Moscovici et Baroin écoutés sur fond d'espionnage économique

Par , , , et Julian Assange (Wikileaks)
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L'ancien ministre de l'économie François Baroin © Reuters L'ancien ministre de l'économie François Baroin © Reuters

À l’affût de tout, la NSA paraît entrer au sein de l’État et l’administration française sans aucune difficulté. Le ministère des finances n’échappe naturellement pas à ce système d’écoutes. En 2012, selon une note de l’agence américaine qui fait état d’une écoute « non conventionnelle » (lire en intégralité sous l’onglet Prolonger), la direction du Trésor briefe le ministre de l’économie d’alors, François Baroin, sur la réforme bancaire, au menu des discussions du G7 et du G20 d’avril.

Sollicité, François Baroin n'a pas donné suite à nos questions.

Quelques semaines plus tard, la NSA ouvre grand ses oreilles lorsque le gouvernement socialiste arrive au pouvoir. Le centre de renseignements veut comprendre ses intentions. En juillet 2012, un câble classé secret retranscrit une conversation de Pierre Moscovici avec le sénateur PS du Doubs Martial Bourquin. « Personne ne prend la mesure de la gravité de la situation économique française et des mesures drastiques vont devoir être prises au cours des deux prochaines années, selon Pierre Moscovici », est-il noté en introduction (lire en intégralité sous l’onglet Prolonger).

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« Moscovici a annoncé que le budget 2013 ne serait pas “un budget bonne nouvelle”, sachant que le gouvernement devrait trouver au moins 33 milliards d’euros supplémentaires. 2014 ne sera pas une bonne année non plus. Bourquin a insisté, avertissant que le parti socialiste allait se retrouver dans une situation comparable à celle de l’ancien président [il était en fait premier ministre - ndlr] socialiste espagnol Zapatero, très largement critiqué pour sa manière de gérer la dette de son pays. Moscovici lui a opposé que le comportement dont le gouvernement français allait s’inspirer ne serait pas celui de Zapatero mais plutôt celui du chancelier allemand social-démocrate Gerhard Schroeder », conclut la dépêche. Fallait-il vraiment déployer des moyens hors norme et illégaux pour apprendre des informations et des débats qui se retrouvaient partout dans la presse ?

Martial Bourquin, sénateur et maire d’Audincourt (Doubs), était en réunion ce lundi après-midi dans sa mairie quand il a appris l’interception de sa conversation avec Pierre Moscovici. Au téléphone, sa surprise est totale. « C’est pas vrai ! C’est effarant ! Ce n’est pas possible. Je suis outré, ébahi, pantois, assommé. C’est absolument scandaleux. Dans un État de droit, comment imaginer qu’une conversation entre deux hommes politiques soit ainsi écoutée par la NSA ! Qu’on écoute des gens qui préparent des attentats, je comprends, mais des discussions strictement politiques et personnelles, c’est impensable ! Si j’étais dangereux, d’accord, mais là… » 

Cette conversation avec Pierre Moscovici, il s’en rappelle bien. « Je négociais fort et avais finalement réussi à rétablir l’AER [allocation équivalent retraite – ndlr] au Sénat, contre l’avis du ministre du budget, Jérôme Cahuzac. » Il a bien mentionné l’ancien premier ministre socialiste espagnol José Luis Zapatero, accusé d’avoir trahi ses promesses de campagne. « Je voulais ainsi dire qu’on ne pouvait pas laisser tomber notre électorat. » Il reprend : « Je suis un peu sous le coup de ce que vous m’annoncez. Mais on est où ? C’est effarant ! Si au sein d’un parti on ne peut plus dialoguer entre deux élus sans être écoutés par la NSA, c’est d’une gravité absolue ! Je suis profondément choqué. La confiance entre alliés, ce n’est pas ce type de comportement. À l’époque, on discutait déjà du traité transatlantique. Il s’agit d’écoutes pour affirmer un pouvoir, une suprématie politique. Je vais réfléchir à porter plainte. » 

Le commissaire européen et ex-ministre de l'économie français, Pierre Moscovici. © Reuters Le commissaire européen et ex-ministre de l'économie français, Pierre Moscovici. © Reuters

Pierre Moscovici s’indigne lui aussi : « Ce type de procédés entre amis partenaires et alliés n'est pas convenable. Les conversations de quelque nature qu'elles soient n'ont pas à être espionnées. Si j'ai fait l'objet de ces écoutes, je demande des explications précises des services de renseignement US. Car si c'était le cas, j'en serais extrêmement choqué. »

Tous les hauts fonctionnaires, tous ceux qui peuvent détenir la moindre information économique sont pistés. Une note (lire en intégralité sous l’onglet Prolonger) rapporte ainsi une conversation de Renaud Lassus, chef de service investissement et politiques commerciales à la direction du Trésor, sur les négociations dans le cadre du cycle de Doha de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les propos n’ont en soi rien d’essentiel, d’autant que le cycle de Doha a complètement échoué : ce haut fonctionnaire peste simplement sur la position prise par Nicolas Sarkozy, s’opposant à l’accord, alors que celui-ci assume en même temps la présidence tournante de l’Union européenne. Cela dit juste à quel point la NSA est devenue un centre tentaculaire, hors de tout contrôle, captant tout sur tous. Contacté, Renaud Lassus n’a souhaité faire aucun commentaire.

En réalité, à la lecture de ces notes, ce sont les récits de contrats commerciaux perdus par les entreprises françaises qui prennent un autre sens. Notamment ceux portant sur des matériels offshore, des équipements de télécommunications, des centrales à charbon ou à gaz, conçus par des entreprises françaises qui ont parfois brusquement capoté. Aucun nom de société n’est cité dans ces documents Wikileaks. Impossible donc de faire un lien objectif entre la perte de ces marchés et les écoutes américaines. Mais la question est aujourd’hui posée : les entreprises françaises étaient-elles peu ou pas suffisamment compétitives pour ces contrats ? Leurs offres technologiques étaient-elles insuffisantes ? Ou est-ce que les Américains ont torpillé les offres françaises ?  

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Mathilde Mathieu, Mathieu Magnaudeix et Ellen Salvi ont contribué à cette enquête.

Traduction : Antoine Bourguilleau et Bérengère Viennot. Les relevés d'écoute traduits en français sont disponibles sous l'onglet Prolonger.