Ebrahim Raïssi, de la « commission de la mort » à la présidence iranienne

Par

Élu le 18 juin à la présidence de la République islamique d’Iran, le religieux Seyyed Ebrahim Raïssi prendra ses fonctions le 3 août. Pour Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran et coordinateur du pôle prospective d’Etopia, un centre de recherche indépendant basé à Bruxelles, les radicaux sont désormais en première ligne et ne pourront plus s’abriter derrière les modérés en cas d’échec face aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Élu à la tête de l’Iran avec 61,9 % des voix pour succéder à Hassan Rohani, qui l’avait largement battu à la présidentielle de 2017, à l’issue d’un scrutin où tous ses concurrents les plus sérieux ont vu leur candidature invalidée par le Conseil des gardiens de la Constitution, organisme non élu et proche de l’aile la plus dure du régime, chargé de vérifier leur loyauté à l’égard de la République islamique, Ebrahim Raïssi incarne la confiscation de tous les pouvoirs par la branche la plus conservatrice du nezam (système). 

D’une loyauté totale à l’égard du système, ce religieux âgé de 60 ans a fait quasiment toute sa carrière au sein de l’institution judiciaire - l’un des piliers du régime –, qu’il a dirigée jusqu’en juillet. Il est aussi très proche du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. C’est pourquoi ce dernier l'a nommé, en 2019, vice-président de l'Assemblée des experts, l’institution chargée de proposer un candidat à la fonction suprême en cas de disparition du Guide. Avant de prendre la succession de Khomeyni en 1989, Ali Khamenei occupait le siège de président. Raïssi se trouve dès lors en bonne position pour lui succéder.

S’il n’a pas le titre d’ayatollah, Ebrahim Raïssi est, comme Khamenei, un seyyed, un descendant du prophète, ce qui constitue une réelle plus-value dans la religion chiite.

Ebrahim Raisi, lors de sa première conférence de presse juste après son élection à la présidence iranienne, le 21 juin 2021 à Téhéran. © Morteza Nikoubazl / NurPhoto via AFP Ebrahim Raisi, lors de sa première conférence de presse juste après son élection à la présidence iranienne, le 21 juin 2021 à Téhéran. © Morteza Nikoubazl / NurPhoto via AFP

MEDIAPART : Responsable du système judiciaire iranien jusqu’à son élection, l’ayatollah Ebrahim Raïssi est surtout connu pour son terrible passif en matière de répression. Que sait-on exactement de lui ?

JONATHAN PIRON (spécialiste de l’Iran et coordinateur du pôle prospective d’Etopia, un centre de recherche indépendant basé à Bruxelles) : À l’image de son prédécesseur Hassan Rohani, Raïssi est un pur produit du régime iranien. Sa carrière, qui s’est déroulée essentiellement au sein du système judiciaire, a commencé assez jeune. C’est après la fin de la guerre Iran-Irak, en 1988, que l’imam Khomeyni l’a nommé, à l’âge de 28 ans, au sein d’une « commission de la mort », constituée de quatre hommes, dont la vocation était d’éliminer les dissidents présumés détenus dans les prisons iraniennes. Amnesty International estime que plus de 5 000 prisonniers, dont la majorité étaient affiliés au groupe des Moudjahidines du peuple d'Iran, ont alors été exécutés dans 32 villes. Par la suite, Raïssi a continué à témoigner de sa loyauté à la ligne dure du régime. En 2009, il a défendu les exécutions d'une dizaine de personnes ayant participé aux manifestations qui ont suivi la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad. Raïssi a occupé d’autres postes judiciaires de haut rang, notamment celui de procureur général de la République islamique d’Iran.

Et en 2016, il a été nommé par le Guide suprême « gardien » de la fondation Astan-e Qods Razavi. Quelle est l’importance de cette fondation ?

C’est une institution religieuse aux moyens financiers considérables, qui gère le sanctuaire de l'imam Reza (le 8e imam historique du chiisme) dans la ville sainte de Mashhad (est de l’Iran). Les ressources formelles d'Astan-e Qods proviennent de dotations et des dîmes des millions de fidèles [entre 17 et 20 millions de pèlerins chaque année – ndlr] qui s’y rendent en pèlerinage.

