A Alep, l’avancée des troupes d’Assad accentue la crise humanitaire

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Victimes à la fois du régime d’Assad et des bombardements russes, le sort fait aux dizaines de milliers de civils d’Alep devrait faire réfléchir ceux, nombreux en Occident, qui souhaitent déléguer la « gestion » de la guerre à la Russie.

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Y a-t-il encore une solution politique à la crise humanitaire syrienne? Paris veut, ou fait mine d’y croire. Face à la « catastrophe humanitaire » à Alep, deuxième ville de Syrie et cœur du conflit depuis l’été 2012, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, a demandé que le conseil de sécurité de l'ONU se réunisse ce mercredi afin « d'examiner la situation de cette ville martyre et les moyens d'apporter secours à sa population ».

Plus de 50 000 personnes ont fui l'avancée des troupes du régime syrien dans les quartiers rebelles d'Alep au cours des quatre derniers jours, a indiqué ce mercredi 1er décembre l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Plus de 20 000 d'entre elles ont trouvé refuge dans la partie d'Alep contrôlée par le gouvernement tandis que 30 000 autres ont rejoint l'enclave de Cheikh Maqsoud aux mains des forces kurdes dans la deuxième ville de Syrie, selon l'OSDH. De son côté, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait évalué mardi soir à 20 000 le nombre de civils ayant fui Alep-Est au cours des dernières 72 heures.

Cet exode est provoqué depuis le week-end dernier par les combats au sol et les bombardements aériens, qui s'intensifient à mesure que les forces de Bachar al-Assad progressent dans la zone tenue par les rebelles. Alep-Est est assiégé par les forces du régime depuis le mois de juillet. Les quelque 250 000 habitants qui y résident font face à une pénurie de nourriture, d'électricité et de médicaments. Depuis mars 2011, la guerre en Syrie a fait plus de 250 000 morts et plusieurs millions de réfugiés.

Ce mercredi, Paris tentait donc d’amorcer une dynamique diplomatique, mais se heurtait à l’intransigeance russe, qui a multiplié les veto ces dernières mois au conseil de sécurité. Dans le même temps, personne au sein de l’administration Obama n’a pesé de tout son poids ces trois dernières années pour instaurer une zone d’exclusion aérienne, seule mesure à même de soulager les civils et de les prémunir des bombes russes ou des barils de TNT lancés par le régime syrien contre sa propre population. Les multiples efforts du secrétaire d'État américain John Kerry, pour ramener les belligérants à la table des négociations à Genève, n'ont jamais abouti.

 © Wikipédia/Mediapart/CC-BY-SA © Wikipédia/Mediapart/CC-BY-SA

Pour la Russie, seul le terrain compte. Depuis le début de l'année, il s'agit d'y faire prévaloir ses vues et assurer au plus vite la reconquête militaire de son allié de Damas. Les dizaines de milliers de réfugiés paient aujourd’hui le prix de cette stratégie, comme de l’incapacité des Occidentaux à exercer une quelconque pression sur Moscou depuis la conclusion de l'accord sur les armes chimiques à l’automne 2013.

De fait, depuis le début de l’année 2016, ce sont les bombardements russes qui ont fait la différence sur le terrain, et ont fait perdre aux rebelles le contrôle du nord d’Alep : « C’est un facteur très important, les bombardements russes ont réduit les quartiers rebelles en miettes, rappelle le chercheur Thomas Pierret, de l’université d’Édimbourg. Il y a eu un vrai “saut qualitatif”, si je puis dire, par rapport à ce qu'on a vu jusqu'à présent dans cette guerre. » 

L’avancée de l’armée syrienne doit donc beaucoup à l’appui de l'aviation russe qui, contrairement à la propagande de Moscou, a principalement concentré ses efforts ces derniers mois sur les rebelles et non sur l’État islamique. Selon le think tank Institute for the Study of War, 91 % des frappes russes n’ont en effet pas été dirigées contre Daech, mais contre la rébellion.

