Arseny Roginsky, Memorial: «La Russie ? 170 millions de personnes et un autocrate»

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Vladimir Poutine est à Paris. Pour boucler avec François Fillon plusieurs accords économiques. Arseny Roginsky sera, lui, le 16 décembre à Strasbourg, accompagnanttrois responsables de l'organisation Memorial distingués cette annéepar le Parlement européen et lauréats du prix Andreï Sakharov. Entretien avec ce fondateur de l'association.
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Vladimir Poutine est à Paris. Pour boucler avec François Fillon et plusieurs ministres des accords économiques: énergie, gazoduc Southstream, automobile, équipements militaires, coopération nucléaire. De politique, il n'est point question. Pas plus des derniers assassinats en Russie, d'avocats, de journalistes, de militants des droits de l'homme. Et encore moins du deuxième procès actuellement en cours à Moscou de Mikhaïl Khodorkovsky, cet ancien oligarque emprisonné depuis 2003, et menacé d'une vingtaine d'années de prison supplémentaires.

 

Arseny Roginsky sera, lui, le 16 décembre à Strasbourg, accompagnant trois responsables de l'organisation Memorial distingués cette année par le Parlement européen et lauréats du prix Andreï Sakharov. Il s'agit d'Oleg Orlov, de Sergeï Kovalev et de Lioudmila Alexeïeva (lire ici un entretien avec Sergeï Kovalev et également ici). Chaque année, le Parlement délivre ce prix à des personnalités ou des collectifs défendant «la liberté de l'esprit» et les droits de l'homme. En 1989, Andreï Sakharov, père de la dissidence soviétique et prix Nobel de la paix, créait justement Memorial.

Natalia Estemirova. © (DR) Natalia Estemirova. © (DR)
Vingt ans plus tard, cette organisation reste l'une des rares voix libres en Russie. Réputée pour ses travaux de recherche historique, l'association est surtout connue pour ses nombreuses alertes et études sur la situation des libertés dans le pays. Elle a été, ces dernières années, l'une des très rares à poursuivre un travail méthodique d'enquête sur les exactions, assassinats, disparitions, tortures commises dans le Nord-Caucase par les troupes russes et les milices du président tchétchène Ramzan Kadyrov, soutenu par Vladimir Poutine.
Cela a valu à leur collaboratrice Natalia Estemirova d'être assassinée, le 15 juillet, en Tchétchénie. Cette jeune femme était sans doute la personne qui connaissait le mieux la Tchétchénie et le système de pouvoir et de répression mis en place par Ramzan Kadyrov avec l'aide de certains services russes et groupes mafieux. Oleg Orlov est depuis poursuivi par la justice pour avoir accusé Ramzan Kadyrov d'être le commanditaire de l'assassinat.

«Une simple imitation de démocratie»

 

«Nous sommes très contents de recevoir le prix Sakharov, a-t-il expliqué le 22 octobre. Dans le même temps, il y a une certaine amertume. D'abord parce que les développements actuels en Russie vont à l'opposé de ce que nous avons toujours défendu. Et nous sommes aussi à blâmer pour cela puisque nous avons échoué à mobiliser suffisamment la société, à peser sur la situation. Ensuite parce que Natalia Estemirova avait été nominée pour ce prix en 2004. Cinq années ont passé et Natalia a été tuée d'une balle dans la tête...»


Arseny Roginsky. © (DR) Arseny Roginsky. © (DR)
L'organisation a-t-elle échoué? Nous avons rencontré l'un de ses responsables, président de son conseil d'administration et qui fut l'un des créateurs de l'association, l'historien Arseny Roginsky. Entretien.

La Russie que vous imaginiez avec Andreï Sakharov et bien d'autres, lorsque Memorial est créée en 1989, est-elle celle d'aujourd'hui?

Vous savez, il y a vingt ans, ce fut le pic de nos illusions ! Pour le dire vite, tout changeait tous les jours. Evidemment, nous étions des gens plutôt expérimentés et nous savions qu'il faudrait des années pour démocratiser ce pays. Mais nous ne pensions pas qu'au bout de vingt ans, les choses auraient si peu progressé. Nous pensions que cela irait plus vite et bien plus loin. Or ces dernières années, la situation politique a empiré. Est-ce notre défaite? Avoir parcouru un quart ou un cinquième seulement du chemin que nous envisagions il y vingt ans... Mais sans nous, peut-être serions-nous allés encore moins loin !

Beaucoup d'organisation, d'associations de mouvements de la société civile ont disparu. Comment expliquez-vous la permanence de Memorial?

Parce que nous avons avec obstination et constance défendu deux idées. L'une est de travailler sur l'histoire de ce pays: comment la terreur politique mise en place par les bolcheviques en 1917 s'est poursuivie tout au long du soviétisme. Il y a eu bien sûr la terreur de masse des années trente. Mais ensuite la terreur ou la répression en tant que méthode de gouvernement est demeurée.

