Cy Lecerf Maulpoix : « La lutte climatique demeure encore très blanche et hétérocentrée »

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Particulièrement menacés par le réchauffement planétaire, de plus en plus de LGBTQI+ investissent le mouvement « climat ». Pourtant, nombre de milieux écologistes, notamment ancrés à gauche, expriment régulièrement des positions homophobes sous couvert de protéger une Nature sacralisée. Entretien avec le journaliste et auteur Cy Lecerf Maulpoix.

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Journaliste et militant, Cy Lecerf Maulpoix a participé à l’organisation de différents collectifs de désobéissance civile en lien avec la justice climatique et/ou les luttes LGBTQI+. Professeur de yoga, il est également à l’origine d’une association de yoga solidaire à Paris et à Marseille.

Il poursuit actuellement ses recherches sur les liens entre le socialisme anglais, l’écologie et les premières théorisations de l’homosexualité. Il est par ailleurs l’auteur de l’ouvrage Écologies déviantes, à paraître aux éditions Cambourakis le 1er septembre prochain.

Quelles articulations peut-on construire entre les luttes LGBTQI+ et le mouvement climat ? Pourquoi est-il aujourd’hui difficile de militer en tant que queer dans la mouvance écologiste ? Quelles expériences et perspectives politiques les luttes des minorités peuvent-elles apporter aux luttes climatiques ?

Un activiste du Pink Bloc d'Ende Gelände en Allemagne, dans la mine de Welzow Sud.13 mai 2016. © Eros Sana Un activiste du Pink Bloc d'Ende Gelände en Allemagne, dans la mine de Welzow Sud.13 mai 2016. © Eros Sana

En 2015, à la veille de la COP21 à Paris, apparaissait en France un collectif militant inédit, les LGBTI pour le climat. Pour avoir participé à cette expérience, pouvez-vous revenir sur les raisons de sa création ?

Cy Lecerf Maulpoix : À la suite de la conférence de la journaliste et essayiste américaine Naomi Klein à l’université de Tolbiac en mars 2015, avant la COP21 de décembre à Paris, j’avais envie de m’investir dans le mouvement climat.

C’était mon premier véritable engagement et en tant que pédé – c’est ainsi que je me définis –, j’oscillais entre m’engager dans le mouvement LGBTQI+ et le militantisme pour le climat, puis l’avènement de la COP en France a tranché la question. J’ai alors rejoint la Coalition 21 qui regroupait des associations, des syndicats, des mouvements sociaux, qui avait pour but de mobiliser la société civile pour exiger des gouvernements un accord ambitieux et qui préparait des espaces de discussions et de travail militant autour la COP21.

Mais, très rapidement, dans les réunions interassociatives, je me suis senti relativement mal à l’aise lors des prises de parole. La question de la place des minorités était quasi inexistante dans nos débats. La parole et les processus décisionnels étaient largement dominés par les mécaniques virilistes et hétérosexistes. Les prises de parole étaient souvent accaparées par des hommes avec une longue expérience militante, incarnant des grandes associations descendantes et très hiérarchisées. En somme, j’avais l’impression d’avoir à revenir dans un placard.

Naturellement, j’ai cherché d’autres espaces, d’autres manières de se mobiliser. J’avais été inspiré par un « Queer Bloc » monté à l’occasion de la marche pour le climat de septembre 2014 à New York, et au cours de mes recherches sur Internet, je suis tombé sur un groupe Facebook qui s’appelait « LGBT pour le climat ». Je les ai contactés et nous avons alors monté un collectif à partir de cet embryon, avec pour objectif de sensibiliser les communautés LGBTQI+ à la question climatique, et publié un appel en amont de la grande marche pour le climat qui devait avoir lieu en décembre.

Queer Bloc monté à l’occasion de la marche pour le climat de septembre 2014 à New York. © Earl Dax

Le collectif a ensuite muté, accueilli plus de jeunes militants et nous nous sommes rebaptisés « Panzy » – hybride anglais de « tapette » et de « pensée », la fleur – pour nous émanciper de notre première appellation, mais aussi plus creuser la question de nos liens avec le vivant, élargir notre spectre de luttes écologistes.

Nos premières actions consistaient, par exemple, à nous mettre en scène en reprenant certains éléments plus familiers de la culture queer, à nous déguiser, pour clamer des textes sur la justice climatique lors de zaps – des actions directes éclairs popularisées notamment en France par Act Up – dans l’espace public. Et puis, nous avons aussi organisé des événements où il s’agissait de créer une sorte de cabaret avec des lectures assorties d’un effeuillage et de performances artistiques. Nous voulions mobiliser différemment, injecter de l’humour, une liberté et une forme de joie plus exubérante, de l’érotique, bref, un certain état d’esprit queer au mouvement.