Cependant, à la suite de la révolution de 1979 et de la mise en place du régime islamique, cette organisation a étendu ses activités financières, devenant ainsi une des institutions les plus riches du pays. De plus, Astan-e Qods est exonérée d'impôts, ce qui lui donne un pouvoir encore plus phénoménal. En tant que grand propriétaire terrien, la fondation met en œuvre toute une série de politiques sociales tout en se montrant un acteur économique important, dont les moyens sont cependant difficiles à évaluer. Selon des déclarations officielles, Astan-e Qods gère des dizaines d’entreprises et d’instituts dans les secteurs de l'édition, de la culture et de l'éducation, de la finance, de la santé, de la construction et de l'immobilier. Si Ebrahim Raïssi a géré la fondation pendant une période assez courte ; des soupçons existent cependant sur son implication dans les grandes manifestations populaires de 2017-2018, lesquelles ont commencé à Mashhad, siège de l'institution Astan-e Qods. En effet, ces premières protestations semblent avoir été le fait des milieux conservateurs mécontents d’une déclaration de Rohani dans laquelle il se déclarait favorable à l’imposition des fondations religieuses. Raïssi, qui est le gendre d’une autre figure importante de la fondation, l’ayatollah Ahmad Alamolhoda, pourrait avoir poussé ou du moins toléré ces premières manifestations avant qu’elles n'évoluent dans un sens complètement inverse à l’intention initiale. 

Peut-on estimer que Raïssi est le fils spirituel du Guide suprême ?

Comme en témoigne sa nomination à la tête de la fondation Astan-e Qods Razavi, Raïssi est considéré comme une personne de confiance du Guide suprême, voire un successeur potentiel. Il est même de notoriété publique que Khamenei a placé sa confiance en lui. Raïssi a d’abord été son étudiant et est actuellement un de ses proches confidents. Dans l’hypothèse d’une succession de Khamenei au cours du mandat du nouveau président, Raïssi serait à même de rassurer le cercle des fidèles du Guide suprême. Il est perçu comme celui qui peut protéger son héritage. Reste que ce statut de favori ne fait pas encore de lui un successeur certain. Le bureau du Guide suprême, c’est-à-dire l’organe bureaucratique qui exerce l'autorité du plus haut dirigeant iranien, a pris de l’importance au fur et à mesure que Khamenei vieillissait. Or le « chef de cabinet » de ce bureau n’est autre que Mojtaba Khamenei, l’un des fils du Guide, lequel a tissé un réseau tentaculaire au sein du système. Toutefois, les relations entre Raïssi et Mojtaba Khamenei sont peu claires. 

Qu’apporte l’élection d’Ebrahim Raïssi à la présidence de la République islamique d’Iran ?

Les débats sont actuellement nombreux et portent principalement sur la question de la consolidation du régime autour de son pôle ultra-conservateur. L’avènement de Raïssi marquerait une stabilité du régime désormais organisé autour de ses éléments les plus radicaux, tant religieux que nationalistes. Une des idées émises pendant ces débats est que l’alignement entre le Guide suprême, le corps des pasdarans (gardiens de la révolution islamique) et le nouveau président issu des « durs » ouvrira la voie à plus de stabilité au sein du régime. Les dernières années du mandat de Rohani ont, en effet, été marquées par des tensions internes entre les factions dites « modérées » et celles plus radicales, chacune ayant une vision différente du positionnement de la République islamique sur la scène internationale. 

Cependant, il faut savoir que le camp conservateur n’est pas uni. Pour commencer, tous les ultra-conservateurs ne sont pas alignés derrière le nouveau président. Diverses factions existent au sein de cette tendance, lesquelles entretiennent de sourdes luttes en coulisses. Les pasdarans eux-mêmes ne forment pas un corps homogène. On l’a vu avec la candidature au dernier scrutin présidentiel de Saeed Mohammad, un général des pasdarans, ce qui a déclenché une scission sans précédent parmi les officiers supérieurs. Finalement, Saeed Mohammad a été disqualifié et s’est rallié à Raïssi. Mais cet événement a montré que même le camp des radicaux est traversé par des tensions. On avait déjà vu ce phénomène sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (de 2005 à 2013), soit la dernière fois où les ultras avaient un contrôle total du pays, qui avait aussi été celle des querelles entre les différentes factions conservatrices. 

