Moscovici et Baroin écoutés sur fond d'espionnage économique

Par , , , et Julian Assange (Wikileaks)
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Des histoires d’entreprises demandent peut-être à être maintenant revisitées. Ce qui est arrivé à Gemplus est une des plus connues. Cette société française avait mis au point la puce cryptée, utilisée dans les téléphones et les cartes bancaires notamment. Cette technologie essentielle échappait aux renseignements et aux groupes américains. Par naïveté, par volonté de se conformer « aux bonnes pratiques » de la bonne « gouvernance » des entreprises, son dirigeant d’alors, Marc Lassus, a ouvert son capital à un fonds d’investissement texan, Texas Pacific Group, en 1999.

Avec à peine 26 % du capital, le fonds parvient très vite à imposer sa loi : il nomme un nouveau dirigeant, transfère le siège de la société au Luxembourg. La technologie des cartes à puce est enfin aux mains des Américains. Les salariés soupçonnent le fonds de vouloir transférer toute l’activité aux États-Unis et de la revendre à un groupe américain. La bataille interne durera pendant plusieurs années, menaçant de faire couler l’entreprise.

En 2009, les renseignements américains ne sont plus intéressés par la carte à puce : ils en connaissent désormais tous les secrets. Le fonds acceptera de vendre sa participation dans la société – devenue entre-temps Gemalto et basée aux Pays-Bas – au fonds stratégique d’investissement et de sortir. Ce fonds détient aujourd’hui encore 42 % de TDF, l’ancienne société publique de télédiffusion, spécialisée dans toutes les communications haut débit, les connexions audiovisuelles, la TNT, la télévision à la demande. Par goût pour la science et les technologies d’avenir, forcément.

Comment ne pas penser à la lecture des instructions de la NSA à la bataille qui a opposé le directeur général de Sanofi-Aventis, Chris Viehbacher, à son conseil d’administration et qui s’est traduit par son départ en octobre 2014 ? À la tête d’un des premiers groupes de pharmacie, leader mondial dans les vaccins avec l’Institut pasteur, celui-ci était soupçonné de vouloir déménager l’ensemble des services de recherche et le siège du groupe aux États-Unis où il s’était installé, après avoir supprimé des milliers d’emplois en France, en dépit des millions d’aide publique reçus (voir ici). Son éviction a marqué un coup d’arrêt provisoire au projet. L’avenir dira ce qu’il en est.

Comment ne pas évoquer aussi le cas Alcatel-Alstom, le concurrent direct de General Electric ? Il est au cœur de la cible désignée par la NSA : présent à la fois dans les technologies et réseaux de télécommunications, les équipements et infrastructures d’énergie, les technologies et les infrastructures de transport. Ce groupe qui était autrefois le plus puissant de France est aujourd’hui en miettes.

Son ancien président, Serge Tchuruk, impressionné par le nouveau capitalisme financier, le pouvoir des actionnaires et le rêve d’une industrie sans usine, porte une immense responsabilité dans cette débâcle. C’est lui qui a organisé la scission entre Alcatel et Alstom, déstabilisant totalement les deux ensembles. C’est lui qui a voulu la fusion d’Alcatel avec l’américain Lucent, alors en faillite. Mais la suite lui a totalement échappé. Sous le prétexte que le groupe américain avait dans son portefeuille les Bell’s lab, considérés comme des actifs stratégiques en raison de leurs avancées technologiques par le gouvernement américain, ce sont les équipes de Lucent, sauvé par l’argent d’Alcatel, qui ont pris le pouvoir.

D’un coup, un certain nombre de technologies ont traversé l’Atlantique. C’est le cas des commutateurs internet à haut débit dans lequel Alcatel avait une véritable avance. C’est le cas aussi sur la pose, le contrôle et la surveillance des câbles sous-marins, dont ceux par lesquels transite toute la communication entre l’Europe et les États-Unis à partir de la côte bretonne. En retour, Alcatel n’a rien gagné avec Lucent, si ce n’est de s’épuiser financièrement à sauver un groupe en retard technologique. Aujourd’hui, alors que le groupe est exsangue, a perdu l’essentiel de ses avancées technologiques, il n’a plus aucun intérêt : il va fusionner avec le finlandais Nokia.

