Les secrets de Xavier Niel (6). Le papivore 2.0

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Bien avant Le Monde, Xavier Niel a investi dans une myriade de magazines et de sites d'info, petits ou moyens. Il applique toujours les mêmes règles : rester actionnaire minoritaire et ne pas influer sur la ligne éditoriale. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des relations suivies, expertes, et parfois explosives, avec les journalistes.

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La liste est impressionnante. Dans l’empire de participations financières que s’est offertes Xavier Niel se cache une myriade de journaux, magazines et sites d’infos. Et Le Monde est l’arbre qui cache la forêt des (souvent) jeunes pousses ayant bénéficié de la manne du businessman. Car avant de devenir un membre éminent du trio « BNP » (Pierre Bergé, Matthieu Pigasse, Xavier Niel), aux manettes du quotidien du soir (lire notre article), Niel avait multiplié les coups de pouce discrets dans une fraction moins illustre de la sphère médiatique. Des investissements en forme de mécénat, certainement. Mais aussi une façon de prolonger le subtil jeu de relations, entre complicités et pressions, qu’il entretient avec les journalistes.

La plupart du temps, l’investisseur Niel a aidé à faire éclore des projets en germe ou apporté un sérieux soutien à des médias au modèle économique hésitant. La liste est longue. Electron Libre, site d’info spécialisé dans les infos médias, a reçu deux fois 50 000 euros, Owni, fer de lance du data journalisme qui vient de fermer ses portes, 100 000 euros. Megalopolis, trimestriel confidentiel centré sur le « très grand Paris », a reçu 33 000 euros. Et selon ses fondateurs, le site d’info satirique Bakchich aurait obtenu près de 600 000 euros, en quatre versements entre 2008 et 2010 ! Niel est aussi actionnaire, sans que le montant exact de son investissement soit connu, du site d’info « de droite » Atlantico (5 % du capital), de Causeur, le site d’Élisabeth Lévy, de Terra eco, site et magazine papier spécialisé sur le développement durable (8,5 % du capital). Il a aussi apporté de l’argent à Mediapart : sur les 5,7 millions d’euros que notre site a « levés » depuis son lancement, le businessman a versé deux fois 100 000 euros, en 2008 et 2009, à la Société des amis de Mediapart, dont il est l'un des 88 contributeurs. À ce titre, il n’est qu’actionnaire indirect de notre journal (voir notre boîte noire).

Xavier Niel, interview 09/09/12 © Le Point Xavier Niel, interview 09/09/12 © Le Point

Le patron de Free fait aussi confiance à ses amis lorsqu’il s’agit de placer son argent : il fut actionnaire de La Tribune, en soutien à un proche, Alain Weill, propriétaire de BFM business, RMC et BFM TV, qui a détenu le quotidien économique de 2008 à 2010. Plus récemment, Niel est entré au capital de Numéro 23, la toute nouvelle chaîne de la diversité, qui avait obtenu son autorisation d’émission sur la TNT sous le nom de Tvous. Le fondateur de la chaîne, Pascal Houzelot, ancien conseiller d’Étienne Mougeotte à TF1 et patron de Pink TV, est celui qui a présenté Xavier Niel à Pigasse. Le très select tour de table de Numéro 23 rassemble, aux côtés de Niel, Jacques-Antoine Granjon (Vente-privee.com), Jean-Charles Naouri (Casino), François-Henri Pinault (PPR) et Bernard Arnault (LVMH).

Dans la presse, l’investisseur aux centaines de participations applique toujours la même règle : « Il m’a dit qu’il apportait le troisième étage de la fusée », indique Élisabeth Lévy. « Il te donne 100 si tu trouves d’abord 200 », résume Emmanuel Torregano, le fondateur d’Electron Libre, qui assure que l’investisseur se fiche de savoir quelle part de capital il obtient. La plupart de ses chèques, il les a faits à la suite de sollicitations. Les réponses sont souvent rapides. Par exemple, approché par Mediapart en 2008, il a donné son accord en quelques jours. Torregano raconte, lui, qu’il a envoyé une demande officielle après avoir lancé un tweet badin à destination du magnat du net. Pourtant, deux ans plus tôt, il avait eu droit à des échanges rugueux avec lui, pour avoir évoqué dans un article le rachat potentiel de Free par Bolloré. Lévy, elle aussi, salue un interlocuteur qui ne barguigne pas : « Quand je l’ai contacté fin 2010, il m’a dit qu’il nous aiderait, mais qu’il était en plein rachat du Monde et qu’il faudrait attendre. Quand je l’ai relancé quelques mois plus tard, il m’a aussitôt répondu qu’il allait investir, puisqu’il s’y était engagé. Mais il m’a aussi assuré que ce serait une des dernières fois, parce qu’on l’avait trop pris pour un gogo. »

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Pour faire cette enquête, nous avons recueilli les avis de nombreux témoins, dont certains ont voulu rester anonymes. Nous avons aussi pu consulter de nombreuses pièces judiciaires ou certains documents confidentiels concernant Iliad et Free, que nous évoquerons ou publierons tout au long de cette enquête.

Dans le cours de notre travail, nous avons bien sûr fait savoir à Xavier Niel que nous souhaiterions le rencontrer, pour lui soumettre les questions que nous nous posions et vérifier nos informations. Nous lui avons aussi indiqué que nous souhaiterions lui donner la parole dans le fil de cette enquête.

Après de nombreux échanges de mails avec lui, Xavier Niel nous a finalement fait savoir qu’il ne souhaitait pas nous rencontrer. En réponse, nous lui avons dit notre regret et, dans le souci d’être le plus précis possible, nous lui avons adressé, toujours par mail, 21 questions, lui demandant s’il avait l’amabilité de nous confirmer ou d'infirmer certaines de nos informations.

On trouvera sous l’onglet « Prolonger » ces 21 questions.

Xavier Niel nous a, de nouveau, fait savoir qu’il ne souhaitait pas répondre à ces questions et nous a indiqué que nous devions nous adresser au service de presse d’Iliad. Nous avons donc transmis ces questions à la responsable de ce service de presse, qui nous a indiqué dans un premier temps qu’elle ne serait pas habilitée à répondre à toutes les questions. Pour finir, elle nous a adressé les réponses – souvent de manière laconique – à 4 des 21 questions que nous lui avions communiquées.

On trouvera aussi ces 4 réponses sous l’onglet « Prolonger » et nous les mentionnerons autant que de besoin dans le fil de notre enquête.

Nous nous devons enfin de préciser que Xavier Niel détient une part du capital de Mediapart, mais dans une infime proportion, et de manière indirecte. Concrètement, les cofondateurs de Mediapart ont eu pour première ambition, en créant ce journal en ligne, de garantir son indépendance. Aux côtés d’investisseurs-citoyens et des actionnaires salariés, ils contrôlent donc la majorité du capital. Une « Société des amis » a aussi été créée, qui a reçu des apports financiers de 88 personnes. Xavier Niel est donc l’un des 88 membres de cette société. Précisément, il a apporté 200 000 euros à cette société, soit 12,68 % des concours financiers rassemblés par la « Société des amis », laquelle détient 12,99 % du capital de Mediapart. Xavier Niel ne participe pas aux instances dirigeantes de la « Société des amis », ni non plus, par conséquent, à celles de Mediapart.