L’expérience a duré un an et demi, les effectifs se sont progressivement réduits et, pour ma part, j’avais besoin de nourrir mes réflexions en partant à San Francisco, où ces croisements entre luttes LGBTQI+ et luttes écologistes et anticapitalistes ont irrigué tout un paysage culturel et militant depuis plusieurs décennies.

Pourquoi la crise climatique menace-t-elle tout particulièrement les LGBTQI+ ?

Les populations les plus pauvres et les minorités les plus marginalisées sont en général les premières victimes des crises, que celles-ci soient économiques, sociales, politiques… ou climatiques.

On l’a vu lors de la pandémie en France, qui est en soi une forme de crise écologique : les personnes les plus vulnérables et les plus exposées aux conséquences sociales et économiques de ce type de catastrophe ont été les classes populaires, les personnes racisées, les migrants ou encore les LGBTQI+, notamment les personnes trans et les travailleurs et travailleuses du sexe.

Au sein des communautés LGBTQI+ à Paris, la constitution en urgence d’une plateforme de solidarité par différents collectifs et associations, celle du Fast (le Fonds d’aide sociale trans), par l’association Acceptess-T pendant le premier confinement, est apparue en réponse à l’absence d’encadrement institutionnel, de protection sociale des LGBTQI+ les plus vulnérables, que cela soit dans le fait de pouvoir trouver refuge dans un logement décent, dans un espace qui ne les exposerait pas aux violences familiales ou sociales, dans l’accès aux soins, à la nourriture. Et les demandes ont été nombreuses et constantes.

Aux États-Unis, 40 % des jeunes sans logement se définissaient comme LGBTQI+ en 2014, ce qui veut dire qu’en cas de fortes chaleurs, d’incendie, d’inondation, ils font partie des populations en première ligne. Après le passage de l’ouragan Maria à Porto Rico 2017, de nombreux LGBTQI+ ont rencontré encore plus de difficultés à obtenir leurs médicaments quotidiens, et les pharmacies ont été incapables de répondre à leurs demandes.

Les LGBTQI+ peuvent, au même titre que d’autres minorités, servir de boucs émissaires à des sociétés angoissées par leur avenir.

Plusieurs études universitaires ont par ailleurs démontré qu’après les épisodes de tsunami dans l’océan Indien en 2004 ou le tremblement de terre en Haïti de 2010, les LGBTQI+ étaient victimes de nombreux abus sexuels et discriminations au sein même de refuges mis en place après les catastrophes.

Les violences envers les LGBTQI+ sont accrues à cause de la vulnérabilité structurelle préexistante de ces communautés, mais aussi parce que la gestion de la catastrophe sur le plan politique ou humanitaire est encore déterminée par une vision hétéronormée qui privilégie les familles nucléaires et les personnes cisgenres.

Enfin, les LGBTQI+ peuvent aussi, au même titre que d’autres minorités, servir de boucs émissaires à des sociétés angoissées par leur avenir. Cette longue histoire de les accuser d’être un fléau social est encore très prégnante aujourd’hui. Durant la pandémie, des condamnations religieuses de tous bords ont ciblé les communautés dites « déviantes », en les accusant d’être à l’origine de cette « punition divine ».

Avec le chaos climatique, on risque de voir ce type de peur primaire s’accroître, ressurgir plus fréquemment et, surtout, se structurer autour de discours de plus en plus violents.

Pourtant, le mouvement « climat » a encore des difficultés à intégrer les luttes portées par les LGBTQI+, et même plus globalement par les minorités...

En France, les espaces politiques des luttes « climat » demeurent encore très blancs, homogènes socialement et hétérocentrés, même si l’on observe depuis quelque temps une prise de conscience nouvelle autour de l’écologie populaire, avec de grosses organisations qui se sont rapprochées de luttes sociales ou antiracistes, comme Alternatiba et le Comité Adama – à l’initiative de ce dernier.

Ne pas recomposer les luttes climatiques à partir des perspectives minoritaires, c’est laisser un espace libre à une écologie réactionnaire.

Au regard du slogan « Incarne le changement que tu veux voir advenir », nous ne pourrons jamais penser d’autres façons d’exister, d’autres rapports au monde hors du capitalisme et de ses structures d’oppression, si nous ne savons même pas intégrer au sein de nos luttes pour le climat les personnes les plus exposées à l’exploitation et aux discriminations systémiques.

