Octobre 17. Jeanne Labourbe, l’institutrice française tuée à Odessa

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Voici la figure la moins célèbre, même si elle fut célébrée en un temps et un espace restreints : Jeanne Labourbe (1877-1919), fusillée à Odessa lors de la brève prise du port par les « Blancs » appuyés par les troupes françaises. Retour sur une étoile filante rouge…

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Lénine, dans son discours d’ouverture de la huitième conférence du Parti communiste russe (bolchevique) – PCR(b) –, le 2 décembre 1919 à Moscou, procède à une sorte de béatification révolutionnaire : « Le nom de la camarade Jeanne Labourbe, exécutée par les Français à Odessa pour propagande bolchevique, est devenu un symbole pour la presse socialiste en France et pas seulement pour sa tendance communiste. Même L’Humanité, plus proche de nos mencheviques et de nos socialistes-révolutionnaires, même pour ce journal, le nom de Jeanne Labourbe symbolise la lutte à la fois contre l’impérialisme français et en faveur d’une non-intervention dans les affaires russes. »

Jeanne Labourbe s’avère la sainte et martyre internationaliste dont l’URSS a failli se doter. Assassinée à Odessa par les troupes française d’occupation le 2 mars 1919, lors de la brève reprise de cette ville portuaire de la mer Noire par les « Blancs », la séditieuse Jeanne appartient désormais à ces cohortes d’anonymes, au même titre que les poilus évoqués par Aragon dans La Guerre et ce qui s’ensuivit (Le Roman inachevé, 1956) – que Léo Ferré devait chanter :

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri.

Au XXe siècle, le voyageur passant par Odessa tombait parfois sur une rue au nom de Jeanne Labourbe, ou bien se retrouvait nez à nez avec sa stèle, à l’entrée du cimetière, sans parvenir à ressusciter cette lointaine et fragile silhouette jadis sentinelle du communisme en une ville cosmopolite, ouvrière, révolutionnaire[1].

La stèle en l'honneur de Jeanne Labourbe, sur sa tombe au cimetière d'Odessa La stèle en l'honneur de Jeanne Labourbe, sur sa tombe au cimetière d'Odessa

Comment retrouver la trace authentique de Jeanne Labourbe, qu’une patine soviétique a recouverte – en faisant d’elle, par exemple, la fille d’un héros de la Commune de Paris, comme s’il fallait transposer dans l’épopée communiste l’équivalent des quartiers de noblesse propres à l’Ancien Régime (à moins que ce ne fût la volonté de faire de 1917 la revanche de 1871 : une rébellion qu’aucun ennemi versaillais n’aura pu mater) ?…

Il faudrait commencer par l’état civil d’une petite commune de quelque 2 750 habitants dans l’Allier, ayant alors le statut de chef-lieu : Lapalisse. Y voit le jour, le 8 avril 1877, Marie Labourbe – on ne naît pas Jeanne, on le devient, au gré des surnoms révolutionnaires… Pour le reste, tout est affaire de témoignages rapportés par la tradition orale communiste. Le père de Marie – dite Jeanne – Labourbe était un journalier aux idées républicaines avancées, qui avait soutenu aux législatives de 1876 Georges Gallay (1812-1880), archétype du quarante-huitard réfractaire au coup d’État du 2 décembre 1851 – Gallay avait alors, en tant que maire de sa bourgade de Neuilly-en-Donjon (500 habitants), organisé le soulèvement de tout le canton, sur lequel s’était ensuite abattue la répression bonapartiste.

En 1896, la jeune fille de 19 ans, repasseuse de son état, tombe sur une annonce réclamant les services d’une gouvernante en Pologne (alors rayée de la carte). Elle se rend sur place – dans l’empire russe –, exécute des travaux ménagers tout en apprenant le français aux enfants de ses employeurs. Elle se lie avec la famille d’un déporté politique, s’initie à la question sociale et devient courrier au service de la révolution qui fermente. En 1905, elle se jette dans la mêlée libératrice amenée à échouer. Elle change de prénom. Voici désormais « l’institutrice Jeanne Labourbe », comme elle ne cessera plus d’être désignée.

