Vers l’Afrotopia

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Alors qu’Emmanuel Macron juge que le défi de l’Afrique pour demain est « civilisationnel », Felwine Sarr, universitaire et écrivain sénégalais, auteur d’Afrotopia, veut s’émanciper de ce genre de lecture et s’extraire « d’une dialectique de l’euphorie ou du désespoir ». Premier entretien vidéo d’une série intitulée « Penser le monde d’après-demain ».

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Face à un présent qui peut paraître bouché et à des lendemains inquiétants, la Revue du Crieur, Mediapart et le festival d’Avignon s’associent, cet été (le programme est ici), pour enjamber ces temporalités ensablées et « penser le monde d’après-demain ». Dans ce cadre, Felwine Sarr, écrivain et universitaire sénégalais, constate que nous sommes passés, concernant l’Afrique, d’une « vague afro-pessimiste » à une rhétorique de l’euphorie plus récente, selon laquelle le futur serait désormais africain. Mais qu’il s’agisse de « la violence symbolique avec laquelle le destin de centaines de millions d’individus a été envisagé, traité, représenté, inscrit dans l’imaginaire collectif sur le mode de l’échec, du déficit, du handicap », ou de la vision optimiste et béate d’un continent africain devenu le futur Eldorado du capitalisme, « ce sont les rêves produits par d’autres, au cours d’une nuit de sommeil où les principaux concernés ne furent pas conviés au songe collectif, qui s’expriment ».

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Penser l’Afrique d’après-demain, alors que le continent souffre d’un déficit « d’une pensée et d’une production de ses propres métaphores », suppose de nouveaux imaginaires, parce que « ceux-ci sont les forges desquelles émanent les formes que les sociétés se donnent pour nourrir la vie et l’approfondir, hisser l’aventure sociale et humaine à un autre palier ». Ces imaginaires renouvelés et cette pensée souveraine sont, pour Felwine Sarr, seuls susceptibles d’ouvrir la voie à une « Afrotopia » définie comme ce « lieu autre de l’Afrique dont il faut hâter la venue, car réalisant ses potentialités heureuses. Fonder une utopie, ce n’est point se laisser aller à une douce rêverie, mais penser des espaces du réel à faire advenir par la pensée et l’action : c’est en repérer les signes et les germes dans le temps présent, afin de les nourrir. L’Afrotopia est une utopie active qui se donne pour tâche de débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et de les féconder. »

Pour l’intellectuel sénégalais, dans un contexte de crise, à la fois économique et morale, du capitalisme mondialisé, l’Afrique peut être le laboratoire d’un autre futur pour la planète dans son ensemble : « Lorsque vous êtes issu d’un espace qui n’est pas arrivé à saturation, cet espace est le laboratoire indiqué pour repenser ces formes. Ce ne sera pas l’Asie, ce ne sera pas la Chine, qui a produit un modèle qui, pour l’essentiel, reprend les catégories fondamentales de l’économie capitaliste classique, en cherchant surtout à les intensifier. L’Afrique est le seul espace qui puisse offrir un laboratoire à grande échelle d’expérimentation de ces nouvelles formes nécessaires. Dans cet espace, les flux migratoires, les données structurelles (géophysiques) et intellectuelles (le mouvement des idées) s’imbriquent pour faire germer cet espace autre. »

Une telle perspective implique toutefois, pour l’Afrique, de rompre avec une vision de son destin cadrée par la logique du « développement », que Felwine Sarr définit comme « l’une des expressions de l’entreprise occidentale d’extension de son épistémè dans le monde, à travers la dissémination de ses mythes et de ses téléologies sociales ». Il fut en effet « proposé aux Africains un prêt-à-penser sociétal. Pour organiser le politique, l’économique et le social, il leur fut demandé de revêtir des formes institutionnelles produites d’une histoire millénaire née ailleurs ». Ainsi, « toute société différente des sociétés euraméricaines devenait sous-développée. La conversion de la plupart des nations à la passion du développement à l’occidentale fut une œuvre réussie de négation de la différence ». De sorte qu’« en lieu et place d’une fortification des originalités et des caractères singuliers des peuples, l’imposition d’un modèle unique, en se traduisant par l’injonction d’un être comme, au lieu d’aboutir à un être plus, a résulté en un être moins pour chaque culture particulière ».

Face au constat que « sur 200 pays en développement depuis les années 1960, seuls deux sont passés de pays à faibles revenus à pays à forts revenus, et seuls 13 ont réussi à quitter la catégorie des pays à revenus intermédiaires pour rejoindre celle des pays à revenus élevés », Felwine Sarr, qui enseigne notamment l’économie à Saint-Louis du Sénégal, juge que « l’Afrique n’a personne à rattraper » et que « ces quelques miracles sont là pour attiser la flamme de la croyance, mais la réalité à tout simplement admettre est l’échec cuisant de la promesse de prospérité faite aux nations qui s’engageaient sur cette voie ».

En conséquence, « le projet d’une Afrique qui doit redevenir sa puissance propre et sa lumière propre » exige de s’extraire « du règne de la Raison mécanicienne », en ne répondant plus « aux multiples injonctions de l’ordre économique dominant (développement, émergence, économisme, croissance ininterrompue, consommation de masse). La crise économique mondiale que nous vivons, ainsi que ses diverses manifestations, en indiquent les limites. Ce qu’il faut relever, c’est qu’elle est avant tout morale, philosophique et spirituelle : c’est une crise de civilisation matérielle et technicienne qui a perdu le sens des priorités ».

