Enquête sur les théories du complot (4/4) : paranoïa et armes politiques

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En 1964, l'Américain Richard Hofstadter sort une somme dans laquelle il range les complotistes dans la catégorie des paranoïaques avec qui il est vain de discuter. C'est oublier un peu vite que ces théories participent aussi de combats politiques. Souvenez-vous, pour prendre les plus récents, les discours de Bush Jr, Blair, Aznar...

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Il n'est pratiquement pas un article universitaire de par le monde consacré aux théories du complot qui ne cite le livre de Richard Hofstadter The Paranoid style in American Politics paru en 1964. L'historien américain y développait l'idée selon laquelle la vie politique américaine serait marquée depuis ses débuts par un « style paranoïaque » caractérisé par « l'exagération outrancière, la suspicion et le délire conspiratoire ». Nul doute que Hofstadter pointait dans cet essai une réalité incontournable.

L'encyclopédie des théories du complot dans l'histoire américaine éditée par Peter Knight en 2003 fait pas moins de 925 pages. Le déchaînement complotiste du mouvement des Tea Party contre le président Barack Obama, accusé de mentir sur son identité et de ne pas être citoyen américain, montre que l'analyse n'a rien perdu de sa pertinence. Mais le problème est que l'analyse d'Hofstadter, en important pour la première fois dans le domaine de l'analyse politique la catégorie psychiatrique de paranoïa, est venue légitimer l'idée que toute théorie du complot serait le fruit d'un esprit dérangé devant être tenu à l'écart du jeu politique.

 © Jonathan Dresner © Jonathan Dresner

De fait les dirigeants politiques ne se privent pas d'utiliser l'argument pour se débarrasser de critiques importunes. Tony Blair s'en était-il fait une spécialité, qualifiant en janvier 2003 d'« absurde théorie du complot » l'idée selon laquelle l'invasion de l'Irak par les troupes de la coalition menée par les Etats-Unis serait motivée par une volonté de mainmise sur les secondes réserves de pétrole mondiales et réitérant l'accusation en février 2010 à propos des motivations de la commission d'enquête sur la participation du Royaume-Uni à la guerre en Irak ? A la même époque, George Bush qualifiait-il de « théorie du complot » les fuites parues dans la presse britannique en 2005 selon lesquelles il avait envisagé de faire bombarder les locaux de la chaîne de télévision Al-Jazeera, dont la couverture de l'occupation américaine de l'Irak lui déplaisait ?

« Les théories du complot peuvent être tout autre chose que des interprétations plus ou moins délirantes mais aussi des armes du combat politique, comme l'ont été traditionnellement les multiples “complots” inventés par les pouvoirs existants, ou des postulants au pouvoir, des conspirateurs militaires en particulier, pour s'attaquer à leur opposition », explique Miguel Chueca, maître de conférences en langue et civilisation hispanique à Paris Ouest-Nanterre, qui a récemment coordonné un numéro de la revue Agone consacré aux théories du complot.

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L'intégrale des entretiens vidéos avec l'hispaniste Miguel Chueca, l'historien Emmanuel Kreis et le rhétoricien Loïc Nicolas (dont des extraits sont insérés dans l'article) est disponible sous l'onglet Prolonger de cet article.

Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste indépendant, travaille régulièrement pour Mediapart. Voici ses trois séries d'enquêtes: ce que dit la biologie de l'identité (retrouvez les cinq articles ici), les premiers résistants de l'hiver 1940 (retrouvez les trois articles ) et ce qu'il reste de Pierre Bourdieu ( retrouvez les trois articles ici). Il est aussi l'auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape.