Le charme discret de l’élite bien née

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L’historien Jean-Noël Jeanneney et l’éditeur Ivan Nabokov, dans leurs mémoires respectifs, offrent une plongée en apnée au plus proche et profond d’un XXe siècle révolu. Portraits en pied, art du détail qui tue, morceaux de bravoure garantis.

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Cela pourrait passer pour provocation insupportable. Et occasionner une jacquerie estivale dans le déroulé de commentaires afférent à cet article. Pensez donc : rendre compte des mémoires, très grand genre, de Jean-Noël Jeanneney ! Oui, le petit-fils de Jules Jeanneney (1864-1957), ministre de Georges Clemenceau en 1917, puis de Charles de Gaulle en 1944 – et entre-temps président du Sénat. Oui da, le fils de Jean-Marcel Jeanneney (1910-2010), ministre de Charles de Gaulle entre 1959 et 1969, puis « sherpa » de François Mitterrand en vue du G7 de 1981 à Ottawa.

Pour aggraver son cas, aux yeux sourcilleux des contempteurs de l’endogamie propre à la haute comme de la reproduction des élites, Jean-Noël Jeanneney épousa la fille de Pierre Cot, ministre de Léon Blum et père de Jean-Pierre Cot, ministre de François Mitterrand ; ce que Jean-Noël Jeanneney n’allait pas manquer de lui-même devenir, entre 1991 et 1993.

Né (en 1942) avec une cuillère d’argent républicaine dans la bouche, l’auteur n’a jamais eu les yeux dans sa poche. D’où, à condition de ne point vomir catégoriquement les « vieux mâles blancs », le vif intérêt que suscite Le Rocher de Süsten. Mémoires, 1942-1982 – il y aura donc un second tome et une seconde bronca plébéienne fustigeant la chronique patricienne...

Lors d’une sorte de Grand Tour qui le mena en Asie pendant l'année scolaire 1966-1967 – grâce à une bourse replète de la Fondation Singer-Polignac à sa sortie de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm –, Jean-Noël Jeanneney assure avoir compris le destin des animaux livrés à la curiosité publique dans un jardin zoologique. Au Japon, note-t-il, « dans certains villages, on nous dit que nous étions les premiers Occidentaux que la population eût jamais vus ».

Son livre, en un exercice virtuose de naturalisation sinon d’autotaxidermie, offre à découvrir les ultimes Occidentaux qu’il nous serait donné d’observer. Les voici magistralement empaillés, dans une Grande Galerie de l’Évolution s’enrichissant de spécimens ébouriffants au gré des chapitres. On passe de Charles de Gaulle donnant du « mon cher maître » sardonique au pétainiste Jean Guitton à « un cavalier aux jambes arquées, sec aux yeux clairs et rapides qui me tendit la main comme une flèche bandée à l’arc d’un corps » : Paul Morand.

Celui-ci, à l’Automobile Club place de la Concorde ou dans sa cathédrale inchauffable de l’avenue Charles-Floquet, devait un jour se lancer dans un hymne au grand âge : « La vieillesse, vous savez, c’est la plus belle époque de la vie, la plus belle. Les grandes vacances. On n’a plus de haine, on ne sécrète plus de toxines, on peut regarder les choses paisiblement. » Voilà qui apparaît aussi piquant que mensonger en ce qui concerne l’auteur de L’Homme pressé, impeccable styliste aux relents de grand cloaque octogénaire, ainsi qu’en témoignent sa correspondance avec Jacques Chardonne et son Journal inutile, emplis de venin viscéral et de répulsions recuites.

Jean-Noël Jeanneney, à 17 ans, participe à « Télé Match », premier jeu télévisé, animé par Pierre Bellemare (© copie d'écran du site de l'Ina) Jean-Noël Jeanneney, à 17 ans, participe à « Télé Match », premier jeu télévisé, animé par Pierre Bellemare (© copie d'écran du site de l'Ina)
Jean-Noël Jeanneney, tel un Zelig des cinq dernières décennies du XXe siècle, apparaît dans « Télé Match » interrogé par Pierre Bellemare au début de la télédiffusion française. Puis il éprouve la fatuité coruscante d’Edgar Faure, constate ensuite l'animadversion qu’Alexis Léger – Saint-John Perse en littérature – voue à de Gaulle, avant que d’assister à l’investiture de Ben Bella en Algérie, où M. Jeanneney père a été dépêché comme premier ambassadeur après l’indépendance de 1962. L’auteur se retrouve subséquemment à Rome, au plus fort de Vatican II, et plus tard au théâtre de l’Odéon, au plus fort de Mai 68. Tout cela n'est qu'un résumé des plus succincts.

