Les Pages jaunes menacées par un «hold-up financier»

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Le groupe SoLocal, qui détient le célèbre annuaire, a annoncé qu’il allait supprimer 1 000 postes sur 4 400. Une saignée officiellement justifiée par la transition vers le numérique. Mais les salariés dénoncent une supercherie : le plan vise surtout à satisfaire les attentes financières des actionnaires.

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À l’étroit dans un de ces petits sous-sols accessibles depuis le parvis central dont regorge La Défense, ils s’observent en chiens de faïence. Ce vendredi 9 mars, d’un côté des barrières se tiennent les petits actionnaires de SoLocal Group, l’entité qui regroupe les Pages jaunes et Mappy. Ils se hâtent d’entrer pour accéder à l’assemblée générale annuelle du groupe, où ils approuveront notamment la politique de rémunération de ses dirigeants, dont les 520 000 euros annuels dévolus au nouveau directeur général Éric Boustouller, ancien dirigeant de Microsoft arrivé à l’automne. Ce dernier aura aussi droit à un bonus susceptible de tripler ce salaire, en fonction de l’évolution du cours de Bourse, de la rentabilité de l’entreprise et de la réduction des coûts. Sans oublier le cadeau de bienvenue qui lui est réservé : un million d’actions gratuites (valorisées aujourd’hui 1,1 euro chacune), attribuées en « contrepartie à la renonciation par l’intéressé à des droits significatifs de rémunération à long terme au titre de ses anciennes fonctions », selon les documents de l’assemblée générale.

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De l’autre côté des barrières, quelques dizaines de salariés, militants syndicaux pour la plupart, espèrent faire entendre leur colère. Ils dénoncent sans relâche le très sévère plan de restructuration présenté par la direction de SoLocal le 13 février : 1 000 emplois supprimés en deux ans, pour un groupe qui emploie 4 400 personnes. Mais la saignée sera encore plus sévèrement ressentie puisqu’elle se concentre sur les Pages jaunes, qui comptent 3 600 salariés. 40 à 50 % des suppressions de poste concernent les commerciaux, suivis par les équipes marketing et managériales (15 % chacune).

L’entreprise compte aujourd’hui vingt-trois sites en France. Elle compte désormais regrouper son activité autour de sept « hubs » : le siège à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), quatre sites pour la vente et le support client, et deux sites de production. Le 1er mars, 600 salariés, venus de toute la France, se sont rassemblés devant le siège de l’entreprise pour protester. Représentés par une large intersyndicale, ils sont vent debout. À 55 ans, Erik, 28 ans de maison, en est un bon exemple. Basé à Nancy, où l’antenne des Pages jaunes compte plus de 150 salariés, il a de bonnes raisons de s’inquiéter : l’implantation locale sera entièrement fermée, et les salariés incités à aller s’installer à Lille. Inenvisageable pour Erik, avec des enfants scolarisés et un crédit immobilier à rembourser.

La situation s’annonce bientôt critique pour lui… et pour sa femme, dans l’entreprise depuis 18 ans. « J’ai fait entrer ma femme, on a tous fait ça, inciter les membres de notre famille à entrer dans ce qui était, est toujours, une belle boîte », raconte Erik. Le couple a appris la très mauvaise nouvelle un matin, à la radio, avant que l’information ne soit confirmée par un mail interne. Un choc. « C’est comme si on se prenait une bagnole en pleine tête sur la route des vacances… » Aujourd’hui, Erik est « en rogne » : « Après le choc, c’est la colère. On va gonfler le jabot, et y aller, au combat. »

À La Défense, le ton est le même. D’autant que le détail des 240 suppressions de poste prévues pour les 1 200 salariés du siège de l’entreprise commence à être connu. « Les salariés sont écœurés, dégoûtés. Nous sommes très en colère, témoignent Hélène Ganchou et Clarisse Bénard, déléguées syndicales CGT au siège. La direction nous méprise. Elle a commencé à informer les salariés du siège concernés, service par service. Certains sont fusionnés, d’autres disparaissent, c’est du saupoudrage, tout le monde va être touché. Certains ont appris en réunion plénière qu’ils étaient concernés, et ça continuera jusqu’à la mi-mars… » Pas loin, un salarié désemparé glisse : « C’est la descente aux enfers, on ne peut rien faire. »

Les membres de l'intersyndicale SoLocal, le 9 mars à La Défense. Les membres de l'intersyndicale SoLocal, le 9 mars à La Défense.

Mais l’intersyndicale espère faire mentir ce constat fataliste. Sans, pour l’heure, beaucoup d’éléments pour nourrir leur espoir. Le vendredi 2 mars, ils ont tenté de présenter un plan alternatif à la direction, exigeant une visibilité réelle sur la stratégie de l'entreprise à trois ans et qu’elle s’engage à réinvestir 90 % du bénéfice dans l’entreprise, à maintenir l’emploi ainsi que les sites locaux. Ils ont reçu une nette fin de non-recevoir. La prochaine réunion est prévue le 13 mars, mais aucun signe ne permet de penser que le blocage sera levé. Les syndicats parlent de « violence », de « cynisme » et de « mépris des salariés ».

L’entreprise argue de difficultés économiques pour justifier son plan de licenciements : un chiffre d'affaires en baisse de 6 % à 756 millions d'euros en 2016, des bénéfices des activités réelles en baisse eux aussi de 6 %, à 51 millions. Une justification qui fait s’étrangler les salariés : au lendemain même de l’annonce du plan social à venir, SoLocal a en fait publié un bénéfice net de 336 millions d’euros, en hausse de plus de 500 % en 2017 ! Un excellent chiffre dû en grande partie à la restructuration de la dette, passée de la somme astronomique de 1,2 milliard à 400 millions d’euros.

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