En Afghanistan, l’ombre des talibans plane sur Kaboul

Par

L’avancée des islamistes sur la capitale afghane semble inéluctable après l’évacuation des troupes américaines, en guerre contre les talibans depuis 20 ans.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Le bruit des réacteurs d’un avion militaire C-17 siglé « US Air Force » gronde dans la base américaine de Bagram, à 50 kilomètres au nord de Kaboul, la capitale afghane. Des soldats chargent la soute de l’appareil avec les restes d’équipements militaires de la mythique caserne, aujourd’hui désertée. L’engin décolle et quitte le pays. La scène se joue vendredi 2 juillet. Elle entérine le retrait des troupes américaines d’Afghanistan, après 20 ans de guerre contre les talibans.

Alors que les derniers soldats américains quittent le pays – plus de 95 % d’entre eux sont déjà partis –, les talibans multiplient les offensives contre le régime du président Ashraf Ghani. Ils grignotent chaque jour du terrain et une question obnubile acteurs et observateurs du conflit : quand tombera Kaboul ?

La chute de la capitale est inéluctable. Nassim Majidi, chercheuse et fondatrice du centre de recherches Samuel Hall basé à Kaboul, prédisait sur France Inter une reprise de la capitale dès septembre. De son côté, Gilles Dorronsoro, spécialiste de l’Afghanistan et professeur de sciences politiques à l’université Panthéon-Sorbonne, table plutôt sur la fin de l’année 2021. Tous s’accordent à dire qu’elle aura vraisemblablement lieu entre septembre et, pour les plus optimistes, le printemps prochain.

Les forces de sécurité afghanes se déploient et débutent les opérations contre les talibans autour du poste frontière de Torkham entre l’Afghanistan et le Pakistan dans la province de Nangarhar, le 23 juillet 2021. © STRINGER / ANADOLU AGENCY / ANADOLU AGENCY VIA AFP Les forces de sécurité afghanes se déploient et débutent les opérations contre les talibans autour du poste frontière de Torkham entre l’Afghanistan et le Pakistan dans la province de Nangarhar, le 23 juillet 2021. © STRINGER / ANADOLU AGENCY / ANADOLU AGENCY VIA AFP

« Je pense qu’il y a beaucoup de spéculation autour de cela, alors que l’on ne peut pas fixer de date précise, avance Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de l’Afghanistan. Je ne pense pas qu’il y ait un projet de prendre Kaboul tout de suite. Les talibans veulent prendre le pouvoir. Ils ne sont plus des “étudiants en religion” [le sens premier du mot taliban en pachto – ndlr] qui veulent faire le djihad contre les corrompus et les infidèles. Ils souhaitent réellement gouverner l’Afghanistan. »

Jusqu'à présent les talibans déploiyaient leur stratégie : prendre les campagnes et épargner les villes. « Les talibans prétendent contrôler 85 % du territoire, rapporte Gilles Dorronsoro. En réalité, on est plutôt autour d’une mainmise sur les trois quarts du pays abritant environ la moitié de la population afghane. » L’autre moitié habite les grands centres urbains, comme Kaboul, qui compte 4,5 millions d’habitants.

Depuis le retrait américain, les combats entre l’armée régulière et les talibans qui se rapprochent des centres urbain se multiplient. Les forces afghanes ont repoussé jeudi 29, avec l’aide du chef de guerre antitalibans Ismail Khan, une attaque des fondamentalistes aux abords de Hérat, la grande ville de l’ouest de l’Afghanistan, proche de la frontière iranienne et troisième cité afghane en termes de population.

Pour l’heure, les capitales provinciales tiennent. Mais de nombreux combats ont eu lieu ces dernières semaines et certains se poursuivent encore. À Kunduz et Mazâr-e-Charîf au Nord, à Ghazni à l’Est, à Qala-e Naw à l’Ouest et à Kandahar au Sud. Mais pendant combien de temps tiendront-elles encore ? Les observateurs sont plutôt pessimistes quand ils évoquent les forces en présence.

Les forces spéciales qui combattent vraiment les talibans représentent quelques milliers d’hommes.

Gilles Dorronsoro, spécialiste de l’Afghanistan

« Les forces régulières comptent moins de 100 000 hommes, avance Gilles Dorronsoro. Ceux qui combattent vraiment les talibans sont les forces spéciales qui représentent à peine quelques milliers d’hommes. Du côté des insurgés, on compte quelques dizaines de milliers d’hommes, probablement autour de 70 000, mais bien mieux formés et mieux armés. » À chaque victoire, les talibans récupèrent les armes et les chars de l’armée régulière, parfaisant ainsi leur arsenal.

Le chef des opérations militaires américaines en Afghanistan, le général Kenneth McKenzie, a déclaré, dimanche 25 juillet, que les États-Unis continueraient leurs frappes aériennes contre les talibans, si ceux-ci poursuivaient l’offensive menée depuis début mai. Alliant paroles et actes, les Américains sont donc venus à la rescousse de l’armée nationale afghane en procédant à une douzaine de frappes aériennes ces derniers jours pour défendre la ville de Kandahar.