Le destin de l’autre partie du groupe n’est guère plus glorieux. Après avoir frôlé la faillite en 2003, Alstom est parvenu à se redresser petitement. En avril 2014, General Electric lui avait fait une « offre qui ne pouvait pas se refuser ». Son concurrent américain lui a proposé 13 milliards de dollars pour reprendre sa branche énergie. Repoussant toutes les autres propositions, son président Patrick Kron a accepté l’offre de GE et signé le démantèlement du groupe. 

Plus tard, il est apparu que celui-ci était menacé personnellement par une enquête du Département américain de la justice dans le cadre d’une accusation pour corruption sur un marché de centrales en Indonésie (voir ici). Dans le cadre de négociations, GE avait laissé entendre qu’il ferait son affaire du dossier judiciaire américain. Lors de l’assemblée générale votant la vente de la branche énergie, Patrick Kron a dû reconnaître que tout restait à la charge d’Alstom. Dans le cadre d’un plaider coupable, le groupe a été condamné à payer 790 millions de dollars d’amende.

La multinationale Alstom, cible des services secrets américains ?  © Reuters La multinationale Alstom, cible des services secrets américains ? © Reuters

D’autres affaires de corruption menacent Alstom en Angleterre. La branche transports est accusée d’avoir versé des pots-de-vin pour obtenir des contrats d’équipements de transports en Hongrie, en Lituanie, en Pologne et en Tunisie. Plusieurs cadres ont été mis en examen dans le cadre de ces affaires. Le groupe risque des condamnations à peu près aussi élevées qu’aux États-Unis.

Les autorités françaises et la justice font preuve d’une tolérance inacceptable à l’égard des pratiques de corruption dans les groupes français. Aujourd’hui, ce laxisme se retourne contre eux. Et ce sont les justices étrangères qui frappent en lieu et place de la justice française. Le degré d’informations, faisant état de conversations téléphoniques, de rencontres, qu’elles réussissent à obtenir parfois, pose question cependant. Surtout, comment expliquer qu'Alstom et Siemens soient régulièrement pris dans des dossiers de corruption sur des marchés d’équipement où ces pratiques semblent être la norme, et que General Electric ne le soit jamais ? Pas une information ne sort sur le groupe américain, ses filiales aux Bermudes et aux Bahamas, ses contrats décrochés avec l’appui de tout l’appareil d’État américain.

 © Wikileaks © Wikileaks

Cette absence avait frappé aussi, semble-t-il, Jean-David Levitte, l’ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy devenu ambassadeur à Washington. En 2004, un câble de la NSA, classé lui aussi top secret (lire en intégralité sous l’onglet Prolonger), fait le point sur ses conversations à la suite du rapport pétrole contre nourriture : « L’ambassadeur a qualifié le rapport de scandaleux car ce dernier ne citait nommément aucune entreprise américaine et il a affirmé que de nombreuses entreprises françaises engagées dans le programme pétrole contre nourriture étaient en réalité des filiales d’entreprises américaines qui avaient également profité de ces accords commerciaux. Il projette par conséquent avec l’aval du ministère des affaires étrangères de présenter une liste de ces entreprises américaines au Congrès et aux médias américains. » Lancé avec fracas, le rapport sur l’Irak tombera très vite dans les oubliettes de l’histoire. Il n’y aura que de très peu de retombées judiciaires.

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Mathilde Mathieu, Mathieu Magnaudeix et Ellen Salvi ont contribué à cette enquête.

Traduction : Antoine Bourguilleau et Bérengère Viennot. Les relevés d'écoute traduits en français sont disponibles sous l'onglet Prolonger.