A Barcelone, les opposants au «155» imaginent la résistance

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Des dizaines de « Comités de défense du référendum » ont débattu, samedi et dimanche dans toute la Catalogne, des manières de contrer l’application de l’article 155 par Madrid. Mediapart a suivi plusieurs de ces assemblées de quartier, où beaucoup semblent sonnés par la perspective des élections anticipées.

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Barcelone (Espagne), envoyé spécial.-  Sur le sol de la plaça de la Vila (« la place de la ville »), des enfants agenouillés dessinent à la craie des Estaladas, les drapeaux catalans. On dirait des copies conformes de ceux que l’on voit flotter à certains balcons, au-dessus de leurs têtes. Sur des murs un peu plus loin, des dizaines d'affiches réalisées à la main – « Nous avons voté pour être libres » – rappellent que le vieux quartier de Gràcia, encore protégé des ravages du tourisme de masse, est l’un des bastions indépendantistes de Barcelone.

Plaça de la Vila, à Gràcia. Plaça de la Vila, à Gràcia.
Marc Martinez, 43 ans, attend, de l’autre côté de la place, le début de l’assemblée. « Je suis vraiment heureux, vous savez. Ça fait deux nuits que je dors sans roi », lance-t-il dans un sourire. Avec sa grande tignasse grisonnante, ce boulanger, né à Gràcia il y a 43 ans, qui se définit comme « d’abord catalan, ensuite de gauche », s’apprête à participer au « CDR » de son quartier. Un « comité de défense du référendum », comme il s’en est créé des dizaines dans toute la Catalogne depuis septembre. Il y en aurait quelque 130 aujourd'hui en fonctionnement.

Pour Marc, qui n’est membre d’aucun parti ou syndicat, le déclic remonte au référendum du 1er octobre. Avec d’autres habitants du coin, il a dormi, les deux nuits précédant le scrutin, dans une salle de classe qui devait servir de bureau de vote. Il voulait s’assurer que l’espace ne serait pas réquisitionné par les forces de police. C’est là, durant cette occupation, qu’il a fait connaissance avec les gens du CDR. Depuis, il est resté, pour « être utile ». Le collectif est en pleine croissance. Les profils de ses participants semblent se diversifier.

Ils sont environ 150 à s’être massés, en cercle, dimanche 29 octobre aux alentours de 18 heures. L’ampli est ouvert, le micro circule. La mise en scène rappelle les assemblées spontanées du 15-M, le mouvement « indigné » de 2011. Beaucoup d'étudiants sont présents. La réunion débute par une salve d’applaudissements, pour saluer ce qu’une femme d’une vingtaine d’années, blouson en cuir et sac à dos noir, nomme « la naissance de la république ». Dans les CDR, on parle moins d’« indépendance », et davantage de « république », ou encore de « processus constituant » : il s’agit d’être moins clivant, pour séduire une partie de la gauche catalane non indépendantiste, notamment celle qui a voté pour l’actuelle maire de Barcelone, Ada Colau. C'est cet électorat qui manque sans doute aux indépendantistes pour obtenir une majorité absolue incontestable dans les urnes...

© comitegracia

À Gràcia, comme dans tous les CDR qui se sont tenus depuis quarante-huit heures, une même interrogation accapare les énergies : comment résister à l’application de l’article 155, qui a placé, depuis vendredi soir, la Catalogne sous la tutelle de Madrid ? Faut-il désobéir ? Comment s’y prendre, et à quel prix? Le sujet est particulièrement délicat pour les quelque 220 000 fonctionnaires catalans, qui risquent des sanctions s’ils n’obéissent pas aux consignes directes de Madrid. « Depuis les CDR, comme d’autres espaces de lutte, nous voulons rendre impossible l’application du 155. Nous avons deux mois pour y parvenir, d’ici aux élections », juge Oscar Simon, du Comité de défense du référendum du quartier populaire de Sants, et membre du secrétariat général de la CUP, un parti anticapitaliste et indépendantiste.

« Je suis pour l’insoumission fiscale. Plus question de donner de l’argent à l’État espagnol. Et pour l’insoumission depuis la rue, bien sûr, dès qu’il se passe quelque chose de grave », assure Marc Martinez. Lui dit se tenir prêt, en cas d’arrestation – probable – de Carles Puigdemont, l’ex-président de la Catalogne, destitué vendredi. À Gràcia, le refus de verser ses futurs impôts à l'État espagnol semble faire consensus au sein de l’assemblée. Le principe d'une « caisse financière de résistance », alimentée par les membres de cette assemblée pour anticiper les coups durs qui s'annoncent à l'horizon, a également été adopté, à l'unanimité.

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Sur la deuxième page de l'article figurent des affiches réalisées par le Comité de défense du référendum de Gràcia, en défense du « droit à décider » et de la « république catalane ».