Série. Les possibles (14/22) Uber, Deliveroo : les batailles de l’ubérisation Reportage

À Bordeaux, la coopérative qui monte à l’assaut de Deliveroo et Uber

Fondée par d’anciens livreurs travaillant pour les plateformes, Coursiers bordelais fait vivre cinq personnes. Elle s’appuie sur CoopCycle, une fédération de coopératives qui a essaimé partout dans le monde et fournit outils techniques et conseils pratiques.

Dan Israel

15 juillet 2020 à 12h59

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Bordeaux (Gironde).– Sur le sac de livreur qu’il endosse juste avant d’enfourcher son vélo, le logo Take Eat Easy, presque effacé, disparaît sous celui des Coursiers bordelais. Et le symbole est trop beau pour le manquer.

Cela fait déjà bien longtemps qu’Arthur Hay ne sillonne plus les rues au nom de la première plateforme de livraison de repas à s’être implantée massivement en France. Take Eat Easy a fait faillite en 2016, disparaissant du jour au lendemain sans verser la rémunération due à des milliers de coursiers pour leur dernier mois de travail. Depuis, l’entreprise a été la cible de la première décision de la Cour de cassation estimant que des travailleurs des plateformes, indépendants sur le papier, devaient être considérés comme des salariés classiques – la Cour a jugé en mars dernier qu’il en était de même pour les chauffeurs travaillant avec Uber.

© Takumi Kobayashi / Mediapart

Entre-temps, Arthur Hay a monté la première section syndicale des livreurs à vélo, estampillée CGT. Et avec deux anciens collègues, il a fondé début 2018 Coursiers bordelais, une entreprise de livraison indépendante, éthique et coopérative – le statut officiel de coopérative devrait leur être attribué dans les semaines à venir. Le but affiché est de bâtir une alternative au modèle des plateformes, au bénéfice intégral des travailleurs.

Par le biais de la fédération CoopCycle, dont Mediapart avait suivi les balbutiements il y a trois ans, les Bordelais sont en lien constant avec une trentaine d’autres coopératives bâties sur le même modèle, en France et un peu partout en Europe. À bas bruit, une internationale de livreurs engagés, pour ne pas dire rebelles, se construit. Et le succès est indéniable.

« Nous avons monté la boîte il y a deux ans et demi, à partir de rien. Juste l’envie. On imaginait pouvoir se salarier au bout d’un an, et tout le monde nous disait qu’on était fous, que ça ne marchait pas comme ça. Mais ça a marché », constate Arthur Hay.

Les cinq salariés de Coursiers bordelais dégagent pour l’heure un chiffre d’affaires annuel de 100 000 euros. Ils sont payés au Smic, se livrent au décompte scrupuleux de leurs heures supplémentaires au-delà des 35 heures hebdomadaires, et prennent huit semaines de vacances par an. Leur matériel et leurs vélos sont payés par l’entreprise. Le jeune homme de 31 ans estime que dans moins d’un an, l’entreprise dégagera de quoi payer chacun 1 500 à 1 600 euros net par mois.

© Coursiers Bordelais

Fleurs, prothèses dentaires ou résultats de laboratoires d’analyse, produits de luxe, courses de supermarché, plats de traiteurs, mais aussi installation de bornes photo, et même distribution de tracts pour les musées de la ville et animation de petits ateliers culturels décentralisés : la gamme d’activité des livreurs est large. Mais les jeunes entrepreneurs s’apprêtent seulement à se lancer frontalement contre les géants Deliveroo et Uber qui, à Bordeaux comme ailleurs, font la loi dans la livraison de repas cuisinés par des restaurants.

