«Ce qui est commun à toutes les épidémies, c’est la recherche des responsables»

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À la fois médecin et philosophe, Anne-Marie Moulin décrypte, à la lumière de l’histoire des épidémies et de la médecine, la situation actuelle en France, où l’inquiétude médicale prend le pas sur les risques économiques. « La situation sociale est déjà catastrophique », insiste-t-elle.

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Anne-Marie Moulin est médecin et philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS, membre du Haut Comité de santé publique. Elle a notamment dirigé L’Aventure de la vaccination (Fayard) et publié Le Médecin du Prince. Voyage à travers les cultures (Odile Jacob). Entretien.

Réagissez-vous de la même façon en tant que médecin et que philosophe à la situation inédite que vit notre pays ?

Anne-Marie Moulin. © DR Anne-Marie Moulin. © DR
Anne-Marie Moulin : Toute ma vie j’ai essayé d’associer ces deux activités et il y a désormais longtemps qu’elles cohabitent dans la même personne. Il n’y a donc pas de déchirement entre les deux. Mais si la question est de comparer la situation sanitaire et la situation sociale et politique, je suis peut-être moins effrayée par l’épidémie que par l’immobilisation économique du pays. On parle beaucoup, et à raison, des vulnérables, personnes âgées ou immunodéprimées, mais assez peu des vulnérables économiques. Je pense notamment à tous ces gens dont le repas du soir dépend d’une activité plus ou moins informelle, de ce qu’ils auront pu vendre ou pas le matin sur un marché qui a été annulé. Autant la situation sanitaire ne me semble pas désespérée, du moins pas encore, autant la situation sociale me paraît d’ores et déjà catastrophique.

Face à une épidémie comme celle que nous vivons, existe-t-il une réaction juste, ou est-on nécessairement dans la sur-réaction ou des formes de déni ?

Quand je me retourne vers les épidémies du passé, qui étaient bien plus terribles que ce que nous traversons, au moins pour le moment, je suis toujours étonnée de voir certaines personnes garder la tête froide. Les documents laissés par les autorités sanitaires, notamment à la Renaissance, au moment des pestes qui ont frappé de nombreuses villes italiennes, en attestent. Alors qu’on est face à des épidémies brutales, avec des rues pleines de tombereaux parce qu’on ne peut plus enterrer les gens dans des sépultures individuelles, des religieux expliquent que la prière est importante, mais qu’on peut prier chez soi et qu’il n’est pas indispensable de faire des processions.

On voit des conseils sanitaires de municipalités décider d’enfermer les malades chez eux avec des madriers pour les empêcher de sortir, mais veiller en même temps à les nourrir pour éviter qu’ils ne meurent de faim. Pendant la peste de Londres des années 1660, le Journal de Samuel Pepys montre que certains s’efforcent de prendre du bon temps, avec certes la sensation de danser sur un volcan, mais, en bref, continuent à vivre.

Aujourd’hui, nous n’en sommes pas encore là. En tant que médecin, je me rappelle avec un serrement de cœur, quand je faisais de la réanimation cardiaque à ses débuts, avoir vu mourir deux ou trois personnes par jour. À l’heure actuelle, dans les hôpitaux, on revit sans doute des expériences proches de ce qu’était la réanimation intensive dans les années 1970, où on perdait des malades au quotidien.

Comment expliquer que la pire pandémie que le monde ait connue, à savoir la grippe dite espagnole, qui fit entre 50 et 100 millions de morts, donc davantage que la Première Guerre mondiale, n’ait pas suscité davantage de panique ?

On peut repérer plusieurs facteurs. Le contexte était celui d’une guerre qui n’a pas subitement pris fin le 11 novembre 1918. Les morts de l’épidémie et de la guerre se confondaient. Surtout, les nouvelles étaient filtrées, avec une censure très importante sur le nombre réel de morts, et de plus la position de certains journalistes jusqu’au-boutistes qui ne voulaient pas que l’Allemagne puisse tirer parti de l’épidémie en signant un traité de paix à de meilleures conditions qui lui auraient laissé quelques forces. On peut aussi faire l’hypothèse d’une forme d’atonie, d’aboulie, des populations traumatisées vis-à-vis d’une épidémie qui venait parachever la tuerie de la guerre.

La peur collective qui s’est emparée de notre pays est-elle comparable avec celles liées aux épidémies du passé ou est-elle d’une nature différente, ne serait-ce que parce que les systèmes de santé et de communication n’ont plus rien à voir ?

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Il y a une maquette commune, un cadre commun, ne serait-ce que le fait que l’épidémie a un début, une acmé et une fin, ce qui est plutôt réconfortant. En dépit des différences, ce qui est commun, c’est la recherche des responsables. On n’en est plus à l’époque où des Juifs ou des gitans étaient tués pendant les épidémies de peste. Dans le passé, c’était plutôt le gouvernement qui désignait ou laissait désigner des boucs émissaires. Aujourd’hui, c’est le gouvernement qui s’attire les foudres des reproches, soupçonné d’en faire trop ou trop peu.

Comment regardez-vous ce moment et ces mots de « distanciation sociale » ?

Ce néologisme a été forgé pour désigner un concept presque technique, puisque la distance est calculable, même si elle semble varier entre 1 et 2 mètres. Même si ces termes peuvent aussi évoquer la façon dont, autrefois, on respectait une distance, par exemple pour fournir à manger aux malades isolés, en poussant la nourriture à l’aide de bâtons. Mais « distanciation sociale », comme « isolement communautaire », sont des termes d’abord employés car ils sont supposés plus doux que celui de « quarantaine », qui avait quasiment disparu dans le vocabulaire médical et politique.

En réalité, par exemple dans les aéroports, il y a toujours eu des espaces d’isolement, mais on évitait de les désigner par des termes rappelant la brutalité des pratiques anciennes, même lorsque les réalités pouvaient être violentes. Lors de la peste qui a touché Surat, ville industrielle de 2 millions d’habitants située au nord de Bombay en 1994, faisant une soixantaine de morts, la plupart des pays ont suspendu le commerce avec l’Inde, les Émirats arabes unis ont décidé d’arrêter toute importation agricole en provenance du pays, des familles ont été parquées dans des conditions épouvantables dans les aéroports, les marchandises ont été séquestrées. Mais à l’époque, l’Inde, unique foyer de peste, était désignée comme la seule coupable. Cette fois-ci, c’est différent, car tout le monde est concerné.

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