Alstom-Siemens: les actionnaires pensent d’abord à se servir

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Réunis en assemblée générale pour se prononcer sur l’intérêt d’une fusion entre Alstom et Siemens, les actionnaires ont surtout veillé à défendre les leurs, alors que Bruxelles a décidé d’ouvrir une enquête approfondie sur cette opération.

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À en juger par le cas Alstom, il faudra encore beaucoup de temps avant que l’élargissement de l’objet social de l’entreprise prenant en compte « les enjeux environnementaux et sociaux », comme prévu dans la loi Pacte, s’inscrive dans la réalité. Réunis en assemblée générale le 17 juillet pour voter les termes de la fusion à venir avec Siemens – approuvée à 95 % –, les actionnaires du groupe d’équipements ferroviaires et de transport français ont opté pour le rôle le plus convenu. Avant ce qui ressemble de plus en plus à une liquidation industrielle, tous n’ont veillé qu’à une chose : se servir.

Siemens a obtenu le gros lot. Ne prenant même plus la peine de maintenir la fiction d’un « mariage entre égaux », le groupe allemand s’est assuré, auprès des actionnaires d’Alstom, de prendre le contrôle de son concurrent français, sans bourse délier. Contre l’apport de son activité « Mobilité », représentant ses métiers dans le transport ferroviaire et la signalisation, le groupe doit obtenir, au travers d’une nouvelle émission d’actions, 50,7 % du nouvel ensemble et la majorité des sièges au conseil.

Le PDG de Siemens et celui d'Alstom lors de l'annonce de la fusion en septembre 2017. © Alstom Le PDG de Siemens et celui d'Alstom lors de l'annonce de la fusion en septembre 2017. © Alstom

Mais il fallait aussi verser un « juste dédommagement » aux actionnaires actuels d’Alstom. En attendant la conclusion de l’opération, la direction leur a proposé d’augmenter de 40 % le dividende de cette année. Par la suite, il leur a été promis le versement de deux dividendes exceptionnels de 4 euros (par action) chacun. Pour le groupe, cela représente un total de 1,8 milliard d’euros. À lui seul, son premier actionnaire, le groupe Bouygues, recevra 500 millions d’euros.

Le premier est censé être versé dès la vente à GE des deux joint-ventures – l’une dans les énergies renouvelables, l’autre dans les équipements de réseaux. Créées en 2014 au moment de la vente de ses activités énergie au groupe américain, sous la pression d’Arnaud Montebourg alors ministre du redressement économique, ces co-entreprises ont toujours été vues par la direction du groupe comme le prix politique à payer pour organiser son démantèlement. Avec l’aval du gouvernement actuel, Alstom a décidé de se libérer de cet engagement dès que cela lui serait possible : début septembre 2018.

Le second dividende exceptionnel est lié, lui, à la réalisation de la fusion, prévue officiellement au cours du premier trimestre 2019. Siemens étant dispensé de toute offre publique pour acheter son concurrent, c’est Alstom qui va verser aux actionnaires une compensation en puisant dans ses réserves financières. En d’autres termes, le groupe paie son propre rachat.

Après le versement d’un autre dividende exceptionnel en 2014, au moment de la cession de ses activités énergie, Alstom aura distribué – en dehors de ses dividendes réguliers – plus de 5 milliards d’euros à ses actionnaires. Le prix de la juste rétribution des risques, sans doute. Depuis plus de dix ans, les actionnaires n’ont jamais été sollicités pour participer à la moindre augmentation de capital. Et quand le groupe a rencontré des difficultés, c’est vers l’État qu’il s’est tourné.

Au nom de l’alignement des intérêts des actionnaires et des dirigeants, le PDG d’Alstom, Henri Poupart-Lafarge, n’a pas été oublié dans cette grande distribution. Alors que ce dernier a déjà bénéficié d’une hausse de 20 % de sa rémunération annuelle, portée à 1,8 million d’euros, il se voit garantir quelques avantages pour l’avenir.

Outre une prime qui pourrait largement dépasser le million si la fusion parvient à son terme, il s’est assuré qu’en cas de départ, il lui serait versé deux années de rémunération, au titre d’une clause de non-concurrence. Il continuera à bénéficier de deux retraites chapeau. Enfin, le groupe accepte aussi de lui verser 3,3 millions d’euros supplémentaires, afin de compenser ses droits à la suite de la fermeture d’une troisième retraite chapeau. Le total ne doit pas être loin d’avoisiner les 7 ou 8 millions d’euros. Mais il faut savoir récompenser les talents, y compris ceux de liquidateur.

Chez Alstom, il n’y a bien que la direction qui ait quelques assurances sur l’avenir. Les salariés, les sous-traitants, les fournisseurs du groupe, eux, n’en ont aucune. Le seul engagement pris par Siemens à ce stade est de conserver l’emploi en France pendant quatre ans. Cette promesse a été jugée suffisante par le gouvernement. Gommant le précédent de GE, qui n’a créé aucun des 3 000 emplois promis depuis trois ans, le ministre de l'économie et des finances Bruno Le Maire a accepté de signer, sans tiquer, le décret autorisant la vente d’actifs jugés stratégiques.

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