Emmanuel Adely: «Je paie» (donc je suis)

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Sept cent quatre-vingt-quatre pages qui rendent compte de nos dix dernières années. Littéralement : avec facturette pour chaque achat, et captation en quelques lignes de ce qui, ce jour-là, fut perçu du bruit du monde. C’est un roman. Social. Politique. Intime.

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Jamais Emmanuel Adely ne fera l’objet d’une investigation. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir écrit et publié sans que le grand public sache qui il est au juste, mais la « piste de l’argent », il l’a impeccablement remontée lui-même. Durant dix ans, de 2005 à 2015.

Je paie est un monument dédié à la consommation, la sienne, la nôtre. Marché paysan ou Biocoop (pour le versant vertueux), bureau de tabac, Leader Price, Casino ou Leroy Merlin pour le reste. Train, péages, forfaits mobile, baguette. Tout est consigné. S’entrecroise avec cette autre consommation qui, en dix ans, s’est accélérée : l’information, où ce qui en est capté un jour donné. Ce peut être une anecdote, une phrase, rarement plusieurs pages, c’est, parfois, des jours durant, un événement en cours. Quotidiennement, s’entrecroisent la question de ceux qui fourrent les facturettes en fond de poche – où passe l’argent ? – et celle de tous – où passe la vie ? Et à quoi ?

Le roman, en cela proche de la poésie quand il est au meilleur, allume notre imaginaire. Désenclave nos pensées en nous donnant à voir, à sentir, ce qui est quotidiennement contredit par le discours, l’Histoire telle qu’on nous la narre, de la success story à l’affreuse story. Avec Je paie, Adely applique un principe bien connu en sport de combat : utiliser l’élan de l’adversaire pour retourner son énergie contre lui.

Je paie est ainsi un roman de la décennie en instantanés, qui s’oppose à la mémoire réordonnée. Proche de la logique à l’œuvre dans Les Choses, de Georges Perec, qu’il pousse à son extrême. Perec avait choisi de réduire ses personnages à des silhouettes, pas de psychologie : leurs désirs et leur consommation disaient l’histoire, traversée par l’Histoire. Une seule phrase, parmi toutes celles du livre, s'adresse à l'auteur, lorsqu'un metteur en scène observe : « Tu fumes comme un pauvre. » Généralement, Adely s’efface, à la Liu Bolin (dont les tableaux illustrent cet article) ; c’est une façon de faire apparaître.

Facturettes et bribes d’information, on aurait tort de n’y voir qu’un procédé, une simple compilation nourrie par un type un rien obsessionnel. En lisant, d’affilée, les 784 pages du livre, en les lisant vraiment, l’œil s’habituant à la liste des courses et y repérant à la fois les constantes et les nouveautés, les ruptures, on s’aperçoit que de subtiles pistes entre virgules, d’anodines précisions, de minuscules variantes, construisent un autoportrait à la fois fixe et lentement évolutif, comme pixelisé, et ce n’est pas pour rien que dans le livre, qui donne peu dans la notice nécrologique, figure la mort de Roman Opalka : un regard sur le défilé du temps (pour Roman Opalka, lire ici). Opalka était d’ailleurs en couverture d’un précédent livre d’Adely, Sommes, qui reconstituait, en quelques lignes, l’identité de chaque passager du vol Rio-Paris abîmé en mer en 2009. Pas de narration, mais le compte et l’effacement, avec pinceau fin.

Liu Bolin, rayon légumes © DR Liu Bolin, rayon légumes © DR

Attraper l’info, acheter : il y a un mouvement semblable. On pense à l’expression : « Cette histoire-là, j’achète pas », refus d’y croire. Emmanuel Adely, souvent, n’achète pas. Les affirmations péremptoires, le cynisme triomphant, les négations qui valent aveu, les emballements de la Toile, l’ironie est souvent sous-jacente (Je paie est souvent très drôle), simple question d’emplacement, qu’il s’agisse des déclarations d’hommes politiques, des dénégations réitérées de responsables (Fukushima, Cahuzac) ou du malheureux Anglais foudroyé en brandissant haut sa perche à selfie, du discours de démission du pape Benoît XVI, en latin, du sexe des bébés de Carla Bruni ou Kim Kardashian. Pas un nom d’omis dans la liste des députés qui votent en 2015 la loi sur le renseignement, mais pas un mot de commentaire. La captation du discours, tel quel, saborde celui-ci, tout comme, côté achats, les slogans publicitaires accolés, et leur répétition (« Monoprix. On fait quoi pour vous aujourd’hui ? » « Auchan. La vie, la vraie », « Picard le magasin préféré des Français », « Leclerc et vos envies prennent vie », « Le Crédit coopératif c’est un choix, banque de référence de l’économie sociale et solidaire » [commission d’intervention 28 €]), forment un assourdissant bla-bla sur fond d’achat de Gervita, ampoules de rechange et mini-moelleux. Avec pour contrepoint réitéré mais pas systématique, le prénom de celles et ceux qui officient aux caisses. Ou encore les citations rapides, sur l’accident d’avion, sur les premières confidences du soldat qui dit avoir abattu Ben Laden : deux notes, matrices de livres à venir. L’attention portée à l’économie reine, aux crises, aux manifestations, aux réfugiés, à la montée en puissance du tout-sécuritaire. Je paie est aussi une installation, de celles qui ne se laissent saisir qu’en s’y abandonnant.

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