Marine Le Pen signe à nouveau pour de l’argent russe

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Après avoir profité de deux prêts russes en 2014, le Front national a signé, le 15 juin 2016, une troisième demande de prêt avec une banque russe. Cet emprunt de trois millions d’euros est « destiné à financer la campagne électorale française ». Nous publions ce document à en-tête du parti. Le FN assure que ce projet « n’a eu aucune suite ». Marine Le Pen a été reçue par Vladimir Poutine le 24 mars.

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Et de trois. Après avoir profité de deux prêts russes d’un total de 11 millions d’euros en 2014, le Front national a signé, en juin dernier, une troisième demande de prêt avec une banque russe, « destiné à financer la campagne électorale française »

Mediapart révèle que Marine Le Pen a signé un document entérinant, au nom du bureau exécutif du Front national, un « projet de prêt » de trois millions d’euros avec la banque russe Strategy Bank. Ce document à en-tête du parti, que nous publions, est daté du 15 juin 2016. 

Le Front national a dans le même temps fourni à ses interlocuteurs russes une garantie que ces fonds seraient bien destinés à la campagne de Marine Le Pen : c’est une convention entre le parti et la candidate prévoyant un prêt du même montant à la campagne de Marine Le Pen. Le trésorier du FN assure que ce « projet » « n’a eu aucune suite ». Alors que la candidate frontiste a rencontré officiellement Vladimir Poutine le 24 mars, cette nouvelle demande de financement russe repose la question de l’ingérence de la Russie dans la campagne française.

Marine Le Pen en visite à Moscou, le 24 mars 2017. © Reuters Marine Le Pen en visite à Moscou, le 24 mars 2017. © Reuters

Sur ce document est évoqué l’examen par la direction du Front national d’un « projet de prêt à accorder au Front national par la banque Strategy Bank »Montant : 3 millions d’euros, au taux d’intérêt de 6 %. La décision a été votée « à l’unanimité » par le bureau exécutif du FN, la plus haute instance du parti. Elle vise à « donn[er] pouvoirs à M. Wallerand de Saint-Just », le trésorier du Front national, « pour signer le contrat de prêt ainsi que tous autres documents nécessaires à l’obtention du crédit aux conditions susmentionnées ainsi que pour effectuer toutes formalités administratives ou juridiques appropriées ».

L’objectif de ce prêt est écrit noir sur blanc. « Destination des fonds prêtés : financement des campagnes électorales », peut-on lire. « Le Trésorier National indique aux participants que ce prêt de trois millions d’euros en capital est destiné à financer la campagne électorale présidentielle et que le capital de ce prêt sera remboursé in fine au plus tard en février 2018 », est-il précisé.

© Mediapart

« Je n’ai aucun commentaire à faire », a d’abord répété Wallerand de Saint-Just, joint par Mediapart. Puis le trésorier du Front national nous a affirmé, dans une réponse écrite, que « la pièce mentionnant le bureau exécutif n’est qu’un projet qui n’a eu aucune suite »« Pour le reste, pas de commentaires », a-t-il ajouté. De son côté, Marine Le Pen, sollicitée à plusieurs reprises, n’a pas répondu.

Un autre document, que Mediapart s’est procuré, interpelle. Il s’agit d’une convention de prêt entre le Front national et Marine Le Pen, qui prévoit que le parti frontiste prête à sa candidate ces trois millions d’euros, pour sa campagne présidentielle « d’avril-mai 2017 ». D’après nos informations, cette convention de prêt a été transmise à la banque russe prêteuse. Il s’agissait-là de garantir aux interlocuteurs russes que les fonds prêtés étaient bien à destination de la campagne de Marine Le Pen.

Extrait de la convention de prêt entre le Front national et Marine Le Pen. © Mediapart Extrait de la convention de prêt entre le Front national et Marine Le Pen. © Mediapart

Un intermédiaire : l’eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser

Qui est derrière ce prêt ? Comme lors du premier emprunt russe obtenu par le Front national en 2014 – 9 millions d’euros –, c’est une banque méconnue, reléguée à la 241e place dans le classement des banques russes, qui s’est proposée de prêter des fonds. Mais impossible de joindre la Strategy Bank. Car un mois après la signature du projet de prêt par Marine Le Pen, l’établissement a perdu sa licence, retirée par la banque centrale russe. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle de la première banque prêteuse du FN en 2014: la First Czech Russian Bank (FCRB) a en effet elle aussi perdu sa licence, en juillet 2016.

