Avant les îles Vierges, l'argent de Ronaldo transitait par le Panama

Cristiano Ronaldo menace de quitter l'Espagne si la justice l'embête de trop. Il explique qu'il a agi en toute bonne foi, et qu'il pensait que son montage fiscal était autorisé, l'administration fiscale anglaise n'ayant rien trouvé à y redire quand il jouait à Manchester. Mais selon de nouveaux documents issus des Football Leaks, le joueur portugais ment sur toute la ligne.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Cristiano Ronaldo est de plus en plus acculé. Trois jours après les poursuites pénales pour fraude fiscale lancées contre lui par le parquet de Madrid, Mediapart et l’European Investigative Collaborations (EIC) publient de nouveaux éléments qui discréditent sa défense. Contrairement à ce qu’elle affirme, la star du Real Madrid a bien utilisé plusieurs montages fiscaux différents, recourant notamment à une fondation au Panama dont nous révélons l’existence. Ronaldo semble avoir menti au fisc espagnol à ce sujet.

footballleaks-logo
Comment va réagir l’attaquant portugais ? Il y a quelques jours, le journal portugais A Bola assurait que, dégoûté d’être traité de fraudeur, il avait décidé de quitter son club et l’Espagne. Sans qu’on sache pour l’instant si cette annonce ne relève pas d’un coup de pression visant à ce que le Real Madrid paie son amende, qui ne sera pas symbolique, même au regard de son immense fortune.

La star portugaise aimerait que les médias et la justice cessent de s'intéresser à ses montages fiscaux. © Reuters La star portugaise aimerait que les médias et la justice cessent de s'intéresser à ses montages fiscaux. © Reuters

En effet, selon la plainte pénale, basée sur les révélations de Mediapart et de l’EIC issues des Football Leaks, Ronaldo a fraudé le fisc à hauteur de 14,7 millions d’euros entre 2011 et 2014, en planquant 150 millions d’euros de revenus de sponsoring sur un compte en Suisse et par le biais d’une société offshore baptisée Tollin, immatriculée aux îles Vierges britanniques.

À en croire Gestifute, la société de son agent Jorge Mendès (l’architecte du montage fiscal), Cristiano Ronaldo n’avait pas la moindre intention de frauder. Dans un communiqué publié la semaine dernière, Gestifute indique que Ronaldo est « propriétaire à 100 % de Tollin depuis sa création en 2004 », qu’il n’a jamais modifié le montage depuis, et que le fisc britannique n’y a rien trouvé à redire lorsque Ronaldo jouait à Manchester United entre 2003 et 2009. Bref, tout serait « parfaitement légal ».

Selon le quotidien A Bola, Ronaldo serait tellement vexé d'être poursuivi pour fraude fiscale qu'il voudrait quitter l'Espagne. © A Bola Selon le quotidien A Bola, Ronaldo serait tellement vexé d'être poursuivi pour fraude fiscale qu'il voudrait quitter l'Espagne. © A Bola
Des documents inédits issus des Football Leaks, obtenus par Der Spiegel, anéantissent cette ligne de défense. Avant les îles Vierges, Ronaldo planquait en effet son argent sur un compte en Suisse, détenu par une fondation immatriculée au Panama ! Il a bien modifié son montage en 2009. Pire encore, il l’aurait fait avec un contrat antidaté.

Il semble donc bien que Ronaldo a menti au fisc espagnol, ce qui pourrait lui coûter très cher maintenant que l’affaire est passée au pénal. Les sanctions, qui peuvent aller jusqu’à la prison ferme, sont en effet bien plus lourdes si l’intention de frauder est établie.

C’est la mère de Cristiano Ronaldo qui a créé une fondation au Panama nommée Brockton en 2003, avant de la transmettre à son fils en 2005. Cette fondation est une pure structure écran ayant pour objectif de détenir un compte en Suisse, hébergé à la banque ABN Amro à Genève. Preuve de cet artifice : Ronaldo a vendu ses droits à l’image à Brockton pour un euro symbolique. Et on retrouve dans cette fondation des prête-noms déjà croisés lors des Football Leaks, comme l’avocat fiscaliste du ballon d’or Carlos Osorio, par ailleurs homme de confiance du superagent Jorge Mendes.

C’est précisément en 2003 que Ronaldo débarque à Manchester. Mais pour rendre les choses un peu plus acceptables, Brockton transfère un an plus tard, en 2004, les droits à une coquille enregistrée aux îles Vierges britanniques, la désormais célèbre société Tollin. Cela concerne les droits à l’image du joueur pour toute la planète, sauf la Grande-Bretagne.