Quelles différences faites-vous entre Ahmadinejad et Raïssi, deux personnalités issues des factions radicales ?

Ahmadinejad et Raïssi ont des profils différents. Ahmadinejad a construit son personnage autour d'une proximité avec le peuple. Il a joué la corde populiste et a même exacerbé cette fibre dans la population. Il vient du bassidj [milice islamique créée dès le début de la révolution – ndlr], a participé au conflit avec l’Irak et il possède une certaine forme de charisme. Raïssi, en revanche, est un pur produit des structures du régime, c'est un seyyed, avec la forme d'autorité qui correspond à ce titre. Il est peu charismatique et n’a pas combattu lors du conflit avec l’Irak. Enfin, si Ahmadinejad jouait allègrement de la corde nationaliste, avec des positions s’éloignant des principes du régime vers la fin de son second mandat, Raïssi, lui, s’affirme comme un ultra-conservateur pur jus. D’une certaine manière, Raïssi est donc plus prévisible qu’Ahmadinejad. Mais le futur est par nature incertain.

Raïssi a bénéficié d’un boulevard pour enfin accéder à la présidence. Mais, aujourd'hui, il est au pied du mur.  Quels sont les principaux défis auxquels il doit faire face ?

Auparavant, Ali Khamenei et les pasdarans pouvaient rester en coulisses et dominer le jeu politique sans devoir s’afficher publiquement, comme lors des négociations nucléaires. De ce fait, les ultras parvenaient à éviter d’être blâmés des échecs que l’Iran enregistrait sur la scène internationale mais aussi dans les domaines économiques et sociaux puisque les torts étaient toujours rejetés sur l’administration Rohani. La présidence de Raïssi les oblige à changer de posture. Les radicaux sont aujourd’hui exposés en première ligne et ne pourront plus s’abriter en cas d’échec face aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux. 

Quelle politique peut-il alors mener ?

S’il veut monter en puissance, Raïssi va donc devoir jouer avec les puissants réseaux d’influence qui agissent en coulisses et démontrer son efficacité dans la relance sociale et économique du pays mais sans menacer pour autant les intérêts des durs. S’il a fait savoir son intention, durant la campagne présidentielle, de « lutter contre la corruption » et de « défendre les opprimés », il reste que le programme économique de Raïssi est flou et ses moyens limités. La lutte contre la corruption lui imposerait de prendre des décisions mal vécues par les factions ultras. En outre, il lui est tout autant impossible d’aller chercher des moyens financiers dans les fondations religieuses sous peine de s’aliéner son propre camp. Dès lors, les domaines sur lesquels il pourrait vouloir imposer sa figure seraient ceux de l’international et d’un retour à l'intransigeance avec l’Occident ainsi que celui de la répression sur le plan intérieur. Il reste que si, sous la présidence Raïssi, les durs ne parviennent pas à résoudre les crises sociales et économiques, la transition post-Khamenei ne leur sera guère facile. Une tentation pourrait donc être une évolution du nezam, du système, vers un régime plus homogène, supprimant les instances « républicaines » (comme les élections à la présidence de la république) et privilégiant les institutions « révolutionnaires », ce qui reviendrait à écarter définitivement les factions réformatrices et modérées.

En conséquence, il ne faut pas s'attendre à un changement positif majeur dans les relations de l’Iran avec l’Occident pendant la présidence de Raïssi. Si le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA – l’acronyme de l’accord de Vienne sur le nucléaire, signé le 14 juillet 2015) est relancé – mais le sera-t-il ? –, l'Iran le respectera afin de récolter les avantages économiques attendus mais il n’y a aucune perspective d’un accord plus large entre l’Iran et l’Occident dans les années à venir.  

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous