Au détour des livres 2019 (7/13) Chronique

Le «Journal» d’Henry David Thoreau: les notes de terrain d’un écologiste avant l’heure

Thoreau, théoricien de la désobéissance civile et anti-esclavagiste radical mort en 1862, apparaît dans son journal en poète, naturaliste, mais aussi prophète politique. Derrière la relation sensuelle de Thoreau avec la nature se joue son intuition du lien entre asservissement du monde naturel et oppression des minorités.

Livia Garrigue

8 août 2019 à 07h35

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« Je vis en plein air pour le minéral, le végétal et l’animal qui est en moi. » Nul credo ne récapitule mieux le Journal d’Henry David Thoreau, et son geste fondateur pour la pensée écologiste.

Consacrant la symbiose de l’homme et de la nature, cette formule du 4 novembre 1852 est souvent citée par Michel Granger, spécialiste de Thoreau (1817-1862) ayant chaperonné la nouvelle édition du Journal aux éditions Le mot et le reste. Attentif à préserver le foisonnement de la pensée morcelée et primesautière de ce journal de bord courant de 1837 à 1861, Michel Granger a élu avec soin les textes de cette sélection. D'allure décousue, mais restitués avec cohérence, s’y entrelacent les réflexions du philosophe et ses récits méticuleux d'incursions dans la nature environnante de Concord, au Massachusetts, où Thoreau a passé l'essentiel de sa vie. 

Incontournable aux États-Unis, Henry David Thoreau a récemment gagné en notoriété en France, à la faveur d’une série de traductions (notamment l’excellente de Brice Matthieussent) et de rééditions au cours des dernières années, le plaçant dans la catégorie des classiques qui épousent l’air du temps. D’abord méconnu de son vivant, Thoreau fut redécouvert par vagues successives jusqu’à se muer en une figure patrimoniale lisse, quasi institutionnelle. Une sorte de passage obligé de la culture américaine.

Le subversif théoricien de la désobéissance civile (Résistance au gouvernement civil, 1856), qui passa une nuit en prison pour avoir refusé de financer son État esclavagiste par l'impôt, s’est vu édifier en sage pacifiste sans aspérités – quitte à escamoter de l’Histoire son dernier texte, le Plaidoyer pour John Brown, où il exhortait sans ambiguïté à prendre les armes contre les esclavagistes. Le pionnier du souci écologique, réfractaire à sa civilisation mercantile, est bien souvent réduit à un ermite inoffensif, Thoreau ayant passé deux ans (de 1845 à 1847) dans une cabane construite de ses mains – mais dans une forêt située à deux kilomètres de son village, au bord du lac Walden.

Henry David Thoreau.

Face à ces stéréotypes et aux tentatives de récupération, il n’est de meilleure entrée, pour découvrir la pensée de Thoreau dans sa subtilité et sa spontanéité, que son journal intime. Dans ce « journal météorologique de l’esprit », le philosophe au grand air et homme aux mille vies se montre à visage découvert, plus libre et affranchi des regards que dans les œuvres publiées de son vivant (Walden, Marcher, Les Forêts du Maine…), mais aussi plus tâtonnant, sujet aux doutes, plus volontiers familier. Épopée exploratoire, le journal se lit comme les notes de terrain d’un philosophe tout à la fois poète et naturaliste.

Arpenteur de métier (Thoreau prenait des mesures de terrain destinées à dessiner des cartes), s’adonnant à la marche au moins quatre heures par jour, il consignait dans son journal descriptifs ornithologiques et botaniques, croquis d'animaux, relevés de températures, coloris de plantes et de pelages, avec une consciencieuse minutie, en autodidacte fervent d'expérimentation et lecteur de Humboldt. Dryoptère, prêle fluviatile, salsepareille, séneçons dorés, jaseur d’Amérique, bédégars et ellébore : le lecteur féru de mots rares ou oubliés y trouve d’abord un pur plaisir lexical.

