«“The Birth of a Nation” met en cause la mémoire nationale» des Etats-Unis

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À l'occasion de la sortie du film de Nate Parker, consacré à un esclave noir meneur d’une révolte sanglante, Mediapart s'est entretenu avec Sylvie Laurent. L'américaniste replace ce film dans l'histoire du cinéma américain depuis D.W. Griffith, mais aussi dans celle, entachée d'une accusation de viol, de son auteur, ainsi que dans l'actualité des polémiques hollywoodiennes autour de la question de la reconnaissance raciale.

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Auteure d'une biographie de Martin Luther King (Seuil, 2015), l'historienne et américaniste Sylvie Laurent explique pourquoi The Birth of a Nation, le film de Nate Parker, sorti en salle mercredi 11 janvier, est « subversif », même si « sa mise en scène très hollywoodienne » et les révélations sur le passé du réalisateur, accusé de viol en réunion sur une jeune fille blanche, le font basculer du côté de la « controverse » et du « malaise ».

Mediapart. Sans grand intérêt d’un point de vue strictement cinématographique, The Birth of a Nation est pourtant une œuvre à part, très différente, en dépit des apparences, des films récents de Quentin Tarantino, Django Unchained (2012), et Steve McQueen, Twelve Years A Slave (2013), qui revisitent également l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. À quoi tient selon vous cette singularité ?

Sylvie Laurent. Le film de Parker, dont on peut en effet discuter des qualités esthétiques et des choix de mise en scène, est un objet doublement subversif. Premièrement, il reprend le titre du premier grand film de l’histoire du cinéma américain, The Birth of a Nation, réalisé en 1915 par de D.W. Griffith, qui est peut-être l’un des films les plus racistes jamais réalisés. Adaptation techniquement remarquable pour l’époque du roman du sudiste Thomas Dixon, The Klansman, Naissance d’une nation non seulement glorifie la secte terroriste et raciste née de la défaite du Sud esclavagiste à l’issue de la guerre de Sécession, le Ku Klux Klan, mais offre également à un large public une vision révisionniste de l’histoire du pays.


D.W. Griffith, « The Birth of a Nation », 1915. Nate Parker, « The Birth of a Nation », 2016. D.W. Griffith, « The Birth of a Nation », 1915. Nate Parker, « The Birth of a Nation », 2016.
Diffusé à la Maison Blanche devant un président Wilson qui en fit l’éloge, vu par des millions d’Américains aux quatre coins du pays qui y virent célébration patriotique grandiose et prouesse artistique, Naissance d’une nation est une exaltation de la suprématie blanche. Les Noirs y sont représentés comme des bêtes lubriques qu’il faut mater, réduire au statut servile qui leur sied, nécessaires en outre à l’harmonie et à la richesse du Sud, au moins jusqu’à ce que les « traîtres nordistes » n’imposent l’abolition de l’esclavage par le glaive. Il faut rappeler que les armées du Nord ont dû occuper militairement le Sud des États-Unis pendant plusieurs années (1865-1877) après la défaite de ce dernier pour le contraindre à accepter la libération des Noirs. Cette humiliation est dans une certaine mesure lavée par le film, qui justifie a posteriori la domination des planteurs blancs et la société aristocratique dont bien des Américains ont encore la nostalgie en 1915.

Reprendre ce titre, c’est donc pour Parker rappeler à l’Amérique ses crimes et ses compromissions, rappeler que le Nord a lui aussi joui de ce spectacle où le corps noir doit être martyrisé pour assurer la concorde et la prospérité du pays. Cette provocation dans le choix du titre est d’autant plus séditieuse que le film ne célèbre plus l’identité blanche et dominatrice mais les Noirs, aliénés, assujettis et néanmoins plus humains et plus dignes que tous les personnages blancs, une bande de soudards cruels et barbares. Cette naissance-là de la nation américaine, que l’on préfère enfouir sous la geste patriotique, est mise en pleine lumière par Parker, un acteur et réalisateur noir. L’inconvenance de son film était donc d’emblée bien plus grande que celle des œuvres de Tarantino ou de McQueen, même si ces derniers dépeignent bien sûr l’horreur de l’esclavage. Parker, lui, met en cause la mémoire nationale et les crimes non encore reconnus.

Vous parliez d’une seconde subversion, au-delà de l’homonymie avec le film de Griffith…

Le film est consacré à un des personnages les plus controversés de l’histoire américaine, Nat Turner. Cet esclave est l’un des milliers de Noirs enchaînés à s’être rebellés contre leurs oppresseurs. Depuis l’arrivée des premiers esclaves africains à Jamestown en 1619, leur résistance et leurs révoltes ont en effet été constantes. Mais Turner est différent en ceci qu’il porte une double ambiguïté historique : il a assassiné des dizaines de Blancs au nom de la Bible et guidé par la voix du Christ, alors même que le christianisme a été une arme de sujétion des esclaves, dans un premier temps d’ailleurs utilisée en tant que telle par Turner le pasteur.

La Bible est en somme dénoncée comme source de violence, de déshumanisation et de mort. L’Amérique chrétienne ne peut accepter cette double et infamante accusation. On a donc décrit Turner comme un fanatique, un illuminé voire un malade mental, s’appuyant pour cela sur les mal nommées « confessions » qu’il aurait livrées à son avocat avant sa pendaison en 1831. Turner n’a pas écrit ce texte, l’avocat blanc commis à sa défense a retranscrit ses propos et nul historien ne peut dire quelles distorsions sont nées de cette médiation.

Avec son film, Parker rend sa voix à Turner, qui semble raconter son récit à la première personne. L’avocat mémorialiste est d’ailleurs éloquemment absent. En insistant sur la profondeur du mal que constitue l’esclavage, Parker montre que la brute n’est pas le Noir mais le Blanc et si Turner est dépeint comme un terroriste sanguinaire dans l’historiographie mainstream (le film passe sous silence le passage des confessions où Turner confie avoir tué un nourrisson blanc dans la chambre d’un propriétaire d’esclaves), il apparaît ici aussi et surtout comme un martyr et un héros.

Les questions du mal, de la légitime défense et de l’émancipation par le recours à la violence libératrice traversent le monde noir, du XVIIe siècle à Frantz Fanon. Peut-on justifier la mise à mort sanguinaire des oppresseurs au nom d’une violence plus intolérable encore ? La lutte armée est-elle morale, et plus encore, est-elle compatible avec les enseignements de la Bible ? Turner n'a cessé d’être une figure controversée, y compris parmi les intellectuels noirs américains, car le dilemme moral qu’il pose reste irrésolu.

Le film était donc d’emblée un objet culturel marqué du sceau de la controverse et du malaise. Sa mise en scène très hollywoodienne et sa récupération par une industrie soucieuse de se refaire une virginité ont encore accentué cette étrangeté.

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