Ne pas recomposer les luttes climatiques à partir des perspectives minoritaires, c’est laisser un espace libre à la reproduction des violences envers les dominés mais, surtout, donner du champ à une écologie réactionnaire dont on s’aperçoit ces dernières années de la véritable montée en puissance.

Comment se traduit actuellement cette écologie réactionnaire ?

On assiste depuis quelques années, au fur et à mesure que l’on se voit confronté aux catastrophes écologiques, à une forme de polarisation entre différentes formes de visions, une sorte de mise en adéquation d’idéaux politiques avec des discours prétendument écologistes. Comme dans le dernier numéro de la revue lancée par Michel Onfray, Front populaire, et intitulé « Leur écologie et la nôtre », où les auteurs attaquent frontalement l’écoféminisme, l’écologie décoloniale, ou, en avril dernier, à travers la une de La Décroissance. 

La une de « La Décroissance » d'avril 2021. © DR La une de « La Décroissance » d'avril 2021. © DR
Au Rassemblement national (RN), l’écologie se traduit notamment dans le localisme, un concept qui sert de cache-misère théorique à la vision d’un territoire perçu comme une identité fixe et dont il faudrait défendre les frontières des invasions extérieures. La question des vies LGBTQI+ n’est pas véritablement abordée par ce biais, dans la mesure où la prétendue défense des libertés individuelles, dont la liberté sexuelle, leur sert à développer une pensée raciste et islamophobe.

Mais au sein de la pensée technocritique, altermondialiste ou décroissante, le rejet est bien plus explicite et couvre un spectre politique assez large.

Il est notamment incarné par Pièces et main-d’œuvre, proche des milieux anarchistes et autonomes, par les positions transphobes de Deep Green Resistance, par certains discours malheureusement portés par des membres du mouvement Attac, des élus d’EELV, des figures comme Pierre Rabhi ou des tenants catholiques conservateurs de l’« écologie intégrale ».

Dans tous les cas, il y a l’idée d’une écologie politique qui prend pour prétexte la défense d’une Nature fantasmée et sacralisée, la critique du libéralisme ou la lutte contre l’exploitation pour attaquer plus ou moins frontalement les vies LGBTQI+.

Une défense du vivant sacralisé qui amène à des positions homophobes...

Ou particulièrement violentes vis-à-vis des personnes trans et intersexes… Dans des textes de Pièces et main-d’œuvre, des articles publiés par le journal La Décroissance ou dans la revue Limite, les critiques se concentrent souvent à un autre endroit, celui des territoires du corps, des frontières sexuelles sacrées qu’il ne faudrait pas franchir, confondant d’ailleurs souvent des opérations de transformation corporelle et le transhumanisme – l’augmentation par la technique des capacités humaines.

Dans le cas des vies trans, la prise d’hormones, les opérations sont associées à l’accouchement de formes d’humanité cyborg, trans ou post-humaine nécessairement contre-nature, par conséquent anti-écologique…

Selon eux, les personnes trans seraient ainsi des incarnations de la vie post-humaine, et l’appel éventuel à des technologies chirurgicales pour transitionner serait le symbole décadent d’un libéralisme poussé à son paroxysme, une désacralisation fatale d’une Nature inaliénable, binaire et hétéronormée. On est vraiment dans l’imaginaire du queer comme fléau social et environnemental.

On a vu cette idéologie se manifester différemment lors des nombreux débats menés au Parlement sur le mariage et la PMA pour toutes, ainsi que sur la loi bioéthique. L’inégalité dans le remboursement et l’accès aux techniques de procréation médicalement assistée pour les lesbiennes, les personnes trans, l’absence de réflexion et de reconnaissance légale de formes de parentalités alternatives, ont aussi à voir avec ce que l’on construit comme naturellement légitime.

Le spectre de la contre-naturalité continue toujours de hanter les défenseurs d’un processus de reproduction hétérocisnormatif. De même, l’incapacité du gouvernement à légiférer pour protéger les personnes intersexes de mutilations chirurgicales et de traitements pourtant reconnus comme inutiles raconte encore que la Nature avec ses deux sexes légitimes est une construction idéologique.

Les minorités héritent de la manière dont le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme ont usé des concepts de “Nature” et de “contre-nature” pendant des siècles pour les asservir et les dominer.

Après, ça ne veut pas dire que nous n’avons pas à nous questionner en tant que LGBTQI+ sur nos propres responsabilités dans un monde en crise, que nous n’avons pas à produire une critique des formes d’exploitation humaine et animale que certaines habitudes peuvent encourager. Cela peut être des horizons politiques que nous pourrions donner à nos luttes tout en cherchant à ne pas céder à une morale religieuse ou essentialisante du corps, à réfléchir ensemble à nos attachements à la technique, nos rapports au soin, à la reproduction, etc.