Chaque bataille connaît son lot de morts innocents. Selon un nouveau rapport de l’ONU, l’Afghanistan a enregistré plus de 1 600 décès de civils jusqu’à présent en 2021. Une hausse de 47 % par rapport à la même période l’année dernière. Ces morts concernent avant tout des femmes et des enfants.

Depuis une semaine, les autorités afghanes imposent un couvre-feu nocturne dans 31 des 34 provinces du pays pour endiguer la flambée de violences déclenchée par la vaste offensive des talibans. 

C’est le 14 avril dernier que Joe Biden avait confirmé le retrait des troupes américaines déployées dans le pays d’ici au 11 septembre 2021. Soit vingt ans, jour pour jour après, les attentats du World Trade Center à l’origine de l’intervention militaire des États-Unis. Ce désengagement avait été négocié avec les talibans en 2020 par l’ancien président Donald Trump.

Les États-Unis se sont englués dans deux décennies de guerre. Un désastre américain qui se chiffre : 2 000 milliards de dollars, une cinquantaine de milliers de civils afghans morts, 70 000 soldats de l’armée régulière et près de 2 500 militaires américains tués au combat.

Membres d’un mouvement à l’origine essentiellement pachtoune – l’ethnie la plus importante, environ 40 % de la population –, les talibans ont réussi à élargir le périmètre de leurs soutiens, notamment chez les Ouzbeks turcophones et les Tadjiks persanophones. Les talibans sont en revanche très hostiles au chiisme, une branche minoritaire de l’islam, majoritairement présent en Iran et en Irak.

La reconnaissance diplomatique intéressée de la Chine

Une partie de la population est favorable au retour des talibans car elle partage leur idéologie, leur vision de l’islam. « Il y a aussi des gens qui ne sont pas forcément pro-talibans, mais une victoire talibane mettrait fin aux opérations militaires, aux bombardements américains, et cela apporterait une forme de paix relative, décrypte Gilles Dorronsoro. En revanche, si vous êtes urbain, vous n’êtes pas content du retour des talibans, car des avancées significatives en termes d’éducation, de santé, de la presse, du travail des femmes... risquent de disparaître. Mais si vous êtes de la campagne, il n’y aurait pas une dégradation massive de la qualité de vie avec l’arrivée des talibans. » 

Dans un mouvement d’exode massif, les interprètes afghans et tous ceux ayant travaillé de près ou de loin avec les Américains pendant la guerre se sont vu offrir un refuge aux États-Unis. Les premiers groupes ont débarqué dans l’État américain de Virginie ce vendredi. Au contraire, le gouvernement français est accusé par l’Association des anciens auxiliaires afghans de l’armée française d’avoir « abandonné ceux [les Afghans - ndlr] qui ont travaillé » pour elle.

Le chercheur reprend. « Il y a une guerre civile depuis plus de 40 ans en Afghanistan, depuis 1978 exactement. Et tous les journalistes et politiques demandent s’il y a un risque de guerre civile. La question est plutôt : “Est-ce que c’est la fin de la guerre civile ?” Et moi je pense que c’est très probablement le cas mais à quelles conditions, à quel prix ? » 

© Wassim Nasr

Une scène étrange s’est déroulée mercredi 28 juillet à Pékin. Trois diplomates chinois, en costume-cravate, ont accueilli neuf représentants des talibans, habillés de tuniques traditionnelles afghanes et coiffés de longs turbans. Cette délégation, menée par le numéro deux des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar, a été reçue par le ministre des affaires étrangères chinois, Wang Yi, et deux hauts responsables.

« Les talibans sont une force politique et militaire cruciale en Afghanistan », a déclaré Wang Yi, ajoutant qu’il espérait les voir « jouer un rôle important dans le processus de paix, de réconciliation et de reconstruction en Afghanistan ».

Cette rencontre témoigne de la volonté de la diplomatie chinoise d’établir des relations de bon voisinage avec les talibans, en passe de redevenir les maîtres de l’Afghanistan. Les talibans, eux, en profitent pour instaurer des relations diplomatiques avec des puissances étrangères, alors qu’ils ne sont officiellement reconnus que par trois pays : le Pakistan, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

L'Empire du milieu est avant tout inquiet de la sécurité de ses frontières – elle partage 76 kilomètres avec l’Afghanistan – et en particulier du risque que le pays des talibans puisse servir de refuge à des combattants islamistes ouïghours, ethnie musulmane persécutée par le pouvoir chinois dans la région du Xinjiang.

La Chine a donc tout intérêt à se mettre du côté des talibans au moment du retrait des États-Unis. Elle est la première puissance régionale à initier de réelles relations diplomatiques avec les talibans. Les pays alentour devraient également se réintéresser à l’Afghanistan, ce pays au centre du monde oriental.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous