Vie et mort «présumée» d’un petit commis de la torture

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Le djihadiste Salim Benghalem aurait été tué dans des bombardements en Syrie. Premier Français à être inscrit sur la liste américaine des terroristes les plus dangereux de l’État islamique, il s’était révélé un fonctionnaire zélé de la torture. Le parcours de cet homme illustre, selon les services de renseignement, « les mutations du djihadisme français ».

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Salim Benghalem a rejoint la liste des djihadistes « présumés décédés » de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Selon France Info, qui a révélé l’information, ses proches en ont été informés, jeudi 10 mai, par une « personne de confiance » se trouvant sur place. Il serait mort en « novembre 2017 dans un bombardement du régime syrien », d’après ce contact qui leur aurait aussi montré une photo.

Côté services de renseignement, on se veut « prudent », en l’absence de preuves formelles. La liste des ressortissants français « présumés décédés » sur le théâtre syro-irakien, forte de 303 unités officiellement, devrait prochainement redescendre à 299 morts. « Quatre djihadistes supposés morts viennent de réapparaître », confie un haut responsable des services. Et, selon nos informations, un Français annoncé mort à sa famille en 2016 a tenté de passer la frontière turque… le mois dernier.

Salim Benghalem, lors d'une filature policière, le 23 juin 2010. © DR Salim Benghalem, lors d'une filature policière, le 23 juin 2010. © DR

Fin mars, Mediapart s’était enquis de la situation de Salim Benghalem. Les sources sollicitées l’imaginaient toujours vivant mais avaient précisé qu’il était hors d’état de nuire, comme si elles savaient qu’il était grièvement blessé. « Ce n’est plus une préoccupation », avaient déclaré deux d’entre elles, sans vouloir en dire plus. Depuis quatre ans, ce natif du Val-de-Marne représentait, dans le jargon bureaucratique des services de renseignement, « une menace potentielle élevée contre la sécurité du territoire national ».

Salim Benghalem n’était certainement pas le plus haut gradé des djihadistes français au sein de l’État islamique. Pourtant, si l’on se retourne sur la décennie écoulée, son parcours illustre, comme le souligne une note qui lui est consacrée, « les mutations du djihadisme français ».

Proche des membres de la filière des Buttes-Chaumont, il était parti au Yémen et y avait été missionné par un hiérarque d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) pour participer au futur massacre de Charlie Hebdo. Mission qu’il avait refusée. En Syrie, Salim Benghalem a tenu le rôle de geôlier des otages européens, a fait office de bourreau et dirigé la police islamique d’Al-Bab, une localité à l’est d’Alep. Petit chouchou de plusieurs hauts cadres de l’État islamique, il a rejoint la branche des opérations extérieures qui pilotait les attentats en Europe. Au-delà de l’homme et de ses crimes présumés, c’est un symbole que les frappes de l’armée syrienne sont supposées avoir abattu en fin d’année.

Musulman peu pratiquant au sein d’une famille nombreuse – sept frères et sœurs insérés dans la société et exerçant les métiers d’électricien, de comptable, d’éducatrice ou encore de ferronnier –, Salim Benghalem s’est toujours démarqué. Il est d’abord connu pour vol à la roulotte, trafic de drogues et surtout pour un meurtre qui lui a valu une peine de 11 années de réclusion criminelle. Le 22 juillet 2001, pour se venger de tirs de Flash-Ball essuyés la veille, Salim et un ami, vêtus de djellabas sous lesquelles ils dissimulaient des armes – un fusil à pompe et un revolver –, ont fait feu sur une voiture, tuant le conducteur de sept décharges de chevrotine dans la tête.

