Cinq mois après, les ex-GM&S veulent rester debout

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Samedi à Saint-Denis, une soirée spéciale célèbre le combat des salariés de l’usine de La Souterraine, qui a perdu plus de la moitié de ses emplois en septembre. La situation est sombre pour ceux qui ont perdu leur poste, et même les salariés repris ne sont guère optimistes.

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Se voir, être ensemble, faire la fête, l’événement. Plutôt que ressasser son amertume. Ce samedi 10 février au soir, une soixantaine d’anciens salariés de l’usine GM&S de La Souterraine (Creuse), se retrouvent à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) pour participer au festival Rebel Rebel, organisé par le cinéma indépendant L’Écran. On les avait laissés en septembre, sonnés au bout de neuf mois de combat contre la fermeture annoncée de leur entreprise, devenue un enjeu politique dans la foulée de l’élection d’Emmanuel Macron. Le tribunal de commerce avait finalement donné son accord pour une reprise partielle de l’activité, le repreneur ne réembauchant que 120 salariés et laissant 156 personnes sur le carreau.

Ils sont aujourd’hui en vedette au beau milieu d’une programmation qui compte parmi ses invités les cinéastes Larry Clark, Tony Gatlif ou Jean-Pierre Mocky. Celui qui leur vaut d’être présents est le documentariste américain d’origine polonaise Lech Kowalski, qui les a suivis et filmés pendant six mois. En septembre, il a même été placé en garde à vue pour les avoir suivis lors d’une manifestation à Guéret, avant que le parquet n’abandonne les poursuites en novembre.

Le film, en cours de montage, sera diffusé sur Arte. En attendant, le réalisateur a organisé une soirée happening : un groupe de rock, une projection de séquences du film à venir, une représentation théâtrale… Il a aussi convié les patrons des constructeurs automobiles PSA et Renault, qui étaient les donneurs d’ordre du sous-traitant GM&S. La lettre qu’il a adressée aux constructeurs, féroce, les invite à « discuter avec eux, les ouvriers, une population démographiquement menacée d’extinction (…), des personnes indispensables que vous rencontrez rarement, du fait que vos vies sont si remplies qu’elles vous empêchent de connaître de tels plaisirs ».

Ce samedi, Vincent Labrousse sera bien sûr du voyage. « Ce qu’on a fait pendant plus d’un an, ces belles amitiés qu’on a nouées, on ne veut pas les effacer », dit le délégué syndical CGT, qui a mené la mobilisation à coups d’actions spectaculaires avant d’être finalement licencié en décembre, après accord de l’inspection du travail. Déterminés à tout tenter pour sauver plus d’emplois, « les GM&S » ont menacé de faire sauter leur usine, ce qui avait attiré les caméras et enfin déclenché une mobilisation politique nationale, puis allumé des feux de palettes et de pneus dans l’usine, brûlé une petite machine, bloqué plusieurs usines de Renault et PSA…

Vincent Labrousse assume. « Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose. Je ne regrette pas un combat légitime, digne, sans violence, souligne-t-il. Aujourd’hui, je peux regarder ma fille dans les yeux, me raser le matin devant mon miroir. »

Les syndicalistes de GM&S, avec leur avocat Jean-Louis Borie. © Capture d'écran - compte twitter des GM&S (@gmsenlutte) Les syndicalistes de GM&S, avec leur avocat Jean-Louis Borie. © Capture d'écran - compte twitter des GM&S (@gmsenlutte)

Mais aujourd’hui, il faut passer à autre chose, pousser la porte de Pôle emploi et espérer dénicher un nouvel emploi : « J’ai passé 25 ans dans l’entreprise, j’y ai construit ma carrière, il n’est pas simple de passer à autre chose. Je n’écarte aucune piste pour retrouver du travail, et s’il faut déménager, je le ferai. » Avec son poste d’automaticien-roboticien au bureau des méthodes, il ne s’estime pas trop mal armé pour trouver autre chose. Contrairement aux salariés moins qualifiés, simples opérateurs dans cette usine d’emboutissage. Ils peinent, et les chiffres officiels concrétisent une réalité franchement mauvaise.

Selon les derniers comptages officiels, fin janvier, 5 salariés licenciés ont retrouvé un CDI. 11 ont déniché un CDD, et 22 sont en formation. Restent 118 personnes. Et encore, souligne Vincent Labrousse, les formations dispensées ne sont pour l’instant pas très ambitieuses : des permis poids lourds, trois semaines pour maîtriser un logiciel de dessin technique, des cours d’anglais. Un seul salarié a un projet bien avancé, pour devenir aide-soignant.

« La situation est exactement celle qu’on pouvait craindre. Il y a beaucoup d’amertume parmi les salariés, repris ou licenciés. Maintenant, on galère, on est dedans, il faut voir comment réinventer nos vies », glisse le délégué syndical. Certes, une cellule d’accompagnement bien fournie a été montée, mais elle peine à trouver des solutions. « Même pour bénéficier de la portabilité de la mutuelle, c’est un gros casse-tête pour certains salariés », signale Vincent Labrousse.

Son ex-collègue Franck Cariat l’assure, il « aimerait être optimiste, mais c’est difficile : dans la Creuse, il n’y a pas grand-chose ». Il y a bien « quelques grandes entreprises, comme Legrand ou Valeo, mais elles nous ont indiqué qu’elles ne comptaient pas spécialement embaucher ». Quant au « job dating » organisé il y a quelques jours, il a permis aux anciens salariés « de rencontrer une vingtaine d’entreprises en même temps et de distribuer des CV, mais pas plus que ça, les gens ne sont pas rappelés ».

Franck Cariat s’estime chanceux, il a passé un master d’ergonomie (pour travailler sur les conditions et l’environnement de travail) en parallèle de son travail, en 2013, dans l’optique de devenir cadre chez GM&S, avant que les difficultés ne rattrapent l’entreprise. Il envisage de monter une entreprise avec un ami.

« Mais pour certains autres, l’usure mentale est déjà là, s’alarme-t-il. On parle de partir, de quitter la région. Un ex-salarié a vendu, en perdant 10 000 à 15 000 euros, et va s’installer à Saintes [en Charente-Maritime – ndlr], là où sa femme a trouvé du travail. Mais lui doit en chercher là-bas. Et si on est une centaine à vendre nos maisons en même temps, elles vaudront une misère, et ça deviendra compliqué de se réinstaller ailleurs avec la somme qu’on obtiendra. »

En octobre, Emmanuel Macron avait fustigé les salariés, coupables de « foutre le bordel » alors qu’ils auraient dû postuler pour des emplois vacants d’une entreprise de fonderie d'Ussel (Corrèze). « Il y en a qui ont les qualifications pour le faire et ce n’est pas loin de chez eux », avait estimé le président. Un jugement lapidaire que Franck Cariat n’a pas digéré. « C’était une sortie inappropriée, il n’a pas pris suffisamment en compte les spécificités du territoire : aller travailler à Ussel, c’est deux heures de voiture aller et retour, pour être payé au Smic, rappelle-t-il. Vu le prix de l’essence, c’est très peu intéressant. Un salarié a accepté de le faire, mais c’est simplement pour valider les trois derniers trimestres nécessaires avant sa retraite. »

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