Quand la révolution bolchevique triomphe et déplace le siège du pouvoir de Petrograd au Kremlin en 1918, Jeanne Labourbe fonde, le 31 août, le « Groupe communiste français de Moscou ». Cette structure est d’emblée ralliée par quatre membres de la mission militaire française en Russie : le capitaine Jacques Sadoul (voir le chapitre qui lui est consacré), le lieutenant Pierre Pascal (1890-1983, futur professeur en Sorbonne), plus les soldats Robert Petit et Marcel Body. Marcel Body (1894-1984) écrit dans ses souvenirs :

« Au moment de notre adhésion, le Groupe communiste français ne comptait que trois Français et quelques anciens émigrés russes ayant vécu en France ou en Suisse. C’était d’ailleurs un de ces anciens émigrés, Niourine, qui était, si l’on peut dire, la cheville ouvrière du groupe. Homme de confiance du Parti, chef de la section française au commissariat des affaires étrangères, il possédait sinon les qualités, du moins les titres pour être l’animateur politique de ce petit groupe qui végétait depuis sa naissance. Et pourtant ce groupe avait une âme bien française, Jeanne Labourbe, et deux sympathiques figures, Rosalie Barberet, dont l’accent faubourien trahissait les ascendances communardes, et son fils, un gaillard de 17 à 18 ans, qui faisait ses études tout en militant dans les Jeunesses communistes russes. »[2]

Il faudrait ajouter un autre astre féminin gravitant autour du Groupe : Inès (dite Inessa) Armand (1874-1920), dont Marcel Body devait divulguer publiquement, après la Seconde Guerre mondiale, la qualité de maîtresse de Lénine. La gent masculine, fût-elle révolutionnaire, semblait incapable, voilà 100 ans, de distinguer en une femme libre et courageuse autre chose qu’une créature qui mériterait d’être un homme ! D’où l’emploi récurrent de l’épithète « viril » accolée à Jeanne Labourbe.

Exemple, sous la plume de Pierre Pascal : « Son grand cœur, son courage viril, son dévouement absolu à toutes les causes justes, la lancèrent dans le mouvement libérateur. Elle s’y donna certainement tout entière, comme nous l’avons vue parmi nous ne vivre que pour le groupe et pour le communisme. On sait comment elle est morte, le 2 mars 1919, lâchement assassinée dans la nuit, au fond d’un faubourg désert d’Odessa, par un groupe d’officiers français et russes, sous la présidence du général Borius. »[3]

Jeanne Labourbe Jeanne Labourbe
Jeanne Labourbe, à la fin de l’année 1918, quitte Moscou pour Odessa, histoire de gagner à la cause bolchevique les troupes françaises de l’intervention menée en mer Noire à l’encontre de la révolution russe. Elle fait diffuser dans les cantonnements, par des enfants censés écouler journaux et cigarettes, des tracts, des brochures, ainsi que Le Communiste, une feuille qu’elle rédige sur place, cachée par une militante de 67 ans, Mme Leifmann. C’est là, rue Pouchkinskaïa, dans la nuit du 1er au 2 mars 1919, que tout se noue, selon le récit qu’en fera Radkov, un militant bolchevique serbe présent sur place mais qui pourra s’échapper – au point d’être un temps soupçonné par ses camarades de parti – et survivre à la vengeance contre-révolutionnaire. Radkov précise qu’en plus de Jeanne Labourbe et Mme Leifmann, étaient présents les trois filles de celle-ci et le tailleur Lazare Schwetz.

« Nous jouions aux cartes et aux dames, lorsque, tout à coup, on frappa à la porte et, sans attendre, on l’ouvrait toute grande d’un coup vigoureux. Dix hommes entrèrent en trombe et dirigèrent leurs revolvers sur nous, en criant : “Haut les mains !” Ces hommes étaient cinq officiers volontaires (deux généraux, deux colonels et un subalterne), quatre officiers français (trois officiers d’infanterie et un officier de marine) et un civil. »[4]

  • [1] Lire par exemple Olivier Rollin, Circus 1, romans, récits, articles (1980-1998), dont le chapitre sur Odessa place en exergue la citation d’Isaac Babel au sujet de cette cité longtemps à part : « Notre Marseille à nous. » (Éditions du Seuil, collection « Fiction & Cie », 2011)
  • [2] Marcel Body, Un piano en bouleau de Carélie (Hachette, 1981, repris en 1986 chez Spartacus sous le titre : Un ouvrier limousin au cœur de la révolution russe). 
  • [3] Cité par Alfred Rosmer, Moscou sous Lénine (Pierre Horay, 1953 ; réédition François Maspero, 1970 ; réédition Les bons caractères, 2009).
  • [4] André Marty, La Révolte de la mer Noire (Bureau d’éditions, Paris, 1929. ; réédition en fac-similé, éditions François Maspero, 1970).
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