Les secrets de Xavier Niel (5). Copilote du nouveau «Monde»

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C'est le rachat du quotidien Le Monde, aux côtés de Matthieu Pigasse et de Pierre Bergé, qui a fait basculer Xavier Niel. Le flibustier flamboyant, parfois considéré avec mépris par le monde du CAC 40, est entré d'un coup dans l'establishment. Depuis, il veille jalousement sur son nouveau joyau, d'une manière discrète, mais inflexible.

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Ce mardi de début décembre 2012, devant le crématorium du Père-Lachaise encombré d’une foule de journalistes et de salariés du Monde, sa position valait symbole. Sans doute involontaire, mais pas moins éclairante sur les rapports qu’entretient Xavier Niel avec le quotidien du soir. Lors des obsèques d’Erik Izraelewicz, le directeur de la rédaction du journal décédé le 27 novembre, Niel est resté dehors, dans le froid.

Il ne s’est pas assis aux côtés des deux autres actionnaires du quotidien, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse, ne s’est pas glissé non plus auprès des représentants du journal. Arrivé peu de temps avant le début de la cérémonie, il est resté à l’extérieur, au milieu des salariés, qui débordaient largement les capacités d’accueil du crématorium. Il a patienté jusqu’à la fin pour pénétrer dans la salle afin de transmettre ses condoléances à la famille. Discret, en retrait, mais pourtant bien présent. Une posture atypique, et familière pour celui qui a mis 35 millions d’euros sur la table pour devenir une des lettres du trio « BNP », actionnaire de contrôle du quotidien du soir.

C’est sans aucun doute la prise de contrôle du Monde, en juin 2010, qui a fait basculer l’homme. Auparavant, il était principalement décrit comme un exotique flibustier du business, emmerdeur, sympathique et hors du système. Avec un gros chèque, loin de son champ d’activité, il est tout à coup entré dans l’establishment. Ce n’était pas la première fois qu’il prenait une participation dans un média, mais il avait jusque-là surtout mis des billes dans une multitude de jeunes pousses médiatiques (dont Mediapart, lire la boîte noire de cet article). En quelques années, il avait aussi appris à roder un subtil jeu de relations, entre complicités et pressions, avec les journalistes.

Mais rien ne laissait deviner qu’il en viendrait à présider aux destinées du groupe Le Monde, qui comprend, outre le quotidien, les hebdomadaires Télérama, Courrier International et La Vie. La disparition soudaine d’Izraelewicz, 58 ans, après un malaise au siège du quotidien, pourrait confirmer Niel dans ce rôle. Car une fois l’émotion retombée, maintenant que la période de décence est passée, une question se pose, aiguë : qui pour remplacer « Izra » ?

L’équation est compliquée. Alain Frachon, qui était directeur éditorial, n’a repris la fonction que de façon provisoire, en soulignant « qu'il n'était pas et ne serait pas candidat à la succession d'Erik ». Le candidat qui sera choisi devra, avant de recueillir les 60 % des voix nécessaires de la Société des rédacteurs du Monde (SRM), faire consensus dans le trio des actionnaires. Ou bien être imposé par l’un des trois hommes d’affaires, qui devra être assez dominant pour dicter son choix. Beaucoup d’observateurs font le pari que le fondateur d’Iliad sera bientôt dans cette position.

Quand Le Monde faisait le portrait de ses actionnaires - 7 novembre 2010 Quand Le Monde faisait le portrait de ses actionnaires - 7 novembre 2010

Pour l’heure, les coactionnaires sont unis et parlent presque d’une même voix, comme ils l’ont démontré lors du dernier conseil de surveillance, le 17 décembre. Ils ont par exemple tous défendus le relèvement de 20 centimes du prix de vente du journal, désormais à 1,80 euro. Mais il existe une petite dissension entre eux : le conseil a évoqué le possible décalage de la parution du journal, qui pourrait passer de l’après-midi au matin. Éternel serpent de mer, auquel Bergé est farouchement opposé, alors que ses deux partenaires ne professent pas de conviction profonde.

Comment les rapports entre les trois hommes évolueront-ils ? À 82 ans, Bergé ne restera pas à son poste de président du conseil de surveillance pendant de longues années ; Pigasse, lui, est très occupé par ses activités de patron français de la banque Lazard. Une fois atteint son objectif de devenir un patron de presse respecté, il pourrait se lasser d’avoir à garder un œil vigilant sur la gestion quotidienne du Monde. Reste Niel.

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Pour faire cette enquête, nous avons recueilli les avis de nombreux témoins, dont certains ont voulu rester anonymes. Nous avons aussi pu consulter de nombreuses pièces judiciaires ou certains documents confidentiels concernant Iliad et Free, que nous évoquerons ou publierons tout au long de cette enquête.

Dans le cours de notre travail, nous avons bien sûr fait savoir à Xavier Niel que nous souhaiterions le rencontrer, pour lui soumettre les questions que nous nous posions et vérifier nos informations. Nous lui avons aussi indiqué que nous souhaiterions lui donner la parole dans le fil de cette enquête.

Après de nombreux échanges de mails avec lui, Xavier Niel nous a finalement fait savoir qu’il ne souhaitait pas nous rencontrer. En réponse, nous lui avons dit notre regret et, dans le souci d’être le plus précis possible, nous lui avons adressé, toujours par mail, 21 questions, lui demandant s’il avait l’amabilité de nous confirmer ou d'infirmer certaines de nos informations.

On trouvera sous l’onglet « Prolonger » ces 21 questions.

Xavier Niel nous a, de nouveau, fait savoir qu’il ne souhaitait pas répondre à ces questions et nous a indiqué que nous devions nous adresser au service de presse d’Iliad. Nous avons donc transmis ces questions à la responsable de ce service de presse, qui nous a indiqué dans un premier temps qu’elle ne serait pas habilitée à répondre à toutes les questions. Pour finir, elle nous a adressé les réponses – souvent de manière laconique – à 4 des 21 questions que nous lui avions communiquées.

On trouvera aussi ces 4 réponses sous l’onglet « Prolonger » et nous les mentionnerons autant que de besoin dans le fil de notre enquête.

Nous nous devons enfin de préciser que Xavier Niel détient une part du capital de Mediapart, mais dans une infime proportion, et de manière indirecte. Concrètement, les cofondateurs de Mediapart ont eu pour première ambition, en créant ce journal en ligne, de garantir son indépendance. Aux côtés d’investisseurs-citoyens et des actionnaires salariés, ils contrôlent donc la majorité du capital. Une « Société des amis » a aussi été créée, qui a reçu des apports financiers de 88 personnes. Xavier Niel est donc l’un des 88 membres de cette société. Précisément, il a apporté 200 000 euros à cette société, soit 12,68 % des concours financiers rassemblés par la « Société des amis », laquelle détient 12,99 % du capital de Mediapart. Xavier Niel ne participe pas aux instances dirigeantes de la « Société des amis », ni non plus, par conséquent, à celles de Mediapart.