Les perspectives politiques amenées par les minorités sont riches, elles ont été le terreau de l’écoféminisme ou encore de l’écologie décoloniale à travers des expériences vécues dans les chairs, dans les corps.

Elles héritent de la manière dont le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme ont usé des concepts de « Nature » et de « contre-nature » pendant des siècles pour les asservir et les dominer. Les expériences minoritaires ont donc beaucoup à transmettre et sont de véritables leviers de réflexion de notre rapport au vivant et au soin qu’on peut lui apporter dans une période de destruction accélérée comme la nôtre.

Dans son texte phare « Vers un écoféminisme queer », l’universitaire critique américaine Greta Gaard montre en quoi les dualismes homme/femme, culture/nature mais aussi Blanc/non-Blanc, hétéro/homo ou encore civilisé/primitif sont hiérarchiques, normatifs et excluants, engendrant de nombreuses formes d’exploitation... Nos existences excèdent nécessairement ces dualismes, et l’écologie politique doit sortir de cette impasse binaire et naturalisante.

À la suite de votre voyage en Californie en 2016, quelles expériences et quels imaginaires avez-vous rencontrés et qui seraient à même de « queeriser » les luttes pour le climat ?

Là-bas, je me suis rendu compte qu’il existait une généalogie militante qui me permettait de penser ce qui se rapprocherait d’une sorte d’écologie déviante, souvent à la marge des mouvements issus de la gauche radicale. Il s’agissait souvent d’histoires de luttes qui avaient tenté de relier la question du soin du vivant, de la libération sexuelle, de l’antiracisme et l’anticapitalisme. Et ce, depuis sans doute l’émergence du socialisme et des théories sexuelles de l’inversion ou du « sexe intermédiaire » en Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Je pense aussi à ce moment, juste avant les émeutes de Stonewall à New York en 1969 [une révolte considérée symboliquement comme le moment de l’émergence dans l’espace public du militantisme LGBTQI+ – ndlr], où Carl Wittman, un militant d’extrême gauche, rédige Refugees from Amerika : A Gay Manifesto, un texte qui marque alors les gays de l’époque, car il déploie toute une réflexion sur la culture mainstream LGBTQI+ de l’époque qui s’assimile à la société capitaliste.

Il appelle entre autres à critiquer les mécanismes de reproduction sociale au sein des villes refuges comme San Francisco, qu’il considère comme des ghettos urbains pour LGBTQI+ surveillés par des policiers hétéros, afin de créer des formes de lutte et de vie communautaire alternatives, en proposant d’investir notamment la ruralité ou des espaces de résistance à l’intérieur même des villes.

Dans les années qui ont suivi, souvent lancés par des mouvements féministes mais aussi par Carl Wittman lui-même et ses camarades, on assiste à la naissance d’embryons de communautés rurales lesbiennes et gays dans l’Oregon. Du début des années 1970 jusqu’aux années 1990, toute une constellation de communautés ont émergé, lesbiennes et féministes en majorité – avec des Lesbian’s lands mythiques comme Women Share, Owl Farm, Cabbage Lane, Rainbow’s End –, mais aussi gays, avec l’optique de recouvrer une certaine autonomie, de renouer avec un travail manuel, de s’émanciper de la vie urbaine.

Une communauté rurale gay américaine, durant les années 1970. © XJ ELIOTT Une communauté rurale gay américaine, durant les années 1970. © XJ ELIOTT

Ces espaces ont été le creuset d’une critique radicale du capitalisme, avec un intérêt marqué pour de nouvelles formes de spiritualité qu’on englobe aujourd’hui souvent sous le terme de néopaganisme, mais qui regroupent autant des influences préchrétiennes, hindoues, bouddhistes que la réappropriation de traditions spirituelles amérindiennes.

Dans cette contre-culture bouillonnante, on a vu ensuite naître le groupe des Radical Faeries, une communauté d’hommes gays qui se sont rassemblés pour la première fois dans un ashram en Arizona en 1979, avant de s’organiser sous la forme de rassemblements principalement à la campagne, en dehors des codes et des formes de sociabilité urbaine. Il s’agissait pour eux de renouer avec une identité spécifique, le mythe d’un « esprit gay » contestataire, cher à l’un de ses fondateurs, Harry Hay, qui a été l’une des grandes figures du militantisme gay du XXe siècle.

Dans la continuité de ces mouvements, on peut citer aujourd’hui les artistes et performeuses écosexuelles californiennes Annie Sprinkle et Beth Stephens, qui mettent en lien la question de l’identité queer avec le vivant en produisant des formes de militantisme performatif.

