Le Somaliland, Etat autoproclamé, est en quête de reconnaissance

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Autoproclamé indépendant il y a 24 ans et jamais reconnu par la communauté internationale, le Somaliland réussit à maintenir la paix et la stabilité dans ses frontières. À rebours de son voisin du sud, la Somalie, enlisé dans un conflit violent et récipiendaire de l’aide internationale.

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Somaliland, envoyé spécial.- Il a suffi de s’approcher du MIG planté au cœur de la capitale, le nez au ciel, pour que le vieil homme offre un concentré d’histoire, cerné par les curieux et les oisifs. « Je n’oublierai jamais le bombardement. Hargeisa a été rasée. Les bâtiments que vous voyez, là et là, ça n’existait pas. Après, nous nous sommes séparés de la Somalie et nous avons tout réparé. Nous ne pourrons jamais être réunifiés. »

 © www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique © www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique
Hassan Mohamed était là quand, fin mai 1988, les avions de l’armée somalienne ont couvert la capitale du Somaliland d’un tapis de bombes. Le carnage a fait 50 000 morts et jeté sur les routes un demi-million de personnes. L’un des engins, prise de guerre d’une rébellion acharnée, a été cimenté dans le centre d’Hargeisa, scellant ainsi une puissante union nationale et un rejet sans borne des autorités de Mogadiscio. Pour le fonctionnaire retraité, son pays, pauvre mais en paix, a trop à perdre pour retomber dans le giron de son cousin du sud, enlisé dans une interminable guerre civile. Et pourtant.

La république du Somaliland, autoproclamée indépendante voilà un quart de siècle, court après une reconnaissance internationale que le monde lui refuse. Trois élections présidentielles démocratiques et une stabilité rare dans la Corne de l’Afrique n’y font rien. Pour l’Union africaine et les Nations unies, le Somaliland demeure une région de la Somalie. « Nous avons besoin de la communauté internationale autant qu’elle a besoin de nous », conclut Hassan Mohamed, en rejoignant ses amis, impatients de mettre fin à une conversation qui a déjà trop duré à leur goût. Les 3,5 millions de Somalilandais ont néanmoins appris à se débrouiller seuls. Ils ont un drapeau, un hymne national, une monnaie et des passeports sans valeur au-delà de leurs frontières. Mais aussi et surtout, un gouvernement, une police, une armée, des douanes...

Il fut une époque où le Somaliland suscitait plus d’intérêt. Protectorat britannique à partir de 1884, la région jouit d’une position stratégique à l’embouchure du golfe d’Aden. De là, les troupes de Sa Majesté gardaient un œil sur le canal de Suez par où transitaient leurs navires. Jusqu’au 26 juin 1960, lorsque le Somaliland devient indépendant. Cinq jours plus tard, la Somalie italienne, au sud, s’affranchit de son colon. Dans la foulée, les deux régions se réunifient en un seul pays : la Somalie.

« Il a fallu moins d’un an pour que les gens réalisent que le sud leur prendrait tout », retrace Hussein Buhlan, dans le bureau de son université Franz-Fanon, ouverte à la périphérie d’Hargeisa il y a deux ans. À l’époque, la Somalie rapatrie toute l’administration à Mogadiscio, à 1 500 kilomètres au sud et asphyxie peu à peu le nord. Deux décennies plus tard, le Mouvement national Somali (SNM, en anglais) organise la rébellion depuis Londres, puis dans la brousse somalilandaise. À la tête d’un régime militaire allié aux Etats-Unis, le président Siad Barre envoie ses MIG bombarder Hargeisa et d’autres villes du nord. La région est en feu. Le pouvoir de Barre s’écroule trois ans plus tard, en 1991. Le Somaliland déclare son indépendance le 18 mai 1991. Depuis, le pays a tout reconstruit et attend que le monde le reconnaisse.

Hussein Buhlan ne s’embarrasse pas de politesse. « La communauté internationale a transmis le dossier aux Africains en sachant que ceux-ci ne prendraient pas de décision. Un État a été reconnu, pas l’autre. Le problème est que c’est l’incompétent qui a été reconnu. » L’ancien professeur en psychologie clinique à l’université de Boston fait partie de ces intellectuels rentrés au pays pour soutenir sa quête de souveraineté. En vain, jusqu’à présent, et à rebours des faits.

Tandis que le gouvernement fédéral de la Somalie administre péniblement quelques kilomètres carrés de sa capitale Mogadiscio, le Somaliland a déployé ses fonctionnaires sur quasiment l’ensemble de son territoire. Le premier reçoit toute l’attention et les fonds de la communauté internationale, le second attend que l’on s’intéresse à son cas. « Il faudrait que les puissances régionales et l’Union africaine fassent le premier pas [vers la reconnaissance du Somaliland]. Ça n’arrivera pas, en tout cas pas de notre vivant », tranche un diplomate européen.

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Pour l’Union africaine, reconnaître sa souveraineté au Somaliland pourrait engendrer une balkanisation de la Somalie. Quels clans résisteraient à la tentation d’imiter le Somaliland ? Les deux plus récentes créations d’État ont eu lieu dans la région et tendent à valider l’immobilisme : l’Érythrée vis-à-vis de l’Éthiopie en 1993, et le Soudan du Sud en 2011. La première est plongée dans le noir d’une dictature, le second baigne dans le sang d’une guerre civile absurde.

Depuis 24 ans, le Somaliland survit donc avec l’argent que la diaspora envoie au pays et le port de Berbera, sa porte de sortie vers le golfe. L’État vivote avec un budget de 295 millions de dollars, dont la moitié est dévolue à la sécurité, et une timide aide au développement qui transite par le Somaliland Development Fund, que financent le Royaume-Uni, le Danemark, la Norvège et les Pays-Bas. Sans existence légale, le gouvernement somalilandais ne peut bénéficier d’accords bilatéraux financiers avec d’autres États.

S’il est un bien commun aux Somalilandais, c’est la stabilité du pays. Jusqu’à quand ? Et si le Somaliland craquait ? Dans sa petite université, Hussein Buhlan n’en démord pas. « La clé, c’est la reconnaissance internationale. Sans cela, nous n’avons aucun des bénéfices liés à l’interaction avec le reste du monde. Nous sommes bloqués derrière des portes fermées et le gouvernement agit comme une ONG. » Puis, comme d’autres : « Ma crainte, c’est que, maintenu tel quel, le Somaliland et ses réussites puissent être renvoyés en arrière, avec nos propres missions de maintien de la paix. »

Dans un restaurant du centre d’Hargeisa où les jeunes viennent siroter des cafés sucrés, « RM », passé par un camp de réfugiés avant d’enquiller les diplômes et qui préfère l’anonymat, se montre plus optimiste. « Il semble que l’on a atteint une limite », admet-il, mais « d’un autre côté, il y a vingt ans, on n’avait pas de police, pas de gouvernement… Maintenant, on ne parle plus de sécurité mais de développement… ». Et c’est sans doute là ce que le Somaliland a de plus cher : la fierté de bien faire avec peu. Seul.

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