La gauche tunisienne dans la tourmente

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Visés directement par le gouvernement lors des protestations sociales qui ont eu lieu entre le 7 et le 14 janvier, les partis de gauche peinent à former une réelle opposition qui drainerait toutes les tendances et les mouvements de jeunes.

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Tunis (Tunisie), de notre correspondante.– « Les mouvements gauchistes instrumentalisent les protestations sociales » : l’accusation a été portée à de multiples reprises durant la semaine de protestations qui a secoué la Tunisie, juste avant le septième anniversaire de la révolution, le 14 janvier. Si les mouvements sociaux se sont ensuite brusquement essoufflés, c’est désormais la perspective des élections municipales, prévues en mai 2018, qui cristallise les débats. Les partis politiques vont-ils capitaliser sur la colère sociale, ou celle-ci jouera-t-elle en leur défaveur, les électeurs préférant l’abstention ?

Accusé « d’irresponsabilité politique » par le premier ministre Youssef Chahed, le Front populaire, qui regroupe huit partis de gauche, concentre l’attention. Classé à l’extrême gauche, il a triplé le nombre de ses sièges à l’Assemblée entre 2011 et 2014, mais il est aussi la cible privilégiée des politiques et du gouvernement. Le Front populaire serait le principal acteur des troubles et des protestations sociales qui ont eu lieu dans le pays. « L’une des premières questions que l’on m’a posées lors de mon interrogatoire au poste de police était : “Qu’as-tu comme relation avec le Front populaire ?” », déclare Ahmed Sassi, un jeune professeur de philosophie arrêté puis relâché entre le 10 et le 12 janvier.

Manifestation à Tunis, le 26 janvier 2018, contre les hausses des prix et des taxes. © Reuters Manifestation à Tunis, le 26 janvier 2018, contre les hausses des prix et des taxes. © Reuters

En plus de cette rhétorique contre lui, le Front populaire souffre d’autres maux, communs aux partis de gauche tunisiens. L’une de ses difficultés est ne pas réussir à se positionner au-delà d’un simple front de réaction ou d’opposition. Les derniers événements ont montré les difficultés de la gauche à rassembler, malgré la mobilisation de la jeunesse dans la rue. Ces problèmes posent la question d’une présence réelle de l’opposition lors des élections municipales en mai prochain, mais aussi lors des prochaines élections législatives.

La gauche, adversaire infatigable du régime, de Bourguiba à Ben Ali, est de nouveau entrée, début janvier, dans le collimateur du gouvernement. Et pourtant, son manque d’un leadership rassembleur ou d’une vision claire pour l’économie du pays n’en fait pas forcément un rival politique pour les deux grands partis au pourvoir. « Les Tunisiens ne se détacheront jamais de l’image de la gauche marxiste et communiste des années 1970, et de l’athéisme qui allait avec. Il ne faut pas oublier que les Tunisiens restent profondément conservateurs et que, même s’ils peuvent avoir des idées de gauche, ils ne voteront jamais pour un parti qu’ils pensent être contre la religion », regrette Fathi Ben Haj Yahia, qui a connu la prison entre 1975 et 1980 en raison de son appartenance à la gauche.

La Tunisie compte aujourd’hui plus de 200 partis politiques, dont une vingtaine appartiennent à la gauche démocrate – d’une gauche sociale-libérale à l’extrême gauche. Fondé en 1986 mais interdit sous la dictature, le Parti des ouvriers communistes tunisiens (POCT) a laissé tomber l’étiquette communiste en 2012 pour devenir le Parti des travailleurs tunisiens (PTT). Dirigé par Hamma Hammami, il s’est aujourd’hui allié à d’autres pour former le Front populaire. De l’autre côté, le parti Ettajdid rassemble une gauche plus « bourgeoise » et centriste. Fondé en 1934, toléré sous Ben Ali, Ettajdid a abandonné le communisme en 1994. Après la révolution, il a formé le Pôle démocratique moderniste, qui obtiendra des sièges à l’Assemblée et deviendra ensuite l’Union pour la Tunisie.

Entre ces deux courants, se situent deux autres grandes tendances : une gauche dite « conservatrice », celle du CPR, le parti de l’ancien président de la République Moncef Marzouki, et une gauche dite « nationaliste » ou « panarabiste », incarnée par les partis de deux figures de gauches assassinées après la révolution, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

À l’Assemblée, la gauche est scindée entre les indépendants, le Front populaire et le bloc démocrate, qui regroupe les anciens CPRistes et le Mouvement du peuple. « La gauche tunisienne a toujours été tiraillée sur la nature de la société tunisienne. Était-ce une société bourgeoise et capitaliste ou bien une société précapitaliste (féodale ou semi-féodale), et par conséquent divisée sur la nature de la révolution à mener et les coalitions sociales et politiques que le changement nécessite ? », raconte l’historien Amira Aleya Sghaier. « Il ne faut pas oublier que la gauche était par contre très présente durant la révolution tunisienne, avant les islamistes, qui sont apparus lors du second sit-in de la Kasbah, après le départ de Ben Ali. Le premier discours réellement anti-Ben Ali a été tenu à Sidi Bouzid par l’avocat Khaled Aounia, frère de Mbarka Brahmi, la veuve du député assassiné Mohamed Brahmi », rappelle-t-il.

Un manque de vision pour l’économie

Si la gauche a perdu trois figures, assassinées durant les années post-révolution, et reste la tendance politique la plus réprimée de Bourguiba à Ben Ali, elle peine pourtant aujourd’hui à fédérer. « Les partis politiques de gauche aujourd’hui sont restés dans une vision romantique de la révolution, certains se référent toujours à la révolution bolchévique, d’autres sont dans une vision nationaliste arabiste et finalement, il n’y a eu d’évolution ni dans leur structure, ni dans leur manière de faire de la politique, ni dans celle de comprendre le monde après la chute du bloc communiste. Beaucoup n’attirent donc ni les jeunes ni les classes populaires », diagnostique Amira Aleya Sghaier.

« À l’Assemblée, le Front populaire vote souvent en réaction à, ou contre, tous les projets de loi, donc sur la loi de finances, il n’y a pas eu vraiment de différence », constate Lamine Benghazi, chargé de projet à l’ONG Al-Bawsala pour l’observatoire de l’Assemblée. « De plus, si vous regardez le bilan législatif du Front populaire, parmi les propositions de loi qu’ils ont déposées en quatre ans, une seule, pour criminaliser toute association avec l’entité sioniste, à savoir Israël, a été discutée en commission », ajoute-t-il. Pour comprendre les positions du Front populaire sur le front de l’économie, ce n’est pas vers les leaders du parti qu’il faut se tourner mais plutôt en direction de têtes pensantes comme Aymen Alaoui, député du Front populaire pour la région de Kasserine.

Aymen Alaoui est parmi les seuls à avoir fait des propositions concrètes pour sa région lors d’un de ses passages télévisés, à savoir restructurer l’usine de marbre de Thala, autrefois fructueuse, pour donner de l’emploi aux jeunes, ou leur céder une partie des fermes étatiques pour qu’ils y démarrent des cultures agricoles dans la région de Kasserine.

D’autres députés insistent en revanche sur le fait que le Front populaire a certes voté certains articles de la loi de finances 2018, mais pas sa globalité. Mongi Rahoui, par exemple, a proposé de récupérer le manque à gagner des taxes en cédant des biens confisqués de l’ancien régime – mais sans préciser réellement le montant de ces derniers ni dans quelle mesure l’État peut compenser ses baisses de recettes. Si le Front populaire a été visé de façon exagérée lors des dernières manifestations par le gouvernement, il n’a toutefois pas su, pour beaucoup de spécialistes, aller au-delà de déclarations populistes appelant au retrait de la loi de finances.

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