Théoriquement, elles substituent au concept de « Terre-Mère », qui sous-tend un rapport extractiviste à la planète, l’idée d’une Terre amante, désirable, en tentant d’insuffler une dimension érotique à notre rapport au vivant.

Elles organisent des mariages avec des éléments naturels menacés de destruction ou de disparition pour en faire des moments collectifs de célébration et de sensibilisation. L’érotique et sa mise en scène deviennent une manière de faire lien, de mesurer notre attachement au non-humain. Cette dimension érotique et joueuse me semble encore très absente de nos perspectives militantes.

La lutte pour le climat a-t-elle encore du mal à imprégner les cercles militants LGBTQI+ ? Quels sont aujourd’hui les nouveaux croisements entre mouvement climat et luttes LGBTQI+ qui se dessinent ?

Dans les communautés LGBTQI+, chacun est exposé à des degrés de violence et d’urgence extrêmement différents. Dans cette société inégalitaire, une femme migrante trans n’aura pas les mêmes possibilités et la même stratégie pour survivre ou se frayer un chemin vers l’accès aux droits qu’un gay blanc issu des classes bourgeoises. Du coup, l’écologie peut autant sembler une lutte lointaine qu’être comprise dans sa dimension la plus compatible avec un capitalisme vert, du genre écologie des petits gestes et développement durable.

Ces différentes conditions d’existence font qu’il est difficile de s’entendre et de produire un discours écologiste et anticapitaliste cohérent depuis nos communautés. Le capitalisme libéral a participé à l’émergence d’une société d’apparence « LGBT friendly », prétendument intégratrice des minorités, qui rend sa critique compliquée.

Quand bien même cette intégration est très morcelée, qu’elle participe parfois de notre protection, elle se mesure à notre capacité, en tant que LGBTQI+, à être intégrés au monde du travail, à pouvoir être exploités à notre tour et à participer plus ou moins directement à de nouvelles formes d’exploitation ou de destruction. 

Avec la lutte anti-sida, nos communautés ont vécu, d’une certaine manière, une expérience de “lutte contre l’extinction”.

Une autre difficulté consiste aussi dans l’absence de récits complexes, dans la méconnaissance ou l’oubli de l’histoire de nos luttes radicales. Cette dernière a été en un certain sens effacée au profit d’un récit souvent lissé d’un combat pour l’égalité et la visibilité, très souvent promu par les institutions officielles. Nous sommes donc englués dans ce mouvement d’assimilation à la société capitaliste, uniquement centré sur la question de la « visibilité » des minorités.

Pourtant, avec la lutte anti-sida, nos communautés ont vécu, d’une certaine manière, une expérience de « lutte contre l’extinction » : c’est une histoire d’auto-organisation politique précieuse, de résistance à l’industrie pharmaceutique et à des discriminations systémiques. Mais comme toute mémoire minoritaire, c’est une mémoire de lutte fragile dont on commence à peine à redécouvrir l’importance et la richesse aujourd’hui.

On observe toutefois un changement depuis quelques années, que ce soit vis-à-vis des questions mémorielles, mais aussi des questions écologistes et climatiques. Il faut souligner la création en Europe de collectifs activistes comme le Climate Justice Camp en Belgique, les Queers4Climate aux Pays-Bas, ou le groupe Rainbow au sein d’Extinction Rebellion en Angleterre. Aux États-Unis, le Queer EcoJustice Project ou le collectif Queer Nature sont aussi de belles initiatives.

«Écologies déviantes» de Cy Lecerf Maulpoix, à paraître aux éditions Cambourakis le 1er septembre 2021. «Écologies déviantes» de Cy Lecerf Maulpoix, à paraître aux éditions Cambourakis le 1er septembre 2021.

Beaucoup de queers ont investis les ZAD, et des Pink Blocs se sont formés dans les manifestations écolos. Lors des camps « climat », au sein du mouvement allemand de blocage des infrastructures fossiles Ende Gelände ou encore parmi les militants de la lutte antinucléaire de Bure, les LGBTQI+ sont, heureusement, de plus en plus présents.

Ce qui est plutôt réjouissant, c’est que les plus jeunes générations qui sont nées au moment où l’urgence climatique devenait plus présente dans les médias investissent de plus en plus la question d’une écologie capable de se modeler autour d’expériences minoritaires queers, décoloniales et féministes.

Elles produisent des pratiques mais aussi des lieux de vie, participent aux grandes mobilisations contre les énergies fossiles avec des discours nouveaux, ou intègrent des dynamiques déjà existantes en portant leurs propres combats pour la justice sociale et climatique !

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