Autre point commun avec le premier prêt russe : les intermédiaires. D’après nos informations, c’est à nouveau l’eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser qui a joué les go-between dans ce dossier. Ce que l’élu, joint par Mediapart, a d’abord nié : « Je ne connais rien. Ah ! franchement, ce n’est pas moi qui suis ça. »« Je ne sais pas comment vous pouvez avoir ce document en place. Je ne comprends pas », a-t-il ensuite expliqué, ajoutant : « Mais il n’y a jamais eu de suites, donc je ne vois pas… » Avant de raccrocher.

Un fait intrigue tout de même. Le 8 septembre 2016, soit moins de trois mois après le feu vert du bureau exécutif du FN, Jean-Luc Schaffhauser modifie sa déclaration d’intérêts – qu’il doit remettre, comme tous les eurodéputés, en début de mandat au Parlement européen. « Je reprends à cette date (2016 septembre) mes activités de consultant, revenus à venir à partir de 2017 », annonce-t-il dans ce document :

Extrait de la déclaration d'intérêts de l'eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser modifiée le 8 septembre 2016. Extrait de la déclaration d'intérêts de l'eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser modifiée le 8 septembre 2016.

Cet ancien centriste est plutôt habitué à jouer un rôle dans l’ombre. Doté d’un carnet d’adresses fourni dans les pays de l’ex-URSS, et proche de l’Opus Dei – une puissante organisation catholique ultraconservatrice –, Jean-Luc Schaffhauser a successivement travaillé comme consultant pour Auchan, Dassault et Total, avant d’être débauché par la présidente du FN, en 2012.  

Propulsé en haut des listes aux élections municipales et européennes de 2014, il s’est rapidement imposé comme une carte internationale clé dans le jeu de Marine Le Pen. « Je suis l’homme de certaines missions, j’ai des connexions un peu partout dans le monde », déclarait-il à Mediapart, fin 2014. Cette année-là, c’est sa « filière » russe qui a donc été utilisée par Marine Le Pen pour décrocher son propre prêt pour le Front national, signé le 11 septembre à Moscou de la main du trésorier du FN (lire notre enquête).

Jean-Luc Schaffhauser, le 27 novembre 2014, au Parlement européen, à Strasbourg. © Reuters Jean-Luc Schaffhauser, le 27 novembre 2014, au Parlement européen, à Strasbourg. © Reuters

Jean-Luc Schaffhauser a été rémunéré pour ce rôle. Plusieurs sources parlent de « 450 000 euros », soit près de 5 % du montant total. L’eurodéputé a toujours fermement démenti cette hypothèse, et affirmé n’avoir été rétribué qu’à hauteur de « 140 000 euros » par « une commission forfaitaire de la banque » pour le « travail effectué ». L’eurodéputé avait d’abord expliqué avoir été rémunéré « via une société du Luxembourg, en accord avec le Front », avant d’évoquer un versement par l’intermédiaire de sa société familiale de consulting, Cano SAS. Il avait affirmé à Mediapart s’être « entendu avec la présidente [du FN] » sur ce point. Le trésorier du FN, de son côté, nous avait affirmé que « c’est le Front national qui a[vait] rémunéré Jean-Luc Schaffhauser » pour ce rôle d’intermédiaire.

La situation de l’eurodéputé et sa rémunération dans le cadre de ce premier emprunt russe ont attiré l’attention de la cellule anti-blanchiment Tracfin, qui a alerté la justice, comme le révèle le livre Marine est au courant de tout… (Flammarion), publié le 15 mars en tandem avec notre confrère de Marianne, Mathias Destal. Le signalement est aujourd’hui entre les mains des magistrats du parquet national financier. 

La même année, les candidats frontistes ont financé leur campagne européenne grâce à un autre prêt russe, obtenu, lui, par le micro-parti de Jean-Marie Le Pen, Cotelec. Montant : deux millions d’euros, décrochés par l’intermédiaire d’une société basée à Chypre, Vernonsia Holdings Ltd, qui a utilisé un compte ouvert à la banque Julius Baer, en Suisse.

Ces deux prêts, révélés par Mediapart, devaient être la première tranche d’une demande plus globale formulée auprès de ses interlocuteurs russes par le Front national. Lors des discussions, en 2014, les dirigeants frontistes avaient fait part d’un besoin de financement de 40 millions d’euros jusqu’aux élections présidentielle et législatives de 2017. Marine Le Pen a toujours justifié ces financements étrangers par le refus des banques françaises de lui prêter des fonds pour ses campagnes. Tout en répétant que son parti a toujours été pro-russe. « Au motif que l’on obtient un prêt, cela déterminerait notre position internationale ? Cela fait longtemps que nous sommes sur cette ligne », déclarait-elle au Monde en novembre 2014.