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Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, refusait déjà le destin d’une Afrique réduite à devoir imiter l’Occident : « Ne payons pas de tribut à l’Europe en créant des États, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent. L’humanité attend autre chose de nous et cette imitation caricaturale est obscène. Si nous voulons transformer l’Afrique en une autre Europe, alors confions à des Européens les destinées de nos pays, ils sauront mieux faire que les mieux doués d’entre nous. Mais si nous voulons que l’Humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui ou l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, alors il faut découvrir… »

Felwine Sarr, en accord avec cette exigence, constate toutefois aussi que « les sociétés africaines contemporaines vivent une crise liée à la viabilité des anciennes pratiques régulatrices de la vie sociale » et que l’imitation de l’Occident serait autant une impasse que la réactivation nostalgique de « traditions » figées. Pour le chercheur, « toute tradition recèle un capital symbolique et mental à mobiliser et à remettre en action, si l’on souhaite actualiser pleinement toutes ses potentialités. Il s’agit de ne surtout pas faire table rase de ses héritages. Cependant, un travail de dépoussiérage de ceux-ci pour n’en conserver que le fondamental, le vital, le fécond, est à entreprendre ».

Un tribunal Gacaca au Rwanda en 2008 Un tribunal Gacaca au Rwanda en 2008
L’expression du futur de l’Afrique doit donc « se faire en se fondant sur des concepts issus des cultures africaines qui […] reflètent la manière dont les groupes sociaux envisagent les formes d’une vie bonne, individuelle et collective. L’ubuntu et son éthique sociale en sont un exemple, le noflay ou le tawfekh évoquent l’idée d’un bien-être accompagné de paix intérieure et de sérénité, dans la culture sénégambienne et ouest-africaine ». Cette production endogène de concepts et de représentations est déjà expérimentée, notamment au Rwanda, avec les Gacaca, ces tribunaux de villages qui ont été ressuscités pour permettre de faire face à l’inédit d’un génocide commis non par un seul État, mais par des centaines de milliers de villageois, dans le cadre d’une justice réparatrice que la justice internationale post-génocidaire née après la Seconde guerre mondiale n’était pas en mesure d’aborder seule.

Au Rwanda, on peut aussi citer d’autres innovations sociales, comme « les contrats de performance qui lient les maires des districts aux populations ». Ceux-ci « sont traduits par le concept d’imihigo, qui signifie en kinyarwanda “engagement envers la communauté” ». Les guerriers rwandais allant à la guerre faisaient imihigo devant la communauté et s’engageaient à accomplir des actes de bravoure et d’héroïsme, et à en apporter la preuve à leur retour…

Felwine Sarr prend également en modèle Mandela, qui « a su mettre en actes une vision politique issue des ressources culturelles et philosophiques de sa tradition africaine. L’ubuntu (« je suis parce que nous sommes »), se fondant sur l’essence sociale de l’individu, privilégie le bien commun et le respect de l’humanité de l’autre. Ce qui le conduisit, après sa libération, à refuser la vengeance de la communauté noire discriminée durant l’apartheid, allant même jusqu’à remettre en cause l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité commis durant l’apartheid ».

Les données chiffrées paraissent certes assurer un futur radieux au continent africain, puisque, « dans un demi-siècle, l’Afrique sera le continent le plus peuplé, avec 2,2 milliards d’habitants, et représentera un quart de la population », et que le continent dispose d’un quart des terres émergées du globe, de 60 % des terres arables non encore utilisées et d’un tiers des ressources naturelles mondiales. Mais pour que ces réalités ne soient pas simplement captées par les multinationales ou certaines élites africaines « gagnées au rêve d’Occident, fascinées par sa réussite technologique et désireuses de reproduire à l’identique ses formes sociétales », il est nécessaire que l’Afrique se réapproprie ses imaginaires, son vocabulaire, mais aussi son économie.

Or, non seulement la croissance actuelle est principalement tirée par des activités extractives et destructrices, mais « la résilience économique » est délicate à opérer : « Elle nécessite des ruptures avec des modèles de production et d’accumulation hérités de la période coloniale. » On continue néanmoins à « ignorer d’un point de vue théorique l’essentiel des pratiques économiques qui permettent aux Africains d’assurer leur subsistance, au seul motif que celles-ci ressortiraient d’une économie qualifiée d’informelle, alors que cette dernière émane d’un rapport à l’économique charpenté par la culture de ces derniers ».

Alors que la grande disponibilité des ressources naturelles et des énergies renouvelables sur ces sols permettrait le choix de modes de production plus responsables et plus à même de construire un « après-demain » viable et pacifié, la difficulté serait, notamment, de prendre en compte, dans les sociétés africaines traditionnelles, une culture où « l’économique était inclus dans un système social plus vaste. Il obéissait certes à ses fonctions classiques (subsistance, allocation des ressources…), mais était aussi subordonné à des finalités sociales, culturelles et civilisationnelles. Ce n’est plus le cas dans les sociétés contemporaines, où l’ordre économique tend à devenir hégémonique, déborde son espace naturel et tente d’imposer ses significations et ses logiques à toutes les dimensions de l’existence humaine ».

Retrouver une dimension plus entière et humaine de la vie sociale et économique permettrait peut-être, pour Felwine Sarr, de bâtir un monde futur capable de réhabiliter « des valeurs de jom (dignité), de vivre-ensemble, de teraanga (d’hospitalité), de kersa (pudeur, scrupules), de ngor (sens de l’honneur), exhumer et revivifier l’humanisme profond de ses cultures » : « C’est une révolution spirituelle [que l’Afrique doit] opérer. Et il nous semble que l’avenir de l’humanité se trouve de ce côté-ci. »

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Cet entretien a été réalisé le lundi 10 juillet dans le cadre d’une série intitulée « Penser le monde d’après-demain », dont le programme se trouve ici.