Mais son rapport à la nature se joue ailleurs que dans cette objectivation, qu’il se reprochait parfois à lui-même, en vertu d’une défiance envers la science dont il condamnait la froide technicité et la propension à spolier la nature – bien que le journal soit aujourd’hui devenu un outil précieux en botanique et en biologie. La relation intime de Thoreau avec la nature s’élabore dans « la correspondance parfaite de la nature et de l’homme, de sorte qu’il est chez lui en elle », formule-t-il le 26 octobre 1857.

Allant pieds nus dans la terre, s’abîmant dans les marais, Thoreau se dit « excité » par la forme étrange du polypode qui « pique sa curiosité », note les effets de micro-oscillations du climat sur son humeur et dans sa chair, pressent les prodromes de l’automne à venir dans la texture de l'air ou d'une herbe quelconque, « sympathise » avec cet arbre ou se sent proche des plantes phoenogames. Thoreau trouve dans la nature davantage qu’un monde habitable, il y découvre une hospitalité rassérénante, où même les composants cosmiques ou météorologiques s’apprivoisent : « La brume fait comme un toit et des murs autour de moi, et je marche avec le sentiment d’être chez moi », écrit-il le 7 novembre 1855.

« Une sorte de prescience de la crise environnementale à venir le conduit à penser que si les hommes en venaient à détruire cet étayage, ils s’amputeraient d’une part vitale d’eux-mêmes tant les destins de l’humanité et de l’environnement sont imbriqués », résume Michel Granger dans l’introduction de l'ouvrage. Mais cette prémonition se loge avant tout dans une poétique, celle qui abolit imperceptiblement la fracture de l’humain et du non-humain. Un schème devenu indispensable pour de nombreux théoriciens de l’écologie.

« Une partie non profanée de la terre, à qui l’on n’a pas donné de prix au marché »

Par un corps-à-corps avec le monde sensible, l’écologie surgit dans le Journal au ras des brins d’herbe, des lichens et des fougères, des roches ou des petits animaux, se constituant le tissu sensoriel du rapport de Thoreau aux éléments. Ce lien viscéral qui apparente le marcheur aux choses, symbiotique et souvent harmonieux (sauf parfois au sommet des montagnes, où la nature se montre plus austère et inhospitalière), oblige à une rééducation du regard sur la nature et sur l’ordinaire.

Contempler l’écorce d’un arbre – qu’on ne voit pas si l’on y jette un œil distrait – « dessille l’œil », écrit Thoreau en philosophe de l'attention. Côté ouïe, Thoreau livre de magnifiques passages sur les sonorités infinitésimales de la nature ; la glace « tonne », le lac « marmonne à voix basse », s’y ajoute le « zézaiement cristallin des mésanges » ou bien « la stridulation des grillons ». Mais les plus belles pages sont encore des hymnes au silence : « Je désire entendre le silence de la nuit, car le silence est une chose positive à laquelle il faut prêter l’oreille […]. Parfois le silence est simplement négatif, une terre désolée, aride et stérile, où je frissonne, où ne pousse aucune ambroisie. […] Le silence sonne ; musical, il m’enchante. Une nuit où le silence était audible. J’entends l’indicible. »

Mais que nous apportent ces considérations d'aspect innocemment contemplatif ? Par la flânerie (flâner est « un grand art », écrit-il un 26 avril), il déroge à la bougeotte lucrative et à l’éthique du travail en vogue à son époque. Pareillement, l’exploration de la nature sous son jour le plus ordinaire et sans objectif mercantile – s’il recueille des fleurs dans sa « boîte de botaniste » (son chapeau de paille), c'est pour les scruter, non en tirer profit – a une saveur secrètement politique, qui prend corps dans son mode de vie lui-même. À la marge, à la « lisière » selon le terme employé par Thoreau, le philosophe est un « excentrique », tel que Michel Granger aime à le nommer, et s’autorise une embardée vis-à-vis des paradigmes de rentabilité et de consumérisme qui habitent déjà son temps. Une réflexion intensément actuelle que Michel Granger lui-même avait nourrie dans un billet de blog sur Mediapart, mettant l’œuvre de Thoreau en perceptive avec les enjeux de la ZAD : « Vivre “à part” en démocratie ».

