul point d’exclamation… Certes, dans un second temps, il a fait savoir que Castro était « un dictateur brutal qui a opprimé son propre peuple » et que lui-même ferait « tout » pour contribuer à la liberté du peuple cubain, mais le businessman Trump ne paraît pas avoir de position idéologique très affirmée sur les relations américano-cubaines. Le magazine Newsweek avait d’ailleurs révélé durant la campagne présidentielle que l’homme d’affaires avait exploré, en 1998, la possibilité d’étendre son business hôtelier à Cuba, ce qui représentait à l’époque une violation de l’embargo.

Comme l’a souligné Madeleine Russak, la porte-parole de l’association patronale Engage Cuba, qui milite pour la fin de l’embargo : « Monsieur Trump ne cesse de dire que le gouvernement doit être dirigé comme une entreprise. Or aucune entreprise au monde ne poursuivrait une stratégie qui a échoué pendant 55 ans. Cuba est un marché en développement avec d’énormes opportunités en termes d’investissements. Nous espérons qu’en tant qu’homme d’affaires, il sera sensible à ces opportunités. »

Il existe néanmoins un risque, comme l’ont souligné plusieurs analystes américains : celui que les deux camps ne redeviennent des caricatures d’eux-mêmes dans la foulée de la mort de Fidel Castro. Si Trump lance des piques ou menace, d’une quelconque manière, la stabilité du régime castriste, les dirigeants cubains pourraient être tentés d’adopter la position du hérisson. Dans le même ordre d’idées, si jamais Raúl Castro déclenchait, pour assurer ses positions, une vague d’emprisonnements ou de répression, alors Washington (et Trump) seraient sûrement contraints de réagir, provoquant une escalade verbale qui ferait chanceler l’édifice bâti ces dernières années.

Jusque dans sa mort, le líder maximo sera parvenu à imposer son agenda aux États-Unis. Alors qu’il n’a pas encore pris ses quartiers à la Maison Blanche, Donald Trump est attendu au tournant : sa réaction indiquera la voie qu’il entend suivre dans les quatre années à venir. Du côté d’Obama, c’est un pan de son héritage, un des plus positifs, qui est susceptible de disparaître avant même son départ…

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale