L'art est-il menacé d'être entravé?

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Tableau de Balthus attaqué pour pédophilie, opéra de Carmen revisité, patrimoine cinématographique remis en cause pour sexisme… La liberté de création et ses possibles limites étaient au programme d’une roborative discussion organisée mercredi 17 janvier au Centre Pompidou.

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« Thérèse rêvant » « Thérèse rêvant »
Un des plus fameux tableaux de Balthus, Thérèse rêvant, dénoncé comme pédophile au Metropolitan Museum de New York ; la fin de l’opéra Carmen réécrite à Florence dans le cadre du mouvement de lutte contre les violences faites aux femmes ; la sculpture du Domestikator de l’artiste Joep Van Lieshout estimée trop lubrique et attaquée par la SPA parce qu’elle représenterait un « acte zoophile » ; le film Blow Up d’Antonioni jugé « inacceptable » de sexisme, l’affiche d’un festival de film réunionnais accusée de racisme pour cause de « black face »

En partant de quelques exemples aussi récents que différents, le centre Pompidou et la BPI ont organisé, mercredi 17 janvier, au milieu du grand hall, un roboratif échange sur l’émergence possible d’une censure reconfigurée, d’un nouveau puritanisme ou de limites inédites à la liberté de créer, dans une situation que l’avocat Emmanuel Pierrat, spécialiste de ces questions, a jugée de plus en plus trouble, en raison de la « grande confusion entre ce que doivent faire les personnages et la réalité » qui l’oblige à lire des scénarios « où les personnages ne fument plus et les flics mettent leur ceinture avant de poursuivre les voleurs », de « la confusion entre la vie de l’auteur et son œuvre » et de celle touchant à l’espace dans lequel on parle et au public auquel on s’adresse.

« Si notre débat de ce soir est diffusé de manière tronquée demain sur les réseaux sociaux, nous pourrions sans doute être attaqués pour tel ou tel propos comme l’ont été des spectacles ou des expositions qui n’avaient pas été vus en entier, ou par des gens qui ne comprenaient pas ce qui s’y jouait », a-t-il affirmé.

La plupart des intervenants ont toutefois noté qu’un débat similaire aurait pu avoir lieu il y a vingt ou trente ans, en rappelant plusieurs épisodes, à l’instar de l’exposition « Présumés innocents », présentée au CAPC de Bordeaux en 2000 et attaquée en justice par l’association de protection de l’enfance La Mouette, ou les spectacles des metteurs en scène Rodrigo Garcia ou Roméo Castellucci contestés notamment par des organisations catholiques.

« Ce débat aurait même pu avoir lieu au XVe siècle, a jugé Emmanuel Pierrat, lorsque s’invente l’index des livres censurés, c’est-à-dire la liste de tout ce qui ne doit pas être mis à disposition du public. Mais la liste était tellement excitante qu’elle a été à son tour interdite… » L’artiste Sylvie Blocher a, quant à elle, égrené la longue liste de ces œuvres censurées, d’une manière « directe ou indirecte », entre 1987 et 2017.

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Pour Louis-Georges Tin, le président du CRAN (Conseil représentatif des associations noires), une différence entre hier et aujourd'hui « est que le combat pour la liberté d’expression est récupéré par les réactionnaires de tout bord qui affirment qu’on “ne peut plus rien dire”. Et des personnes comme moi peuvent alors être identifiées à des intégristes quand ils demandent le retrait de telle ou telle image. » Pour lui donner raison, le journal Valeurs actuelles consacre sa une de cette semaine au « tribunal des bien-pensants » qui condamnerait d'avance notamment ceux qui critiquent le « retour de la censure ».

Même si la droite durcie et les libertaires de luxe se plaisent à dénoncer un « nouveau puritanisme » comme l’a fait récemment la fameuse tribune sur la liberté d’importuner publiée par le journal Le Monde, l’ancien président d’Act Up Paris, Philippe Mangeot, a estimé qu’on n’était pas « dans une époque plus puritaine qu’il y a trente ans. Il y a régulièrement des montées puritaines, souvent corollaires de l’extension des libertés individuelles. Mais ce n’est pas le problème principal ».

Les débats ont mis en lumière trois éléments importants d’une configuration contemporaine posant des limites inédites à la liberté de création. Le premier demeure silencieux et invisible, mais réside dans « la concentration économique, le rachat de la presse notamment », a jugé Emmanuel Pierrat.

Le deuxième tient, a-t-il poursuivi, à l’inflation de textes législatifs répressifs. « J’ai compté près de 400 textes applicables en France qui restreignent la diffusion d’une image, d’un texte ou d’une idée. Chaque gouvernement ajoute un nouveau texte, le dernier en préparation étant celui sur les Fake News. » Il a cité à l’appui de sa démonstration les textes récents sur le secret des affaires, qui est revenu par la fenêtre des directives européennes après avoir été écarté en raison d’une mobilisation en France, les textes sur l’apologie du terrorisme, l’ayant obligé à « défendre des adolescents ayant avant tout voulu emmerder leurs parents », mais aussi l’invention de nouveaux délits comme celui d’apologie des stupéfiants ou de provocation au suicide qui ont, selon lui, refermé des discussions nécessaires sur la fin de vie ou la dépénalisation des drogues. Une situation inflationniste largement liée au fait que les abrogations de tels textes sont très rares – le seul cas étant le délit de propagande anarchiste. Mais la loi contre la propagande antinataliste, élaborée après la Première Guerre mondiale dans l’espoir de repeupler la France, continue d’interdire de faire de la publicité pour des méthodes contraceptives.

Pour l’avocat, le problème est double. Ces lois « partent toujours de bonnes intentions mais dérivent sous la pression de l’actualité » et « ces textes répressifs mettent sur le même niveau les atteintes les plus graves qui relèvent du vivre ensemble, comme le sexisme, l’homophobie et la haine raciale, et des choses qui devraient relever de l’avertissement et de la pédagogie, comme pour la cigarette. »

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Le troisième élément, sans doute le plus intéressant et le plus inédit, a été de réfléchir au fait que nombre des demandes d’interdiction d’œuvres artistiques ayant eu lieu ces derniers mois proviennent d’acteurs nouveaux, telles des associations antiracistes ou féministes, et se font au nom d’une cause aussi juste et légitime que l’égalité. Ainsi que l’a expliqué Agnès Tricoire, avocate, auteur du Petit Traité de la liberté de création (La Découverte), co-fondatrice et déléguée de L’Observatoire de la liberté de création initiée par la LDH : « Aujourd’hui, on se retrouve confronté non seulement à des entraves à la liberté de création venant de l’extrême droite, mais aussi, comme dans le cas de l’exposition d’Exhibit B, à des personnes qui demandent l’interdiction des œuvres tout en partageant nos luttes. »

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