Les lieux qu’il arpente ont à ses yeux davantage de valeur lorsque les lois du marché ne leur en accordent aucune. « On dirait une île parmi les cieux lointains, une partie non profanée de la terre, à qui l’on n’a pas donné de prix au marché, qui n’est pas vantée par le promoteur immobilier », écrit-il le 31 mars 1853 en contemplant le sommet bleu d’une montagne. Thoreau peste contre les barrières qui jalonnent son cheminement, marquages de ce que la propriété privée fait aux espaces. Une mainmise humaine sur la nature qu’il exècre. « Chaque village devrait avoir un parc, ou plutôt une forêt primitive, de cinq cents ou mille arpents, où l’on ne devrait jamais couper la moindre branche pour en faire du bois de chauffe, un bien éternellement commun, pour l’instruction et la récréation », écrit-il le 15 octobre 1859.

« Ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation différente de la nôtre »

La nature n’est pas un matériau brut dévolu à l'appropriation humaine. Une loi qui se lit partout dans le journal, baigné de tendresse envers ses compagnons – arbres, buses à queue rousse, petits poissons ordinaires –, qui résonnerait parfois presque comme une touchante naïveté : « Il ne faudrait même pas secouer trop rudement l’arbre dont nous convoitons les fruits », écrit-il ; « il est criminel d’infliger une blessure superflue à l’arbre qui nous nourrit et nous ombrage ». Inspiré par le modèle des « commons », terrains communaux à disposition de tous, Thoreau invente un modèle de gestion collective des sols et crée un idéal de préservation de la nature qui contribuera à l’avénement des parcs nationaux. Un appel renouvelé dans l’essai « Chesuncook », dans Les Forêts du Maine, sublime récit de voyage.

« L’homme insensible considère le caractère sauvage de certains animaux, leur étrangeté, tel un péché ; comme si toute leur vertu consistait dans leur aptitude à se laisser domestiquer », écrit Thoreau un 6 février en évoquant la majestueuse buse. « Cet oiseau ne sera pas votre volaille », ajoute-t-il. Une formule à teneur conclusive s'ensuit : « Ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation différente de la nôtre. ». À l'instar du beau chapitre « Former inhabitants » de Walden qui nomme, réinscrit dans l’histoire et dans la géographie des esclaves et leurs descendants autrefois invisibilisés à partir de leurs demeures fantômes, le journal cartographie des espaces non dignes d’intérêt économique. Il parcourt des lieux que Thoreau appelle « négligés », bousculant les échelles de valeurs de la cartographie officielle et d'une utilisation institutionnelle de l'espace.

Le journal, dont le héros cajole les mauvaises herbes et les obscurs marécages, subvertit la hiérarchie des lieux et redessine poétiquement les frontières du monde sensible. Il annihile des classifications établies de la sphère sociale. Aussi pouvait-il écrire, concernant les Indiens – même si son regard ethnologique n’échappait pas aux schèmes essentialisants de son époque : « La pensée d’une tribu dite sauvage est généralement beaucoup plus juste que celle d’un homme seul et civilisé. »

Sous des airs d’ingénuité, le journal de Thoreau foisonne d’enseignements subrepticement politiques, dans les coulisses de La Désobéissance civile ou de puissants textes tels que la conférence De l’esclavage au Massachusetts. Cet anti-esclavagiste radical, qui fut aussi l’ami des arbres et des balbuzards, savait que la défense des minorités est indémêlable de la sauvegarde de notre monde naturel contre l'asservissement humain, lui qui sut l'habiter poétiquement et incarner sa pensée dans un style d'existence. Au creux de ses confessions, au gré de ses observations sur le biotope et le long des sentiers du Massachusetts, le journal prodigue au lecteur d'aujourd'hui une leçon sur l'entrecroisement des luttes.

***

Henry David Thoreau
Journal
traduction Brice Matthieussent
sélection Michel Granger
Ed. Le mot et le reste, juin 2018
787 pages, 12,90 €

Livia Garrigue


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