La seconde idée est: qu'est-ce qu'on souhaite? Vivre en liberté dans un pays démocratique, c'est aussi banal que cela! Or la conscience d'hier et celle d'aujourd'hui nous empêchent de construire cela. Pour Memorial, c'est clair: le passé, nous le voyons comme une destruction massive des droits de l'homme. Mais quand nous regardons le présent, il y a aussi de très grandes violations des droits de l'homme. Vous savez, l'effondrement de l'URSS en 1991 a été le jour le plus heureux de ma vie. Aujourd'hui notre président dit que ce fut «la plus grande catastrophe du XXe siècle». Alors comment pouvons-nous nous entendre!

Vingt ans après, sommes-nous sortis du soviétisme?

En partie seulement. Le présent porte toujours cette histoire. Par exemple, on ne peut comprendre la première guerre de Tchétchénie en 1994, et ce qui se poursuit depuis, sans comprendre, sans connaître la déportation des Tchétchènes ordonnée par Staline en 1944. Tout cela est lié. Toutes les institutions créées après 1991 ont été vidées de leurs missions ou de leurs pouvoirs sous Vladimir Poutine. Tout se concentre sur un homme, Poutine. Le parlement est une imitation. Les partis sont des imitations. Tout est imitation ! Chez vous il y a un parlement, un gouvernement, des associations, une société civile. Ici rien: 170 millions de personnes et un autocrate, une simple imitation de démocratie.

«Nous sommes comme une porte de sortie»

 

Certains soutiennent que Poutine incarne une mutation intelligente du système soviétique. Qu'en pensez-vous?

Peut-être... à vrai dire, la question importante est: pourquoi, avec Poutine, y a-t-il un recul de la démocratie? Pourquoi a-t-on fait machine arrière au lieu de continuer? En fait, ce recul a commencé plus tôt, dès la première guerre de Tchétchénie déclenchée en 1994. Au milieu des années 1990, le pays a souffert d'une terrible crise morale, d'une crise d'identité. L'effondrement du pays a créé une immense humiliation nationale. Nous avions tous voté pour la démocratie, nous avions voté Eltsine ! C'est quoi la démocratie: d'abord la justice. Mais où est donc cette justice, disait le Russe des années 1990 ? Personne ne voyait de justice. Nulle part ! Il n'y avait qu'injustice, et injustice sociale.

Boris Eltsine a compris cela. Il a tenté de réanimer une rhétorique de puissance. A partir de 1995, alors qu'il a lancé la guerre de Tchétchénie, il forme des groupes qui devaient réfléchir là-dessus: comment ressusciter cette fierté nationale? Et c'est Poutine qui leur a donné cette nouvelle identité. Ce n'est pas Poutine qui a imaginé cela, avec sa tête de Kguébiste. Il a entendu cela et il est allé vers eux d'une manière très ferme et même agressive. Poutine le dit à nouveau: “Nous sommes une grande puissance”, peu importe que cela soit vrai ou faux. Il devient le leader d'une renaissance nationaliste, un nationalisme d'Etat.

Cette conception doit constamment être réaffirmée. Le pouvoir doit mobiliser en permanence, entretenir la flamme. Et dans ce sens, on revient au stalinisme de la fin, lorsque les principaux slogans de l'époque étaient: consolidation et mobilisation. Et pour cela il faut aussi toujours affirmer que nous sommes entourés d'ennemis. Regardez les sondages aujourd'hui: notre principal ennemi est à nouveau l'Amérique.

A quoi sert Memorial aujourd'hui?

Il ne faut pas exagérer notre rôle. Il est, de fait, modeste. Dans le paysage de ces vingt dernières années, les petits îlots de réflexion, de discussion, de démocratie ont progressivement disparu. Chacun à sa manière est menacé. Les associations sont dispersées, sans influence sur le paysage politique. Il y a sans doute une centaine d'associations de défense des droits de l'homme, quelques médias libres – peu –, quelques centres de recherche, et quelques restes de partis démocratiques. C'est très très peu. En Russie, il n'y a pas de champ politique, toute activité politique est immédiatement empêchée par le pouvoir. Memorial n'est pas une organisation politique et ne veut pas le devenir. Alors oui, nous pouvons critiquer le pouvoir, proposer des alternatives. C'est pourquoi beaucoup d'intellectuels s'écartent du pouvoir actuel et cherchent à se rapprocher de nous. Nous sommes comme une porte de sortie.

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Merci à Hélène Kaplan pour avoir organisé cette rencontre avec Arseny Roginsky lors d'un de ses passages à Paris.