L'envers des data centers (3/3) Entretien

L'envers des data centers (3/3) : « Je rêve d’un fournisseur d’emails qui soit comme l’épicerie du coin »

Massives, mondiales et en plein essor, les infrastructures matérielles d’Internet restent pourtant quasi invisibles. Pour le journaliste Andrew Blum, le public doit exercer son droit à connaître ces coulisses car s’y décide le sort de ses données personnelles.

Jade Lindgaard

10 août 2014 à 11h30

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À l’été 2012, sort aux États-Unis un livre au titre trompeur : Tubes : voyage au centre d’Internet. Geeks et internautes les plus dévoués le savent : Internet n’a pas de cœur. Par contre, il a bien ses tubes, ses câbles, ses échangeurs, ses salles de machines et ses fermes de serveurs. Dans son enquête-récit écrit à la première personne, où il se met en scène en profane sidéré par ce qu’il découvre, le journaliste Andrew Blum décrit à quoi ressemblent les structures matérielles du réseau mondial : des hangars en périphérie des villes, des câbles qui passent sous les océans et débouchent au sous-sol de multinationales des télécommunications, des salles d’ordinateurs où l’on suit les routes de communication comme un trader surveille les cours de la bourse. Mediapart l’a interrogé sur la machinerie du web et les couches de secret qui l’entourent.
Pourquoi les data centers, les câbles sous-marins et plus généralement la structure matérielle d’Internet sont-ils invisibles ?

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Andrew Blum. Les entreprises de télécommunication et de téléphonie ont toujours été des boîtes noires, considérant qu’elles n’avaient pas à communiquer sur ce qui se passait en leur sein. Pendant la guerre froide, les infrastructures de communication publiques et militaires étaient plus ou moins les mêmes. La culture était de ne pas parler de ce que l’on faisait. Avec Internet, sont apparues des entreprises plus petites, au départ, plus nombreuses et se concurrençant les unes et les autres : la culture du secret est devenue encore plus forte parce que les infrastructures techniques étaient considérées comme de forts enjeux de compétition industrielle. Vous avez vu le film Fight club ? La première règle du club, c’est : « Vous ne parlez pas du Fight Club. » Les data centers, c’est la même chose : « La première règle des data centers, c’est : vous ne parlez pas des data centers. » De plus, au départ, les data centers étaient beaucoup utilisés par les banques, qui ont leur propre tradition de pratiques secrètes. Mais cela change depuis deux ou trois ans. La tendance va vers plus de transparence.
Cette culture du secret est-elle un danger pour la démocratie ?

Les consommateurs devraient davantage demander à connaître les infrastructures d’Internet. Le droit du public à savoir ce qu’est le cloud computing et comment il fonctionne, à savoir qui possède ses données par exemple, est supérieur au secret industriel.

Le scandale de la NSA après les révélations d’Edward Snowden a-t-il aidé le grand public à mieux connaître le fonctionnement d’Internet ?

Absolument. Les révélations de Snowden ont transformé les infrastructures d’Internet en un sujet important pour la diplomatie. Il est difficile de s’y retrouver aujourd’hui. Chaque mois, nous donnons davantage de données au « nuage » : nos emails, nos comptes en banque, la durée de notre sommeil, notre régime alimentaire, nos destinations de voyage… Or le cloud ne nous offre aucune contrepartie. L’industrie des data centers ne semble pas reconnaître la responsabilité que cela lui donne. À commencer par placer une indication sur la porte, pour signaler aux riverains par exemple qu’un data center est installé là, ce qu’il y fait, ce que cela signifie. Une usine peut ouvrir ses portes à ses voisins, employer des membres de la communauté dans laquelle elle se trouve. Cela passe aussi par des politiques claires sur l’usage de nos données. Quels droits abandonnons-nous quand nous cliquons sur telle ou telle fonction, sur Facebook ou ailleurs ? Nous acceptons de plus en plus de payer des services « avec nous-mêmes », c’est-à-dire en nous laissant utiliser gratuitement par Facebook ou Google qui, eux, gagnent de l’argent avec nos données. Est-ce un échange volontaire et assumé ou est-il fait naïvement ? Si c’est le second cas, c’est un problème.

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Quels sont les plus gros risques que nous font courir les data centers ?
Ils créent un monde où nous ne comprenons plus qui contrôle, qui a le pouvoir, qui exerce la responsabilité. Je suis moins inquiet des risques environnementaux car, à bien des égards, ce sont des technologies très efficaces. Ce sont des bâtiments industriels, et ils cherchent à consommer le moins d’énergie possible. Si bien qu’ils sont souvent plus efficaces que nos propres ordinateurs personnels. Les technologies de l’information permettent aussi d’économiser de l’énergie. Vous consommez 100 fois moins d’électricité quand vous regardez un film sur votre tablette que sur une grosse télé. Ma plus grande inquiétude est la rapidité et l’ampleur avec lesquelles nous donnons aux data centers tellement d’éléments sur nos vies, sans bien comprendre ce qu’ils sont. Le plus gros risque, c’est de voir un petit nombre de très grosses entreprises tout dominer. Google, par exemple, ressemble moins à une entreprise qu’à un véritable réseau à part, parallèle à Internet. C’est une rupture. Une ville change si elle est composée de logements appartenant à des petits propriétaires ou tous à la même personne. C’est un peu ce que devient Google : une ville en soi.

Le risque aujourd’hui est de perdre la diversité et la capacité d’indépendance des réseaux au profit d’un petit nombre de très gros acteurs. Apple m’inquiète moins parce que nous leur donnons tellement d’argent en achetant leurs produits que cela nous donne une forme de pouvoir sur eux, en tant que consommateurs. Alors que la plupart des gens ne paient rien à Google. Il est plus difficile d’imaginer influencer son modèle.
Cette extension du cloud computing confère-t-elle plus d’importance que jamais aux structures matérielles d’Internet ?

C’est très excitant. Aujourd’hui, ma montre et ma radio sont connectées. Pas seulement à Internet, mais aussi à un smartphone. C’est très pratique, mais il y a aussi bien des désavantages. Dans ce contexte, je préfère être en rapport avec beaucoup de petites compagnies plutôt qu’être gouverné par Google et Facebook. Par exemple, il existe un service en ligne, fourni par une entreprise qui s’appelle MailChimp, pour la gestion des courriels. Elle est plutôt transparente, et communique sur la localisation de ses hébergements. Elle pratique cette culture de la responsabilité, se comporte un peu à la manière d’une petite boutique de quartier, mais sur Internet. La culture des entreprises web est de tout penser à l’échelle mondiale. Personne ne crée une entreprise sur Internet pour qu’elle reste à l’échelle de son quartier. C’est ce qui fait perdre le lien entre elles et nous, et donc le sens de la responsabilité. Je rêve d’un fournisseur d’emails de quartier, d’un data center qui ressemblerait à l’épicerie du coin, à échelle humaine, où vous pourriez regarder ceux qui y travaillent dans les yeux. On observe cette tendance à la relocalisation et aux circuits courts dans l’alimentation, les vêtements, les vélos. Personne ne l’a encore fait pour Internet.

  • À lire : Andrew Blum, Tubes, a journey to the center of the Internet (Eco/Harpercollins et Viking/Penguin), 2012.

Jade Lindgaard


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