Vu les acteurs en place, « il n’y a rien de pire que ce secteur de la “foodtech” pour trouver un modèle économique qui fonctionne », souligne Arthur Hay : « Les plateformes sont des concurrents qui ont les moyens et le droit d’exploiter des travailleurs n’ayant pas le choix. C’est une forme de concurrence extrême. »

Et pas question de s’aligner sur ces conditions de travail, là où d’autres entreprises de livraison naissantes copient le modèle des plateformes, y compris à Bordeaux. Le site de la petite équipe pédaleuse le clame sans détour : « Nous mettons un point d’honneur à refuser l’exploitation et le salariat déguisé. L’ubérisation et l’individualisation du travail n’ont pas leur place dans notre entreprise. »

Arthur Hay, coursier, militant CGT et fondateur de coopérative. © D.I.

Le profil du cofondateur de Coursiers bordelais n’est évidemment pas étranger à ces prises de position. « Je considère que militer dans le syndicalisme et monter une entreprise alternative à côté, c’est logique, cela permet de créer des ponts », dit celui qui a aussi été candidat sur la liste communiste aux élections européennes de 2019. À la rentrée, il espère occuper l’un des deux postes à mi-temps que la CGT a décidé de financer pour lutter contre l’ubérisation.

Les premiers collègues qu’il a embarqués dans l’aventure, Arthur Petitjean et Théo Meltz, partagent ses positions. « J’ai directement recruté à la Bourse du travail, pendant des permanences syndicales, sourit Arthur Hay. Notre objectif est de garder le contact avec la recherche et le monde syndical qui lutte contre l’ubérisation, d’extraire les savoirs et d’imposer un modèle alternatif. »

Comme toute coopérative, l’entreprise appartient à ses salariés. Chacun dispose d’une voix égale lors des prises de décision importante. L’organisation du travail y repose sur la même logique. Toutes les semaines, quatre salariés se répartissent équitablement les créneaux horaires sur la semaine, et le cinquième s’occupe de l’administratif, et surtout du « dispatch », l’attribution et la régulation des courses.

Ce mardi de début juillet, c’est Arthur Petitjean qui s’occupe du dispatch. Coursiers bordelais ne disposant pas encore de bureaux – mais ses divers vélos, vélos-cargos et équipements sont logés dans deux grands garages – il est installé dans la cour de Musette, un café-boutique de vélo lancé la même semaine que leur entreprise. Crête de cheveux ébouriffés sur la tête, jonglant entre deux téléphones et un ordinateur portable, et devant s’interrompre pour réaliser une course en urgence, il raconte une entreprise qui tourne bien : « On n’a plus fait de démarchage commercial depuis que nous nous sommes lancés, et nous sommes bien occupés. »

En témoigne le passage en coup de vent de Clément Bréard, arrivé trois semaines plus tôt en remplacement d’un membre de l’équipe qui a démissionné pour changer d’activité. Maillot de cycliste au nom de l’entreprise sur le dos, petite casquette cycliste remontée sur le crâne, le jeune homme n’a que quelques minutes pour avaler son déjeuner et filer enchaîner deux autres livraisons. Ce qui ne l’empêche pas d’afficher un sourire ravi.

« Depuis trois semaines, je revis !, lâche-t-il. Quand je travaillais avec Deliveroo, j’avais une pression permanente, l’angoisse toujours présente de ne pas faire assez de chiffre. Pour gagner sa vie, il faut rester douze heures sur le vélo… Ici, je travaille 7 heures par jour et je sais que je peux compter sur mes collègues en cas de pépin. C’est le bonheur. »

Mais, tempère Arthur Petitjean, « même si nos clients les plus fidèles savent que nous sommes engagés, le côté militant n’est jamais un argument commercial ». « Les entreprises travaillent avec nous pour la qualité de nos services : nous sommes à l’heure, nous nous adaptons à presque toutes les demandes, quitte à nous creuser sérieusement les méninges, et nous avons développé une relation de confiance avec nos clients », énumère-t-il.