Écrouée en 2002, la petite frappe ne figure pas dans les rapports du renseignement pénitentiaire qui signalent tout détenu fréquentant d’un peu trop près des islamistes. Son engagement n’a pas été décelé, alors qu’en détention, il incarne déjà une synthèse des différentes mouvances qui composent la djihadosphère française de l’époque. À la maison d’arrêt de Fresnes, il se radicalise au contact de Rachid Benomari, un vétéran du djihad en Somalie. Il fréquente l’islamo-braqueur Ouassini Chérifi qui planifiait des casses pour financer le djihad irakien, ainsi que Saïd Arif, un déserteur de l’armée algérienne, ancien des GIA, torturé par Bachar al-Assad, cerveau d’une filière d’envoi de combattants en Tchétchénie et de complots visant le marché de Noël de Strasbourg et la tour Eiffel. 

En fin de peine, Salim Benghalem partage une cellule avec Mohamed el-Ayouni. Son cadet de deux ans, el-Ayouni fait partie de la filière dite des Buttes-Chaumont et a combattu à Falloujah pour le compte d’Abou Moussab al-Zarkaoui, le chef d’Al-Qaïda en Irak. Blessé à trois reprises – par une roquette tirée d’un avion, par balles et par un éclat de bombe –, il y a perdu un œil et un bras. De quoi impressionner celui qui est incarcéré pour des embrouilles de cité.

À sa sortie de prison en avril 2008, Salim Benghalem est pris en main par les anciens des Buttes-Chaumont, qui l’invitent à leurs barbecues. Il y côtoie Chérif et Saïd Kouachi, les futurs assassins de Charlie Hebdo, sympathise avec un autre petit nouveau de la bande, Amedy Coulibaly, le futur tueur de l’Hyper Cacher. Pour rivaliser, il se fabrique un personnage de grand nationaliste algérien, les abreuve, selon sa propre expression, de « textos à caractère religieux ». Toujours réticent à élargir le petit cercle de sa bande de copains d’enfance devenus islamistes, Chérif Kouachi peine à le cerner, se demande s’il est sérieux. Alors, en 2009, Salim Benghalem effectue à son tour le hajj, le pèlerinage à La Mecque.

De retour en France, il épouse religieusement, dans le jardin de ses parents, Kahina, une jeune fille des Buttes-Chaumont. Le ban et l’arrière-ban de la cellule terroriste sont présents pour les noces. Respect du principe de non-mixité oblige, femmes et hommes sont séparés : Kahina n’assiste pas à son propre mariage. Au cours de la soirée, Mohamed el-Ayouni entonne l’hymne du marié du temps de la délinquance, chanson qu’el-Ayouni a lue, en cellule, dans le dossier d’instruction de Benghalem : « Femme ou enfant, de toute façon, on t’attrape, on te tabasse la gueule »

Kahina et Salim emménagent dans un appartement en fond de cour à Malakoff, dans les Hauts-de-Seine. Un nid pour le moins rudimentaire et en désordre : cartons d’emballage et outils s’entassent dans 22 m², le coin cuisine se résume à un réfrigérateur, la tuyauterie est encore apparente. Salim Benghalem, cheveux courts et barbe longue, se rend au volant de sa Renault 19 blanche à la gare d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, à proximité du chantier de construction d’un centre commercial, où il remplit une mission d’intérim.

Jusqu’à ce que, le 6 juillet 2010, les policiers de la Sous-direction antiterroriste (SDAT) cueillent Salim Benghalem sur le point de partir au travail, vêtu d’un kami gris et d’une chachia – une coiffe – claire, et le placent en garde à vue pour association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme. L’équipe qui prépare l’évasion de Smaïn Ait Ali Belkacem, l’artificier des attentats de 1995, cherche à se procurer des fusils d’assaut. Le 1er mai 2010, Salim Benghalem a téléphoné à un complice et évoqué avec lui un « point rouge sur la poitrine » pouvant s’apparenter à l’effet produit par un viseur laser d’arme à feu.

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Le parcours de Salim Benghalem a été retracé à travers différents articles déjà publiés dans Mediapart, mais aussi dans le chapitre consacré à son épouse dans mon livre Femmes de djihadistes (Fayard, 2016). De nouvelles informations ont été collectées ces dernières semaines au cours d’entretiens menés auprès d’officiers de renseignement, de magistrats et d’anciens djihadistes.