Laurent Berger: «La CFDT ne tombera pas dans l’opposition systématique par facilité»

Par et

Un an après l’élection d'Emmanuel Macron, la CFDT tient son congrès début juin. Alors que les conflits sociaux se multiplient, le secrétaire général du syndicat réformiste juge qu’« en termes de justice sociale, ce gouvernement est en gros déficit ». Tout en prônant « une forme de modération » face au pouvoir.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Après Force ouvrière, c'est au tour de la CFDT de tenir son congrès, du 4 au 8 juin à Rennes. Son secrétaire général, Laurent Berger, y défendra son bilan, alors que le mouvement social est ouvert sur différents fronts. Un an après l'élection d'Emmanuel Macron, comment le syndicat se positionne-t-il sur la réforme ferroviaire ? De quel poids la CFDT pèse-t-elle sur les réformes en cours et comment accompagne-t-elle les salariés en lutte ? Face à un gouvernement qui écoute de moins en moins les syndicats, Laurent Berger critique « une forme de populisme light ». Mais rejette toute « convergence des luttes », qu'il qualifie de « concept d’opposition politique ».

Laurent Berger face aux 10 000 militants CFDT réunis le 3 octobre à Paris. © MG Laurent Berger face aux 10 000 militants CFDT réunis le 3 octobre à Paris. © MG

Mediapart : Quelle stratégie la CFDT poursuit-elle dans le dossier de la réforme ferroviaire ? Vous avez semblé rassuré par votre rencontre avec Édouard Philippe le 7 mai.

Laurent Berger : La CFDT n’a pas apprécié la façon dont a été lancée la réforme. D’abord sur la forme, dire aux cheminots qu’ils sont des « tocards » et des « privilégiés », ce n’est pas le meilleur moyen de commencer une discussion. Mais cela devient une habitude, de mettre une petite gifle aux uns et aux autres en début de négociation… Ensuite, mêler l’avenir du système ferroviaire, qui est un vrai sujet, et celui du statut social des cheminots, n’était pas non plus la meilleure des méthodes sur le fond.

Tout de suite, la CFDT a porté des amendements, y compris sur l’ouverture à la concurrence, et quelques-uns ont d’ailleurs été repris à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas négligeable, même si ça reste largement insuffisant. Nous avons dit que le cadre posé par le gouvernement ne nous convenait pas, mais il a été malgré tout voté par 450 députés.

Nous voulons continuer de parler de trois sujets : la situation sociale des cheminots dans le cadre de l’ouverture à la concurrence ; l’unicité du groupe ferroviaire public : le gouvernement doit dire clairement qu’il n’y aura pas de vente à la découpe de la SNCF et inscrire l’incessibilité dans la loi, ce qui vient d'être affirmé ; et enfin, quel ferroviaire voulons-nous demain ? Cela pose la question de la dette et des conditions de sa reprise, mais aussi de l’investissement nécessaire pour faire du ferroviaire le moyen de transport privilégié pour demain.

Nous portons donc 42 amendements que nous espérons faire reprendre par les parlementaires ou la ministre.

La journée de lundi 14 mai a vu une forte mobilisation des cheminots. Quelle est la position de la CFDT sur cette grève et dans l’intersyndicale ?

La grève est très suivie, et ça met une forme de pression sur le gouvernement. Au sein de l’intersyndicale, il y a trois façons de faire. Celle, assez radicale, portée par Sud Rail, qui n’était pas très chaude pour la grève en pointillé, celle de la CGT qui ne rentre pas dans les discussions mais qui veut peser dans les évolutions de la SNCF, et puis celle de l’Unsa et de la CFDT, qui discutent et portent des propositions. Tout cela est accepté au sein de l’intersyndicale.

Vos amendements sont-ils compatibles avec le cadrage gouvernemental qui est, comme vous l’avez souligné, très fermement posé ?

Le cadrage, c’est l’ouverture à la concurrence. Et cela va arriver. Sauf à mentir aux cheminots, la fin du recrutement au statut va arriver aussi, même si nous y sommes opposés. Ce que nous voulons discuter, c’est dans quel cadre social. Cela ne voudra pas dire, et cela peut être difficile à comprendre, qu’il y a acceptation de la façon dont la réforme a été lancée, ni même de la philosophie qui la sous-tend. Mais il s’agit de faire notre boulot pour que demain il n’y ait aucun cheminot qui se retrouve sans protection.

Pensez-vous que le gouvernement peut vraiment garantir une convention collective de bonne qualité pour remplacer le statut des cheminots ?

Il peut s’en faire le facilitateur et être un garant. Il doit aider, et mettre la pression sur l’UTP [l'Union des transports publics, qui regroupe le patronat du secteur – ndlr]. Parce que le risque pourrait être d’aller vers des couvertures avantageuses pour certaines catégories de personnel, comme les conducteurs que l’on a du mal à recruter aujourd’hui. À l'inverse, les agents de quai, par exemple, se transformeraient en soutiers du système. Nous voulons une protection juste de tous les cheminots.

Vous dites que la loi s’appliquera. On a déjà vu des lois votées, et finalement retirées ou non appliquées. Le contrat première embauche (CPE) en 2006, par exemple…

Pour le CPE, il y avait dans la population une forme de soutien extrêmement puissant, et une mobilisation tout aussi puissante. Aujourd’hui, le soutien de la population est inégal. Il n’y a pas un désaveu des cheminots, mais l’opinion reste très partagée.

Dans vos déclarations récentes, il y a une forme d’animosité envers la CGT, alors même que vous vous battez côte à côte dans plusieurs conflits. Pourquoi ?

Si vous nous réunissez dans ce bureau, vous ne verrez aucune animosité entre Philippe Martinez et moi. Et aucune envers la CGT, je tiens à le dire. Bien sûr, il y aura toujours des mots, parce que l’ambiance actuelle fait qu’on n’existe que si on tape un peu. Mais vous n’entendrez jamais d’attaques personnelles entre Philippe Martinez et moi.

Il y a des désaccords, autour de l’idée de convergence des luttes, qui est pour la CFDT un concept d’opposition politique. Nous, on combat sujet par sujet, et ensuite on s’exprime plus globalement sur la politique menée, mais toujours d’un point de vue syndical. Donc oui, il y a un désaccord profond, mais il traverse le mouvement syndical depuis des années.

Néanmoins, chaque conflit, à la SNCF, dans les Ehpad ou encore dans la fonction publique, trouve son origine dans une même politique gouvernementale…

Les situations sont très différentes. Il peut y avoir des raisons communes, et notamment la politique fiscale et budgétaire menée par ce gouvernement, que nous n’avons de cesse de dénoncer. Mais ce sont des combats qui ne se mènent pas seulement dans la rue. C’est aussi un travail de conviction, de sensibilisation et de propositions concrètes.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Cet entretien a eu lieu lundi 14 mai. Il a été relu et amendé par la CFDT.