Confirmation du laboratoire d’analyse CAP, qui fait appel à leurs services depuis plus de deux ans : « Ils sont jeunes, sympas et efficaces. Ils bossent bien, et en vélo, ils sont très rapides. Ils peuvent se faufiler dans les petites rues où les voitures ont du mal à passer. » Chez Amour de fleurs, c’est le « souci écologique » qui est mis en avant : « Bien sûr, ils sont rapides et disponibles. Mais faire livrer en vélo, c’est aussi logique pour notre boutique, où nous n’utilisons pas de cellophane pour emballer nos bouquets, par exemple. »

CoopCycle, fédération de coopératives du monde entier

C’est également la question écologique qui motive Morgan Lamart, le doyen de la bande, 35 ans, une barbe aux dimensions respectables et le corps sec d’un sérieux coureur de fond. « Plus on livre à vélo, moins il y a de camions dans nos villes. Aujourd’hui, entre 8 h 20 et 12 h 40, j’ai déjà roulé 62 kilomètres. Ce sont 62 bornes que n’aura pas faites une camionnette dans Bordeaux », se réjouit-il.

Lui qui peut pédaler plus de 100 kilomètres lors de journées particulièrement chargées a un profil atypique : avant de rejoindre l’équipe en octobre, il était fonctionnaire, ingénieur qualité au ministère des armées « Je passais toute la journée devant mon écran, sur Excel ou Word, je n’en pouvais plus de cet emploi de bureau, confie-t-il. Aujourd’hui, je suis heureux en me levant. »

Clément Bréard et Morgan Lamart, derniers arrivés dans la coopérative. © D.I.

Ses fondateurs estiment que Coursiers bordelais n’a pas achevé sa croissance. « Il y a un an, je tablais sur le fait qu’on soit six ou sept salariés aujourd’hui, mais on a pris un coup avec le Covid, indique Arthur Petitjean. On a perdu des clients, d’autres rouvrent tout doucement. »

Une complication parmi bien d’autres. « Quand tu montes une entreprise, tu découvres qu’être auto-entrepreneur, ce n’est pas du tout être un entrepreneur, rappelle Arthur Hay. Il ne suffit pas de se connecter à une appli en appuyant sur un bouton, les difficultés sont nombreuses. Pour commencer, on a lancé une boîte en étant tous nuls en administratif ! »

Au fil des mois, il a fallu ajuster, à commencer par les tarifs de livraison, trop bas au départ (aujourd’hui, il faut compter 7 euros pour une course de 2 kilomètres avec une charge de moins de 6 kilos, et 11 euros lorsqu’un vélo-cargo est nécessaire). Il a aussi fallu laisser passer du temps, avant de pouvoir organiser optimiser les tournées en groupant des commandes. « Au début, on pédalait autant qu’aujourd’hui, mais on gagnait deux fois moins », sourit Arthur Hay.

L’expérience qu’ils ont accumulée, les Bordelais la partage volontiers avec « les groupes de coursiers “vénères” des grandes villes » qui veulent s’auto-organiser, un peu partout dans l’Hexagone et au-delà. Et ils disposent pour cela de l’outil idoine : la fédération CoopCycle.

Imaginé dès le départ comme devant fournir l’outil technique permettant aux livreurs à vélo de ne plus être dépendants des applis Deliveroo ou Uber Eats, le projet a été lancé en 2017 par une poignée de militants rassemblés sur les décombres de Nuit debout. L’idée était aussi d’offrir un espace collectif pour rassembler les initiatives naissant dans diverses villes.

Le double objectif est atteint. Plusieurs dizaines de coopératives, adhèrent désormais à CoopCycle, et utilisent l’appli ou une déclinaison Internet, contre le paiement de 2 % de la valeur ajoutée qu’ils dégagent (la valeur ajoutée correspond au chiffre d’affaires, moins les investissements pour faire tourner l’entreprise) et la mise à disposition d’un des salariés au moins une fois par semaine pour participer à divers groupes de travail.