Parallèlement, Ronaldo crée une société britannique, CR7 LLP, pour collecter les droits à l’image anglais. C’est probablement grâce à l’existence de cette société que l’administration fiscale anglaise n’a pas soupçonné l’existence d’un compte offshore. Et non parce que l’ensemble du montage était réglementaire, comme Ronaldo tente de le faire croire aujourd’hui.

Lire aussi

Autre problème : un contrat en notre possession, daté de décembre 2008, semble attester que Ronaldo a transféré l’ensemble des droits mondiaux à Tollin (sans passer par la fondation au Panama) à cette date, donc bien avant son départ pour le Real à l’été en 2009. Ronaldo explique en conséquence qu’il a utilisé le même montage en Espagne et en Grande-Bretagne. Avec un argument qu’il estime imparable : si c’est légal dans un pays, comment aurait-il pu imaginer que cela ne l’était pas dans un autre ?

Mais outre le fait que le schéma n’était donc pas le même, plusieurs documents laissent à penser que le contrat de décembre 2008 aurait été antidaté. Un mail de juin 2009 écrit par un conseiller de Ronaldo mentionne le fait que les droits britanniques sont à ce moment-là toujours détenus par CR7 LLP en Grande-Bretagne. Et un brouillon du contrat mentionne qu’il faut ajouter dans le document un compte suisse qui « existait en 2008 ».

Ces deux éléments suggèrent que le contrat a en réalité été signé en 2009, à l’occasion de l’arrivée de Ronaldo au Real. Le but d’une telle falsification pourrait être de faire croire au fisc madrilène que Tollin n’a pas été créée spécialement pour éviter de payer des taxes en Espagne, puisque la structure aurait préexisté au transfert.

Qu’est devenue la fondation Brockton après 2008 ? Mystère. Grâce au registre du commerce au Panama, on sait juste qu’elle a été dissoute en 2016, soit quelques mois après que le fisc espagnol a lancé un contrôle fiscal visant Ronaldo. La justice tentera probablement d’en éclairer le sort lors de son enquête, notamment en interrogeant le joueur : l’attaquant vedette est convoqué chez le juge le 31 juillet.

Le parquet de Madrid avance également sur d’autres fronts. Mardi, il a en effet annoncé, toujours suite aux révélations des Football Leaks, que José Mourinho, l’ancien entraîneur du Real Madrid (et l'actuel de Manchester United), était visé par une plainte pénale du parquet madrilène pour une fraude fiscale présumée de 3,3 millions d’euros lors des années 2001 et 2012.

Quant au joueur argentin Angel Di Maria, accusé de fraude fiscale à hauteur d'1,3 million d'euros par la justice espagnole, il a passé un accord ce mercredi avec le fisc espagnol pour éviter un procès et une éventuelle incarcération. L'ancien joueur du Real Madrid paiera deux millions d'euros, une amende de plus de 700 000 euros s’ajoutant au 1,3 million réclamé. Di Maria est également condamné à un an et quatre mois de prison. Une peine qu'il ne purgera pas, comme c'est souvent le cas en Espagne pour les condamnations à moins de deux ans.

Cet arrangement ne change rien à la procédure actuellement en cours en France, qui concerne le même Angel Di Maria ainsi que son compatriote Javier Pastore, et qui a occasionné diverses perquisitions, notamment au siège du PSG.

Par ailleurs, la Fifa a annoncé aujourd’hui avoir ouvert une procédure disciplinaire contre la Juventus de Turin au sujet du transfert de Paul Pogba du club italien à Manchester United. Même si, comme nous l’annoncions il y a deux semaines, la fédération internationale prévoit d’infliger à la Juve une amende ridicule de 60 000 euros.

La justice anglaise n’a cependant toujours pas ouvert d’enquête contre l’agent Mino Raiola, qui a empoché une commission colossale de 49 millions lors de ce transfert, en violation flagrante de la réglementation sur les conflits d’intérêts. Un attentisme judiciaire qui contraste avec l’avancée spectaculaire des enquêtes Football Leaks en Espagne et en France.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

footballleaks-logo
Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l'un des membres fondateurs, ont publié du 2 au 24 décembre 2016 les Football Leaks, la plus grande fuite de l'histoire du sport. Obtenus par l'hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par les journaux membres de l'EIC, ces 18,6 millions de documents ont permis de documenter de manière inédite la face noire du football, entre fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, ou encore exploitation de joueurs mineurs. Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l'opération, ont enquêté pendant plus de six mois. Grâce à de nouveaux documents, les investigations se poursuivent.