Le voyage secret du directeur de cabinet de Marine Le Pen

L’obtention de ces financements est le résultat d’un long travail mené par le parti d’extrême droite et ses intermédiaires : activation de réseaux, visites en Russie et dans les régions séparatistes, lobbying pro-russe dans les médias et au Parlement européen. Marine Le Pen elle-même a effectué une série de visites publiques à Moscou depuis 2013, mais aussi plusieurs rencontres restées confidentielles.

Avant de s’entretenir officiellement avec Vladimir Poutine, le 24 mars dernier, la présidente du FN l’avait déjà rencontré officieusement en 2014 et 2015, selon plusieurs sources. Ce que les deux intéressés n’ont jamais confirmé. Lorsque des journalistes lui demandent, le 24 mars, s’il s’agit de sa première rencontre avec le président russe, Marine Le Pen répond qu’elle ne peut « rien confirmer de tout ça ».

Une autre rencontre a été importante : celle de l’oligarque russe Konstantin Malofeev, au printemps 2014. Cet homme d’affaires orthodoxe proche du Kremlin a joué un rôle dans le déblocage du prêt russe obtenu par Jean-Marie Le Pen, et qui a financé la campagne des européennes. La rencontre a eu lieu à Paris, en présence d’Aymeric Chauprade, l’ancien conseiller international de la cheffe du FN.

La photo officielle de la rencontre sur le site du Kremlin La photo officielle de la rencontre sur le site du Kremlin

Quelques mois plus tôt, en février 2014, à la veille des élections municipales et européennes, Marine Le Pen a rendu visite à un autre personnage clé : Alexandre Babakov. Membre de Russie unie, le parti du Kremlin, et ancien responsable du parti nationaliste Rodina, dont il fut longtemps le principal financier, Babakov est devenu le conseiller de Poutine en charge de la coopération avec les organisations russes à l’étranger. À la tête d’un patrimoine immobilier caché en France – estimé à plus de 11 millions d’euros –, cet homme d’affaires figure sur la liste des personnes visées par les sanctions de l’UE, selon des documents obtenus par Mediapart. Alexandre Babakov est aussi apparu comme actionnaire d’une structure offshore. 

C’est lui qui est derrière le premier prêt du Front national. « Il fait partie des personnes que nous avons rencontrées », avait admis Jean-Luc Schaffhauser à Mediapart, en novembre 2014. L’eurodéputé dit l’avoir connu au milieu des années 2000 « par le biais de l’Église orthodoxe ». Sollicité à plusieurs reprises, M. Babakov ne nous a jamais répondu.

D’autres visites intriguent. Comme les voyages de Jean-Luc Schaffhauser dans la région du Donbass, en Ukraine, en octobre 2014 puis en mai 2015, pour soutenir les séparatistes pro-russes. Sa première visite a eu lieu deux mois après la signature du prêt. Officiellement, l’eurodéputé s’y est rendu seul, et de sa propre initiative. Mais en réalité, un très proche de Marine Le Pen était secrètement du voyage : son directeur de cabinet, Nicolas Lesage, comme l’a dévoilé le livre Marine est au courant de tout…

L’objectif de ce voyage ? Offrir une légitimité aux élections du Parlement et de l’exécutif organisées dans ce petit État auto-proclamé par les séparatistes, avec le soutien du Kremlin mais la désapprobation de Kiev, des États-Unis et de l’Union européenne. Mais aussi réaliser des vidéos relayant la propagande pro-russe. Si l’achat des billets d’avion a été géré par des contacts russes de l’eurodéputé, le plan média qui accompagne la virée a effectivement été minutieusement préparé par Nicolas Lesage, qui s’est envolé dans le Donbass avec un visa officiel « d’invité ». Outre l’équipe de la webtélé d’extrême droite « TV-Libertés », déjà prévue, le directeur de cabinet a fait appel à un prestataire vidéo du FN, Christophe Boucher, mandaté au titre de « journaliste » pour Nations Presse info, un site « d’info patriote » satellite du Front national.