L’acmé du récit nous transplante à la Boisserie. Le général de Gaulle s'y est métamorphosé en Roi Lear de la Ve République – après avoir, en toute dignité jamais reproduite depuis, mis fin à ses fonctions de chef de l’État une fois perdu le référendum d’avril 1969. Il y étouffe son chagrin et y rédige ses Mémoires.

Quatre anciens ministres, ayant refusé d’aller à la soupe pompidolienne, y sont conviés à déjeuner au fil des mois : Maurice Couve de Murville (la docilité classieuse et marmoréenne faite homme), Pierre Messmer (qui rattrapera sa cure loin des ors en devenant premier ministre de Georges Pompidou en 1972), André Malraux (qui hallucinera dans Les Chênes qu’on abat) et, le 30 décembre 1969, Jean-Marcel Jeanneney, accompagné de son épouse ainsi que de leur fils aîné Jean-Noël – au prétexte de conduire la voiture automobile en ces temps verglacés.

La Boisserie, 30 décembre 1969. De gauche à droite : Jean-Marcel Jeanneney, Yvonne de Gaulle, Charles de Gaulle, Jean-Noël Jeanneney (© capture d'écran du site du Seuil) La Boisserie, 30 décembre 1969. De gauche à droite : Jean-Marcel Jeanneney, Yvonne de Gaulle, Charles de Gaulle, Jean-Noël Jeanneney (© capture d'écran du site du Seuil)
On découvre, à propos de la future entrée subodorée du Royaume-Uni dans le marché commun, la violence du propos gaullien envers le successeur un rien parricide : « Pompidou, de toute façon, il est complètement hors du coup. On ne peut pas résister si on n’a pas une volonté. On est ratiboisé. Ils n’auront pas l’autorité nécessaire pour tenir, ils n’auront même pas l’idée de l’avoir… »

Les journalistes en prennent pour leur grade, cloués par le maître de céans « au plus bas degré de toutes les activités de l’esprit. Il faut toujours qu’ils démolissent, il faut qu’ils dépiautent à l’infini sans jamais rien proposer de constructif ».

Le plus instructif, inattendu, humble, émouvant même, concerne le style du général – ces quatre mots furent le titre d’un essai d’une insolence exquise de Jean-François Revel, en 1959. Dix ans plus tard, la statue du Commandeur confie à Jean-Noël Jeanneney, dans sa thébaïde de la Champagne pouilleuse où il sait le temps lui être compté : « J’ai beaucoup de peine à écrire, je souffre, je souffre, je sue sang et eau et puis je corrige, je rature et puis je donne à taper et puis je recorrige encore et puis pour finir il y a les épreuves et, en fait, on n’est jamais satisfait… Quand j’écris, je veux tout démontrer – il fait le geste de marteler lourdement un clou invisible –, accumuler les arguments, alors les phrases sont beaucoup trop longues, il faut toujours les rafistoler, les rabibocher. »

Ancien de Harvard

Par bien des télescopages – en particulier l’apparition de Kerenski (1881-1970) exilé à Washington après avoir dû céder le pouvoir à Lénine en novembre 1917 –, les mémoires de Jean-Noël Jeanneney trouvent des jointures parfaites avec ceux d’Ivan Nabokov, immense éditeur du domaine dit étranger, né apatride en 1932 : « Ma mère, Natalia, qu’on appelait Natacha, était née Schakhovskoy, une famille princière issue de la dynastie Rurikovitch, quoique moins fortunée que les Nabokov, issus de la noblesse terrienne. »

Ancien de Harvard, ayant épousé Claude Joxe, fille de Louis Joxe (ministre de Charles de Gaulle) et sœur aînée de Pierre Joxe (ministre de François Mitterrand), Ivan Nabokov, qui a fait découvrir à la France des auteurs comme Toni Morrison, V.S. Naipaul, Nadine Gordimer, Doris Lessing ou encore l’immense prosateur hongrois encore trop méconnu Péter Nádas, Ivan Nabokov, mêlé de près à la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie, prend le tragique à la légère.