Le déluge de bombes russes n’a toutefois pas mis fin au conflit syrien, pas plus que la chute de la région nord d’Alep n’annonce une défaite générale de l'insurrection, du moins à court terme. Les rebelles conservent une base territoriale rurale importante entre l'ouest d'Alep, Idlib et au nord de Hama. « Cette dernière région est tenue principalement par Ahrar al-Cham et Fatah al-Cham, qui n'ont jamais compté sur le soutien occidental et ne vont donc pas baisser les bras parce que les “Amis de la Syrie” [notamment les pays occidentaux] lâchent la rébellion, explique le chercheur Thomas Pierret. Les loyalistes syriens vont certainement lancer des offensives dans la région, tenter de la segmenter, l'isoler – et y bombarder les civils, bien sûr. Mais reprendre le contrôle de la région est une autre histoire, puisque l’on parle ici de contre-insurrection en milieu rural. »

Le décalage entre la propagande et l’action de l’armée russe sur le terrain syrien est d’autant plus douloureux que les principales forces à avoir combattu l’État islamique depuis son apparition en Syrie en 2013 sont justement… ces révolutionnaires qu’on ne veut pas, ou plus voir. À Alep, tous les combattants de Daech ont été chassés de la ville par les rebelles. Il en va de même à Idlib, Deraa, dans la Ghouta orientale près de Damas, à Hama…

Autre donnée essentielle à prendre en compte si l’on souhaite faire le bilan de l’action russe en Syrie : avant 2013, l’EI n’existait pas en Syrie, et eût été bien incapable de coordonner des attentats comme ceux de Paris et Saint-Denis en novembre 2015. Ce n’est qu’à la faveur du prolongement du conflit syrien, « grâce » à l’intervention non seulement du Hezbollah libanais à partir de mars 2013 dans la cruciale bataille de Qousseir, mais aussi de combattants chiites venus d’Iran, d’Irak, de l’Afghanistan… ainsi qu’à celle de l’Iran et de la Russie, que les troupes d’Assad purent reprendre pied. À la faveur du chaos qui a suivi la remise en selle d’Assad à la fin de l'année 2013, l’EI a ensuite connu le développement que l’on sait.

De même, à l’été 2013, soit plus d’une année après l’ouverture d’un second front par les rebelles à Alep, le mouvement Jabhat En-Nusra (renommé en juillet 2016 Fatah al-Cham en même temps qu'il dénonçait son allégeance à Al-Qaïda) ne regroupait que quelques centaines de combattants venus d’Irak. À la faveur du prolongement du conflit, ils sont aujourd’hui plusieurs milliers, et tirent profit de l’abandon dans lequel la communauté internationale a laissé la rébellion et l’Armée syrienne libre jusqu’au début de sa désagrégation, à la fin de l’année 2013.

Pour résumer en une phrase cet enchaînement de faits : sans prolongement du conflit syrien, pas de djihad en Syrie. C’est pourtant à ces mêmes Russes, qui ont permis que le conflit syrien se prolonge, qu’une large partie de la classe politique occidentale, dont le futur président des États-Unis Donald Trump (et en France, trois candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon), veut remettre les « clés » du conflit.

Leur idée qu’il faudrait choisir un moindre mal en Syrie et se ranger derrière Assad pour faire rempart aux djihadistes est pourtant un non-sens. « Vouloir réduire la Syrie à Assad et Daech montre un mépris du peuple syrien, qui n’existe pas dans leur esprit, soupire le chercheur Ziad Majed. Leurs aspirations démocratiques ne sont pas respectées, et ne sont même pas prises en compte. On réduit la Syrie à deux entités barbares, “assadienne” ou celle de Daech. C’est malheureux pour les Syriens, mais cela peut avoir des conséquences pour la France, et pour la sécurité internationale. Car soutenir un régime qui tue son peuple, au motif erroné qu’il combat le djihadisme, c’est pousser des gens vers le nihilisme, vers la colère. Si l’on s’aligne sur Assad et les Russes, nous devenons des complices directs de leurs crimes de guerre. » Crimes qui se déroulent en ce moment même, sous nos yeux, dans la région d’Alep.

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