Ces « envoyés spéciaux » sont chargés de relayer les prises de parole de Schaffhauser par des films de propagande clés en main (comme celui-ci). Dans un e-mail adressé à l’élu européen le 16 octobre, quelques jours avant de quitter le sol français, le directeur de cabinet s’engage à ce que Nations Presse info livre un montage « professionnel et attractif, correspondant au niveau d’exigence requis ». Une communication qu’il propose de coupler avec « une intervention en duplex/direct sur Radio Courtoisie », le 2 novembre. Le tout étant organisé avec l’aval de Louis Aliot, comme l’atteste un autre courriel, dans lequel Lesage explique qu’il a vu « Louis » la veille, « comme prévu ». Selon Jean-Luc Schaffhauser, la présidente du Front national « était au courant » de sa venue.

Jean-Luc Schaffhauser (au centre), le 2 novembre 2014, lors de sa conférence de presse à Donetsk, dans le Donbass, en marge des élections. © Capture d'écran de la vidéo de Nations.Presse.info. Jean-Luc Schaffhauser (au centre), le 2 novembre 2014, lors de sa conférence de presse à Donetsk, dans le Donbass, en marge des élections. © Capture d'écran de la vidéo de Nations.Presse.info.

Marine Le Pen a aussi publiquement appuyé les Russes dans le dossier de la Crimée. En mars 2014, au lendemain du référendum organisé par les séparatistes pro-russes sur le rattachement de cette région à la Russie, la présidente du FN a elle-même déclaré qu’« à [son] sens les résultats du référendum sont sans contestation possible ». Une déclaration forte dont s’était réjoui un responsable du Kremlin dans des textos, révélés par des hackers russes et publiés par Mediapart. En janvier 2017, nouveau message en direction de la Russie de Marine Le Pen : elle juge que l’annexion de la Crimée n’était pas « illégale ».

Plus de deux ans après l’octroi des deux premiers prêts russes, toute la lumière n’a pas été faite sur le rôle joué par le Kremlin dans leur obtention, les commissions touchées par les intermédiaires, l’échéancier du remboursement. Le devenir du prêt de 9 millions d’euros auprès de la First Czech-Russian Bank (FCRB), un établissement aujourd’hui liquidé, est dans le flou le plus total. En janvier dernier, l’agence d’information RNS avait révélé que le crédit accordé au FN avait été transféré le 18 mars 2016, juste avant la chute de la FCRB, à une obscure petite société moscovite nommée « Conti » et spécialisée dans la location de voiture. Le Front national n’a pour l’heure pas remboursé ce prêt. Il assure qu’il s’acquittera de la somme en un seul bloc, fin 2019, et qu’il paye, pour le moment, des intérêts, à hauteur de 6 %, chaque trimestre (lire notre enquête).

Ce rapprochement entre le FN et la Russie inquiète outre-Atlantique : début 2016, le DNI (Director of National Intelligence), qui coordonne les agences du renseignement américain, a lancé une enquête sur ces liens. Fin novembre, Washington a soupçonné le Kremlin de vouloir donner un coup de pouce au FN à travers un prêt de 28,7 millions d’euros, selon Le Canard enchaîné. Le Front national avait démenti.

En marge de sa poignée de main avec Marine Le Pen, Vladimir Poutine s’est défendu de vouloir « influencer les événements en cours [les élections – ndlr] »« Nous nous réservons le droit de communiquer avec les représentants de toutes les forces politiques du pays, ainsi que le font nos partenaires en Europe et aux États-Unis », a déclaré le président russe.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, tout comme le conseiller international de Marine Le Pen, Ludovic de Danne, ont assuré qu’il n’avait pas été question d’argent lors de cette rencontre. « Jamais » la recherche de financements de Marine Le Pen pour sa campagne n’a été évoquée, a soutenu ce dernier au Figaro« Cela aurait été totalement déplacé. Elle n’a abordé aucune question liée à un quelconque prêt bancaire. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Ni Marine Le Pen, ni le trésorier du FN Wallerand de Saint-Just, ni l’eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser n’ont accepté nos demandes d’entretien. Joints par téléphone, ces deux derniers n’ont pas souhaité faire de commentaires. Le trésorier du FN nous a finalement répondu par email que « la pièce mentionnant le bureau exécutif n’est qu’un projet qui n’a eu aucune suite », tout en maintenant son choix de ne faire « aucun commentaire » sur nos nombreuses autres questions.

Sollicitée à plusieurs reprises, directement, mais aussi par l’intermédiaire de son directeur de cabinet et du directeur de communication du FN, Marine Le Pen est restée muette. Contactés dans le cadre de notre livre Marine est au courant de tout…, aucun d’eux n’avait répondu, pas plus que le vice-président du FN, Louis Aliot, et Nicolas Lesage, le directeur de cabinet de Marine Le Pen.