Jane Sautière, Laure Murat, deux Zazie dans le métro

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En 1959, Raymond Queneau publiait Zazie dans le métro. La petite fille a ses épigones contemporains : Laure Murat « devenue plus enragée que Zazie » ou Jane Sautière, qui traversent rames et lignes pour nous offrir des tranches de vie sociale, des éloges de la lecture et un voyage intérieur.

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« Le lieu où l’on lit, c’est le métro. Cela pourrait presque être une définition », écrivait Perec dans Penser/Classer, cité en exergue du livre de Laure Murat, Flaubert à la Motte-Picquet, exploration des pratiques de lecture de nos contemporains dans les transports en commun. Quant à Stations (entre les lignes) de Jane Sautière, le livre est traversé de chemins de fer, RER, bus, métros et tramways comme autant de points de repère biographiques, réseaux de sens et lignes de vie. Chez Laure Murat comme chez Jane Sautière, le métro est prétexte à un voyage multiple, à travers soi, les autres ou les textes. L'emprunter, c’est traverser l’espace comme le temps, s’offrir un inventaire de choses vues, de saynètes et de rencontres de hasard.

Le métro et l’écriture n’ont-ils pas tout un vocabulaire en commun, comme le notent les deux femmes, ne parle-t-on pas de "rame", de "ligne" ? Comme l’écrit Jane Sautière, tout est aussi question de navigation, d’invitation au voyage : « On m’explique que le strapontin était, à l’origine, un matelas posé sur le pont d’un bateau et replié lorsqu’il ne servait pas. On dit aussi le quai d’un métro, on parle de la rame. Oui, on embarque, nous sommes reliés par ces lignes, on circule, comme le sang neuf, chaque traversée nous met en contact, il s’agit bien d’un réseau. Je suis frappée par cette évidente perfection. »

Le livre de Laure Murat est tout entier centré sur la lecture, et ne devient personnel que de manière indirecte, à travers réflexions et commentaires. Il s’agit pour elle de « dresser une cartographie » de la « lecture, activité underground », de lister les titres repérés entre les mains des voyageurs, en un exercice « aléatoire, non scientifique, récit impressionniste mieux qu’une étude sociologique ». Le premier titre repéré, La Rebelle amoureuse de Nora Roberts (ligne 2, 7 février 2013, entre 14 h 50 et 15 heures) donne le "la" d’une méthode : acheter un cahier, y noter les livres croisés au gré de ses propres pérégrinations dans le métro parisien ; chercher qui est l’auteur, quand le livre est inconnu ; s’amuser des titres récurrents ; commenter des titres ; s'énerver de ne pas en distinguer certains.

Et s’apercevoir, très vite, que cette activité devient une passion, que l’on préfère les heures de pointe, les rames bondées, que l’on change de voiture dans le même trajet, pour glaner un maximum de titres. L’enquête devient même jeu de piste quand le livre est parcouru sur tablette, il faut tenter de repérer une phrase par-dessus une épaule, la noter, chercher sur Internet. Puis Laure Murat poursuit ce jeu à New York et Los Angeles, revient à Paris, ce qui lui permet de distinguer les pratiques française et américaine, de cartographier des villes à partir de ce centre mouvant qu'est leur métro.

L’ensemble compose un patchwork qui n’est qu’en apparence un jeu de hasard. Le métro et ses lecteurs de rencontre disent des habitudes sociales : dans les premières rames à l’aube, « beaucoup de femmes. Noires en majorité. 6 heures, l’heure du ménage dans les bureaux, les ministères, les hôpitaux, l’heure de l’immigration invisible » et vers 20 heures les professions libérales, bien souvent des hommes, ce sont deux espaces qui s'opposent. Certaines lignes semblent aussi plus propices à croiser des lecteurs, comme la 14 qui passe sous une bibliothèque, « comme si les quatre tours de la Bnf organisaient chaque soir la fuite discrète de quelques livres, trop heureux de faire l’école buissonnière par le métro ».

Laure Murat note aussi des correspondances entre voyageurs et livres, « il suffit de faire un peu attention pour se rendre compte que le corps du lecteur ressemble souvent, littéralement ou par métaphore, à son livre — effet de projection, bien sûr mais pas seulement » : comme cet homme fou de rage contre sa femme qui lisait L’Invisible de Robert Pobi dont « le héros a le don d’entrer dans l’esprit des psychopathes » ou cet autre plongé dans La Vie secrète de Salvador Dali qui est « le sosie de Paul Éluard, dont la femme, Gala, est partie en 1929 avec Dali, qu’elle épousera en 1934 ».

Le « projet métropolitain » n’est plus seulement un « coup de sonde » sans réelle valeur sociologique ou statistique mais tant se dit pourtant de nous dans nos choix et pratiques de lecture en public, « lire dans le métro est une activité d’une indiscrétion absolue ». « Les coïncidences se multiplient » et c’est ainsi que le hasard des lignes finit par composer un récit qui, dans une ultime variation ludique, trouve un titre, en combinant un auteur connu (Flaubert) et une station de métro identifiable (Motte-Picquet), non sans regrets pour le délicat Proust à Madeleine.

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