Outre l’outil technique, cette fédération de coopératives permet d’échanger sur toutes les questions – techniques, administratives, commerciales ou politiques – qui surgissent lors de la création de ce type d’entreprises. « Entreprendre, ce n’est pas un gros mot : nous, on essaye d’entreprendre, mais sans marcher sur les autres, résume Alexandre Segura, fondateur et principal développeur informatique de CoopCycle. La technologie, ce n’est pas le plus difficile quand on se lance. Il est plus compliqué de construire un groupe de personnes solidaires, qui restent unies et motivées. »

Très longtemps contributeur bénévole, Alexandre Segura a monté presque de A à Z l’infrastructure technique de CoopCycle. Rémunéré à plein temps depuis janvier, il est aujourd’hui accompagné d’un chef de projet à mi-temps, coopérateur à Grenoble. Et même s’il trouve que « les choses n’avancent pas encore aussi vite qu’on le voudrait », il lui est difficile de contester le succès de cette petite entreprise utopiste.

CoopCycle est le socle sur lequel s’appuient des dizaines de coopératives en France, en Belgique, en Angleterre, en Espagne, en Pologne ou au Canada. En France, une « grosse étape » vient d’être franchie, celle de l’implantation à Paris : Olvo, coopérative forte de 24 livreurs dans la capitale, utilise le moteur technique de CoopCycle pour le site resto.paris, tout juste lancé. En collaboration avec des restaurants, il s’agit de proposer des plats éthiques, et adaptés à la livraison. « On ne servira pas des burgers tièdes et des frites molles », précise le développeur, qui estime qu’« il y a toute une rééducation des consommateurs à faire : on ne fera jamais une livraison en 30 minutes pour 2 euros ».

En attendant, la fédération est en cours de discussion, au nom de ses coopératives avec une chaîne de magasins pour assurer des livraisons dans toute la France. Une négociation est également engagée avec un assureur pour obtenir un contrat type permettant d’assurer décemment les marchandises transportées. « Les assureurs ne veulent pas travailler avec une entreprise de cinq personnes, on n’arrive pas à obtenir des contrats intéressants, indique Arthur Hay. Alors aujourd’hui, quand tu roules, tu sais que si tu t’éclates par terre, tu peux couler la boîte. »

La vague CoopCycle continue à grossir, partout dans le monde : la crise déclenchée par le Covid a éveillé l’intérêt d’une grosse dizaine de groupes de livreurs un peu partout dans le monde. Jusqu’aux États-Unis ou au Brésil, où une impressionnante manifestation a rassemblée début juillet des centaines de livreurs à São Paulo.

« Les demandes affluent, constate Alexandre Segura. On pensait que la crise sanitaire serait une catastrophe pour les livreurs, mais il y a eu une explosion de la demande, et aussi un effet qui perdurera, je l’espère : de plus en plus de gens comprennent que les travailleurs de la livraisons sont essentiels, et ont permis en partie de faire tenir debout la société. »

Un court film sur CoopCycle, réalisé par la société de production britannique Black&Brown, et diffusé en France par Mediapart, a aussi trouvé sa place sur le Web, et fédère des fans et des livreurs susceptibles de sauter le pas, contribuant à la notoriété naissante du projet.

"Reclaiming Work" - Livreurs à vélo, courant alternatif © Mediapart

Une assemblée générale de l’internationale des coursiers indépendants devait avoir lieu en juin à Bruxelles, mais a été repoussée en raison de la crise sanitaire. D’ici la réunion, Coursiers bordelais aura sans doute continué sa croissance. L’élection de Pierre Hurmic, le nouveau maire écolo, laisse espérer un développement continu du vélo dans la ville, au détriment des camions. De quoi continuer à rêver en grand, et ne pas se contenter de chercher seulement des bureaux classiques, prochaine étape incontournable du développement de l’entreprise.

« On aimerait bien avoir un endroit à nous, et pourquoi pas dédié à tous les coursiers, pour discuter, se mettre à l’abri entre deux courses, offrir vestiaire et douche… et quelques permanences syndicales, glisse Arthur Petitjean. C’est un gros projet, cher, il était donc passé à l’arrière-plan jusqu’ici. Mais il est toujours dans nos têtes. »

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