© Capture d'écran du site des éditions Les Escales © Capture d'écran du site des éditions Les Escales
Tout finit par s’arranger grâce à sa bonne étoile. Le 10 mai 1968, il revient avec son épouse d’un dîner dans le XVIe arrondissement. Voici qu’est bloqué l’accès à la rue Gay-Lussac, où ils habitent : « Nous sommes descendus de notre taxi. Je portais naturellement un costume trois-pièces, j’avais mon parapluie et la chaussée était entièrement envahie de manifestants. Heureusement, dans la masse de jeunes gens qui entassaient des pavés pour élever des barricades, nous avons trouvé une de nos anciennes filles au pair, et elle nous a aidés à passer. Sinon, nous n’aurions jamais pu rentrer chez nous. »

Son beau-père, qui assure alors à Matignon l’intérim de Pompidou en visite en Afghanistan, propose d’envoyer une voiture officielle tandis que les flammes lèchent leur appartement du premier étage…

Le cocasse est partout chez Ivan Nabokov, là où Jean-Noël Jeanneney fait la chasse à la dérision. L’éditeur passe du coq à l’âne – devenu aveugle, il a confié à Philippe Aronson le soin de recueillir et de coucher son récit sur le papier. Au contraire, l’historien annonce son plan, travaille ses transitions, aligne les subjonctifs imparfaits comme à la parade (on pourrait taquiner le producteur de « Concordance des temps » sur France Culture en le prenant en défaut une couple de fois avec une subordonnée ne répercutant pas la marque du temps de la principale). Toujours, il livre des informations sûres et maintes fois vérifiées (nous avons cependant, excité tel un chien de sanglier par le défi, décelé une erreur factuelle à propos de Yasuhiro Nakasone, qui oncques fut ministre de l’intérieur au Japon, contrairement à une assertion de la page 176).

Comment oses-tu contredire papa ?

Claude Nabokov née Joxe

La différence essentielle, chez Ivan Nabokov, consiste à faire fi de l’irréfragable loyauté familiale que cultive Jean-Noël Jeanneney, même si on sent celui-ci tiraillé entre les lignes quand son père s’en va déloger Pierre Mendès France à Grenoble, lors des élections législatives dites « de la trouille » en 1968. L’éditeur, au contraire, envoie balader son daron, le musicien Nicolas Nabokov, cousin de l’écrivain Vladimir, dans une scène sanguine et pleine de vie. De même qu’il ose, lors de l’opération désastreuse de Suez en 1956, répliquer que tout cela échouera à son beau-père Louis Joxe, alors secrétaire général du Quai d’Orsay et fier d’annoncer la future prise du canal ; au point de se mettre à dos sa chère Claude : « Comment oses-tu contredire papa ? »

La Vie, les gens & autres effets secondaires : souvenirs d'un distrait, d'Ivan Nabokov, propose des mémoires de chien dans un jeu de quilles, avec des moments d’attendrissement intenses mais brefs – la mort de sa femme, en avril 2020, donne lieu à des lignes qui frappent au cœur. Chez Jean-Noël Jeanneney, maître cerveau sur son homme perché, une certaine sécheresse émotionnelle vise à toujours clarifier l’analyse de ce qui lui fut offert de vivre et de considérer.

L’un et l’autre, avec chacun son style, sa sensibilité, sa personnalité, mais aussi son inscription dans le domaine de la direction de l’esprit, l’ordre social et la classe dirigeante, illustrent en définitive ce proverbe médiéval : « D’un bon arbre tombent de bons fruits. » Il nous faut le citer ici en latin, puisque cette langue vénérable parsème les mémoires de Jean-Noël Jeanneney – alors que l’anglais jaillit dans ceux d’Ivan Nabokov : « Arbore de dulci dulcia poma cadunt. »

***

Le Rocher de Süsten. Mémoires, 1942-1982, de Jean-Noël Jeanneney (Seuil, 426 p., 25 € – parution : 27 août 2020).

La Vie, les gens & autres effets secondaires : souvenirs d'un distrait, d'Ivan Nabokov avec Philippe Aronson (Les Escales, 172 p., 19,90 € – parution : 7 janvier 2021).

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