Avec «Laëtitia», Ivan Jablonka réinvente le fait-divers

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Ce n’est pas un roman qui vient d'obtenir le prix Médicis, mais quel sacré livre ! Laëtitia, récit subjectif, enquête minutieuse, honnête même dans ses impasses, renoue avec le fait-divers comme « force de frappe cognitive ». Le meurtre de Laëtitia a passionné la France et ridiculisé Sarkozy. La vie reconstituée de Laëtitia la fait exister, et avec elle, le pays silencieux.

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Au dernier chapitre de Laëtitia, alors qu’Ivan Jablonka évoque son projet, « exploration du monde guidée par les sciences sociales », il note : « Romancier il y a dix ans, j’ai écrit du non-vrai ; thésard à la même époque, j’ai non écrit du vrai. Aujourd’hui, je voudrais écrire du vrai. » Pour cela, on le sait, il ne suffit pas de travailler avec le réel, surtout lorsqu’on aborde cette matière fragile, incandescente, qu’est un fait-divers récent.

Jablonka a écrit un ouvrage, récompensé ce 2 novembre par le prix Médicis, que l’on lit passionnément, sans jamais, et pourtant les événements s’y prêtent, qu'il ne place son lecteur dans la position du voyeur compassionnel. Ce n’est pas une exposition, mais un cheminement.

Historien tenant du « je de méthode », conjuguant sciences humaines et littérature, il a en partage avec bien des écrivains un thème récurrent (lire sous l'onglet Prolonger). Qu’il travaille sur les enfants placés de l’assistance publique ou les gamins réunionnais exilés-placés dans nos campagnes, qu’il aborde même la vie et la déportation en 1943 de ses grands-parents Matès et Idesa (ils abandonnèrent leurs jeunes enfants pour les sauver, et ceux-ci grandirent placés en foyer), on retrouve en filigrane l’enfance et l’institution, la reconstruction de soi. Laëtitia ne fait pas exception.

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Avant de s’achever brutalement en janvier 2011, la courte vie de Laëtitia Perrais, comme celle de sa sœur jumelle Jessica, avait débuté par des années chaotiques et terribles, suivies d’années en foyer, et semblait s’être stabilisée depuis l’arrivée dans une famille d’accueil de Loire-Atlantique, chez les Patron. L’affaire Laëtitia ? On peut à peine s’en souvenir, déjà, ou bien n’avoir suivi que de loin ce fait-divers qui a mobilisé les médias (enfin, pas tous) pendant plus de six mois. Meurtre d’une jeune fille gracile de 18 ans, section restauration du lycée de Machecoul, travaillant à l’Hôtel-Restaurant de Nantes, dont au matin on retrouve le scooter renversé, à un jet de pierre de sa maison, à La Bernerie-en-Retz.

On peut ne pas être d’accord avec Ivan Jablonka, lorsqu’il estime que les victimes sont négligées, attention et trouble fascination allant au criminel. En réalité, depuis vingt ans, les victimes se font de plus en plus entendre, se sont imposées au cœur du processus judiciaire, jusqu’à le troubler parfois. Il a pourtant raison quand même (un coup d’œil aux innombrables documentaires criminels suffit pour s’en assurer). Le statut de victime efface les contours de la personne, la rend paradoxalement anonyme.

Si ce livre n’avait qu’un mérite, ce serait déjà d’avoir restauré Laëtitia comme personne, avec une empathie évidente, et loin du portrait figé entre fleurs et hommages. L'auteur a aussi reconstitué, avec une précision parfois accablante, le fonctionnement, et les ratés, des institutions, machine policière, services judiciaires, services sociaux, fracassantes interventions politiques. Nicolas Sarkozy, alors président, aura fait coup double : réussissant, en une seule affaire, à recevoir par deux fois à l’Élysée un homme – Gilles Patron, le père d’accueil (jugé plus présentable que le géniteur) – qui, quelques mois plus tard, sera mis en examen pour viols sur mineurs, et à déclencher un rarissime mouvement de magistrats dans la France entière.

Erreurs factuelles, puis violence des propos : comme l’écrit Ivan Jablonka, qui a le sens de l’understatement, « la révérence naturelle des magistrats à l’égard des pouvoirs publics est violemment affectée ». Laëtitia, ex-gamine suspendue au-dessus du vide par un père violent, dont la mère ne fera plus que d’épisodiques apparitions entre deux séjours en hôpital psychiatrique, ex-pensionnaire du foyer de Paimbœuf, était une fille qui s’en sortait. Qui avait sa page Facebook, qui postait ses selfies, qui avait son petit ami Kevin, qui était souvent scotchée sur le canapé devant la télé.

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Cette critique littéraire, publiée à la mi-août, a été remis à jour le 2 novembre pour mentionner la récompense du prix Médicis, attribué à Ivan Jablonka.