Au Venezuela, «ceux qui doivent décider, ce sont les citoyens»

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Víctor Alvarez, ancien ministre d'Hugo Chavez, voit dans le référendum révocatoire l'unique solution pour sortir de la crise que traverse le pays. Selon lui, « l'obstination » de Maduro « à s'accrocher au pouvoir peut déboucher sur des bouleversements sociaux ». Entretien.

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De notre envoyé spécial à Caracas (Venezuela). - Les portes de sortie de la crise politique et économique qui secoue le Venezuela se referment les unes après les autres. Chaque déclaration du gouvernement chaviste, chaque prise de parole de l'opposition ravive les braises encore brûlantes du conflit. Dernier épisode du bras de fer : la marche de l'opposition qui a eu lieu mercredi 25 mai. L'opposant Henrique Capriles maintient la manifestation, alors que la seconde cour des contentieux administratifs a interdit les rassemblements aux abords du Conseil national électoral (CNE). Le gouverneur de l'État de Miranda compte faire une nouvelle fois pression sur ce conseil pour qu'il accélère la validation des signatures qui permettraient de « solliciter » un référendum révocatoire à l'encontre du président socialiste en place, Nicolas Maduro.

Sortie gagnante des élections législatives de décembre, l'opposition jette toutes ses forces dans ce référendum révocatoire. Elle a remporté une première étape le 2 mai. Elle déclarait avoir réuni 1,85 million de signatures alors que 195 721 sont nécessaires pour cette sollicitation. Mais cette dernière carte de la coalition anti-chaviste, la MUD (Table de l'unité démocratique), semble toujours plus hypothétique. Accroché au pouvoir, le président annonçait dès le 30 avril, devant la presse internationale, que ce référendum « n'est pas une obligation, mais une option ». Délégitimant une Assemblée nationale qui, selon lui, manœuvre pour intenter un coup d'État, Nicolas Maduro a décrété mi-mai l'état d'urgence économique, et instauré l’état d’exception. Deux mesures qui donnent plus de pouvoir à l’exécutif et contournent l’Assemblée.

L’économiste Víctor Alvarez, ancien ministre de l’industrie et du commerce sous Hugo Chávez (2005-2006), craint que « l'obstination » du gouvernement ne mène à des « bouleversements sociaux ». Il voit dans l'organisation d'un référendum révocatoire une solution pacifique, sans pour autant se faire d'illusion sur les propositions de l'opposition. Au Venezuela, ce n'est plus seulement le pouvoir qui est en jeu, mais l'intégrité du socialisme. Entretien.

Une opposition décidée à se débarrasser du président, un gouvernement toujours plus autoritaire… Les ingrédients semblent réunis pour que le Venezuela bascule dans la guerre civile ?

Víctor Alvarez. Je ne dirai pas cela. L'actuelle crise de gouvernabilité peut se surmonter démocratiquement, par voie électorale et pacifiquement. L'unique moyen de résoudre cette crise est d'activer les mécanismes de la Constitution pour que ce soit le peuple conscient qui, à travers son vote, décide de confirmer le gouvernement dans ses fonctions ou de le révoquer. Ceux qui doivent décider, ce sont les citoyens. Si les Vénézuéliens révoquent le mandat du président avant qu'il n'atteigne les 4 ans [le 10 janvier 2017 – ndlr], le Conseil national électoral (CNE) devra convoquer des élections dans les 30 prochains jours pour élire un nouveau président. Mais si les manœuvres dilatoires du gouvernement retardent le référendum, ce sera au vice-président désigné par Nicolas Maduro de compléter la période présidentielle. Si cette manœuvre se concrétise, le monde entier l'interprétera comme une fraude aux cris du peuple, des cris qui s'opposent non à un homme mais à un style de gouvernement. Cette obstination à s'accrocher au pouvoir peut déboucher sur des bouleversements sociaux.

Mais les propos du président laissent imaginer que le référendum révocatoire pourrait être suspendu.

Comme il est rédigé, l'état d'exception peut être utilisé pour justifier la suspension du référendum. Il accuse l'Assemblée nationale de déstabiliser le gouvernement. À cela s'ajoutent les manœuvres pour ralentir le processus. Le Conseil national électoral prend du retard dans la vérification des signatures. Mais on ne peut enfreindre un droit politique des citoyens en le qualifiant de « coup d'État constitutionnel en marche ». La révocation a été mise en place par Hugo Chavez lui-même. Il a été le premier à se soumettre à un référendum révocatoire alors que les sondages ne lui étaient pas favorables et en sachant qu'il mettait en jeu l'avenir de la révolution bolivarienne. Ce n'est pas un élément accessoire ou décoratif de la Constitution mais un composant essentiel de la démocratie participative. Il n'y a pas d'autres voies pour résoudre l'actuelle crise économique, sociale et politique. Aller à l'encontre de la Constitution ouvrirait la voie aux manœuvres violentes, autoritaires et despotiques.

Víctor Alvarez © Jean-Baptiste Mouttet Víctor Alvarez © Jean-Baptiste Mouttet

Vous pensez qu'une cohabitation est toujours possible ?

Les anciens dirigeants José Luis Rodríguez Zapatero (Espagne), Leonel Fernández (République dominicaine) et Martín Torrijos (Panamá) ont rencontré Nicolas Maduro et des membres de l'opposition le 18 mai pour trouver une solution politique au conflit. Il y a trois scénarios possibles : un gouvernement de coalition où l'opposition aurait des ministères et des postes clefs, au Tribunal suprême de justice par exemple, sans que le référendum révocatoire n'ait lieu. Dans ce scénario, l'opposition perdrait le leadership qu'elle est en train de construire. Le processus du référendum est déjà bien engagé. Autre possibilité : un gouvernement de coalition mais où le référendum révocatoire se maintiendrait. Le gouvernement approuverait des réformes voulues par l'opposition qu'il a jusqu'ici rejetées. De son côté, l'opposition accepterait des lois voulues par le chavisme. Dans un troisième scénario, la lutte se poursuit entre un gouvernement qui a décrété l'état d'exception et une opposition qui poursuit ses actions pour obtenir le référendum révocatoire. Cela intensifierait le conflit.

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