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Mediapart ven. 26 août 2016 26/8/2016 Édition de la mi-journée

Grèce contre Europe: la guerre des récits

27 février 2015 | Par christian salmon

La bataille des chiffres, la querelle des mots, le conflit des images et la dispute des valeurs : voilà les quatre ingrédients qui composent la guerre des récits et visent à transformer le compromis économique et financier décroché par Syriza à Bruxelles en une défaite politique.

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À l’issue d’un débat télévisé en 1984 au cours duquel Ronald Reagan avait été dominé par son concurrent Walter Mondale, le conseiller de Reagan, Lee Atwater, déclara : « Maintenant nous sortons et nous allons faire tourner la suite » (spin this afterward). Cette suite, c’était le « débat sur le débat », devenu aujourd’hui aussi important dans les campagnes présidentielles que le débat lui-même, et qui permit à Reagan, grâce à une intense campagne de « spinning », d’être finalement reconnu vainqueur.

C’est à une telle campagne de spinning que l’on assiste depuis l’accord du 20 février 2015 entre l’Eurogroupe et la Grèce. Cette campagne qui a envahi les colonnes des journaux et les réseaux sociaux vise à transformer un compromis économique et financier en une défaite politique. C’est une bataille d’interprétation dont l’enjeu n’est pas tant, ou pas seulement, la consolidation de la dette grecque auprès de ses créanciers que le crédit politique de Syriza auprès des électeurs européens.

Cette guerre pour le crédit prend la forme d’une série de performances qui relèvent à la fois du récit mais aussi de formes rhétoriques de persuasion, d’effets de mises en scène, de formes et de rites institutionnels. Le modèle est ici moins le feuilleton ou la série TV que le jeu vidéo avec ses « plateaux ». Plutôt que des séquences qui se suivent et s’enchaînent de manière linéaire, cette bataille symbolique, logo-économique, se donne à lire comme une suite de coups performatifs et se déploie simultanément sur cinq plateaux :

  • 1. La bataille des chiffres

 © Reuters © Reuters
C’est sur le terrain des chiffres que l’affrontement entre la Grèce et l’Allemagne a été le plus ambigu. Athènes voulait un objectif d'excédent primaire (excédent budgétaire hors charge de la dette) de 1,5 % du PIB ; Berlin voulait le maintien des objectifs de 2012 : 3 % du PIB en 2015, 4,5 % en 2016. Le communiqué de l'Eurogroupe signale que la Grèce devra trouver les moyens d’« assurer les excédents primaires appropriés pour garantir la soutenabilité de la dette en ligne avec les déclarations de novembre 2012 de l'Eurogroupe ». Ce programme est cependant « aménagé » puisque les objectifs budgétaires des excédents primaires seront adaptés « aux conditions économiques actuelles ». Yanis Varoufakis, ministre des finances grec, a précisé qu'il voyait là une « ambiguïté constructive » permettant d'adapter à l'avenir les objectifs à la situation. Les deux camps ont passé un compromis mais l'abandon des objectifs chiffrés est une défaite claire pour Wolfgang Schäuble, ministre des finances allemand. Ce qui n’a pas empêché les commentateurs de parler de « capitulation » et d’affirmer que la Grèce avait plié devant l’Allemagne.

  • 2. La querelle des mots

« Nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous ne sommes pas d’accord », a affirmé Wolfgang Schäuble en conférence de presse avec Yanis Varoufakis. Celui-ci répliquant dans un grand sourire : « Nous ne sommes même pas tombés d’accord sur le fait de ne pas être d’accord » ; ce qui ouvrait la voie à la possibilité d’un malentendu mais qui a été présenté par l’ensemble des commentateurs comme une provocation. Un des points de désaccord entre l’Allemagne et la Grèce concernait le rôle de la « Troïka » qui désignait l'attelage formé depuis février 2010 par la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire international pour superviser l’exécution des plans de sauvetage de la Grèce. Vivement critiquée pour son caractère non démocratique, la Troïka est devenue le symbole de la mise sous tutelle de la Grèce par un quarteron de fonctionnaires internationaux dont certains n’étaient même pas européens. En finir avec cette hydre de Lerne constituait l’une des promesses de campagne de Syriza !

Au terme des négociations, Athènes a dû accepter une supervision des organismes pendant quatre mois supplémentaires mais elle a exigé en contrepartie que le terme « troïka » soit remplacé dans tous les documents officiels par « institutions ». De la même façon, les Grecs souhaitaient qu’on ne parle plus d’une « extension du programme » d’aide, mais « d’un cadre transitoire » ou « programme modifié ».

Le héros grec de la résistance au nazisme, le député européen Manolis Glezos, s’est moqué de ces variations sémantiques : « Changer le nom de la troïka en “institutions”, celui du mémorandum en “accord” et celui des créanciers en “partenaires”, ne change en rien par rapport à la situation antérieure. » Mais est-ce si sûr ? « Les guerres sont menées pour des mots sur un terrain sémantique », disait l’essayiste et romancier Arthur Koestler. Et les diplomates connaissent très bien l’importance des mots dans les négociations internationales. « Si vous cédez sur les mots, disait Freud, vous cédez sur les choses. » Si vous voulez changer les choses, il faut commencer par changer les mots. En finir avec le terme « troïka » constituait un préalable pour briser la domination symbolique instaurée par la fusion arbitraire de trois instances sans légitimité, ainsi qu’Alexis Tsipras l’avait annoncé à ses électeurs lors de sa victoire.

Face au cryptage des enjeux de la crise européenne, forger une nouvelle lingua franca politique n’est pas chose aisée. Pris dans des filets rhétoriques tissés depuis trente ans par la révolution néolibérale, la Grèce a été maintenue dans la situation de ces élites colonisées contraintes de traduire leur expérience dans la langue du colonisateur, une forme d’acculturation néolibérale. Le gouvernement grec a tenté d’y mettre fin par cette guérilla sémantique. Ce combat est loin d’être négligeable.

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Les photos de manifestations à Athènes sont signées Stefania Mizara et sont extraites de notre portolio : La rue d'Athènes veut être entendue à Bruxelles.

Christian Salmon vient de publier Les Derniers Jours de la Ve République (éditions Fayard). Auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), il collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l'actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart.
Tous ses articles sont ici. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.