Nokia aligne les «contre-vérités» pour défendre ses licenciements

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Un rapport remis aux syndicats de l’entreprise démonte les fausses justifications de l’entreprise pour son plan de 1 230 suppressions de postes, annoncé en juin. L’entreprise ne va pas si mal qu’elle l’affirme.

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Dans le cadre généralement policé des relations officielles existant entre la direction d’une entreprise et le cabinet d’expertise mandaté par les élus du personnel pour évaluer ses orientations économiques, voilà un rapport qui détonne. Le cabinet Syndex, poids lourd du secteur (lire notre enquête sur le secteur de l’expertise), vient de livrer aux syndicats de Nokia France un document accusateur, qui décortique et conteste farouchement les explications avancées par la direction pour justifier les 1 230 suppressions de postes qu’elle a annoncées fin juin.

Alcatel-Lucent International (Alu-I), naguère fleuron industriel français, a été racheté par le géant des télécoms finlandais en 2016, et a déjà subi 3 plans sociaux depuis. Avec ce quatrième plan, la filiale, spécialisée dans les équipements à destination des opérateurs de téléphonie et dans la recherche et développement (R&D), devrait voir baisser d’un tiers le nombre de ses salariés. Comme le veut la loi, les justifications à cette réorganisation ont été présentées aux syndicats dans un document écrit, dénommé « livre II ». C’est ce document qu’a analysé le cabinet d’expertise. Et ses conclusions sont ravageuses.

La manifestation parisienne des salariés de Nokia, le 8 juillet. © Samuel Boivin / NurPhoto via AFP La manifestation parisienne des salariés de Nokia, le 8 juillet. © Samuel Boivin / NurPhoto via AFP

Pour Syndex, le document élaboré par la direction est « un florilège de contre-vérités, rassemblant un nombre important d'erreurs, de vérités présentées de façon parcellaire, et qui va jusqu'à omettre des faits sous prétexte que ceux-ci ne servent pas le propos et les objectifs de l'exercice ». Le cabinet recense dans ce document d’environ 200 pages plus de 70 « faits alternatifs », en référence à l’expression employée par la porte-parole de la Maison Blanche en 2017 pour défendre les mensonges de Donald Trump.

Comme indiqué à Mediapart, Nokia estime que le « projet de rationalisation de ses activités en France » est nécessaire « dans le cadre d'un programme mondial de réduction des coûts et d’amélioration de l’efficacité opérationnelle du groupe », qui a pour but de « renforcer la position concurrentielle du groupe ».

Une fois cela rappelé, l’entreprise a fait savoir à Mediapart qu’elle ne souhaitait pas commenter le travail de Syndex, qui contiendrait « des erreurs et des inexactitudes », et qui « porte sur des informations confidentielles ». Sa colère avait déjà été alimentée par un précédent rapport du cabinet d’expertise, également révélé par Mediapart. Ce document détaillait l’optimisation fiscale agressive du groupe, qui lui aurait permis d’économiser 44 millions d’euros en impôts non payés et en participation non versée aux salariés, alors que depuis 2015 l’État lui a versé 273 millions d’euros au titre du crédit impôt-recherche.

« Si échange il doit y avoir sur ce type d’informations, il se fera avec les représentants des salariés, dans le cadre approprié », indique aujourd’hui la direction. Des échanges qui risquent d’être tendus. Selon nos informations, l’entreprise s’est plainte par écrit de subir des accusations injurieuses et diffamatoires, et a dit regretter la « comparaison désobligeante » avec les « faits alternatifs » trumpiens.

Elle devrait avoir l’occasion de le faire savoir mercredi 22 juillet, à l’occasion de la tenue du comité économique et social (CSE) central, qui rassemble direction et élus du personnel à Nozay (Essonne), le siège de Nokia France. L’intersyndicale a appelé à un nouveau rassemblement devant l’entreprise, après la manifestation parisienne du 8 juillet qui a rassemblé plusieurs milliers de salariés et d’élus, venus d’Île-de-France, mais aussi en nombre de Lannion (Côtes-d’Armor), autre pôle de l’entreprise que Mediapart avait longuement ausculté en 2017. Sur les 770 postes restant dans la ville de 20 000 habitants, 400 devraient disparaître d’ici à 2021, rendant envisageable la fermeture définitive du site.

Malgré ce que laisse entendre la direction, l’analyse du cabinet d’expertise s’appuie principalement sur des éléments chiffrés aisément vérifiables. À commencer par ce qui constitue le cœur des reproches des représentants syndicaux : certes, la trésorerie de l’entreprise a été divisée par 2,5 en quelques mois. Mais cela a exclusivement bénéficié aux actionnaires de Nokia.

« Cette baisse de 3,548 milliards d’euros résulte intégralement de versements de dividendes et d'actions : Nokia a en effet versé pour 3,544 milliards ! La trésorerie eût été stable sinon », rappelle Syndex. « Nous dénonçons depuis 3 ou 4 ans la politique de distribution de dividendes et de rachat d’actions, qui ont construit un déficit financier. Et aujourd’hui, la direction s’en sert pour justifier la réorganisation annoncée… », s’émeut auprès de Mediapart Bernard Trémulot, le délégué syndical central CFDT, basé à Lannion.

D’autant que « Nokia a continué à verser en 2019 à ses actionnaires près de deux fois son cash-flow opérationnel », note Syndex, qui ironise sur « ce domaine où Nokia se distingue de ses concurrents ».

Les unes après les autres, le rapport du cabinet critique les contre-vérités ou omissions volontaires contenues dans le « Livre II ». Là où Nokia explique que le marché international « s’est profondément modifié » depuis 2016, « provoquant des écarts importants entre les perspectives espérées et les résultats obtenus », Syndex objecte avoir évoqué dès 2015 dans ses analyses « les possibles baisses du marché de – 15 % à  – 25 % ».

Quand Nokia évoque dans un titre de paragraphe « trois années préoccupantes pour la pérennité du groupe », Syndex explique au contraire que « le secteur est en croissance (certes peu dynamique) », que son concurrent « Huawei voit les portes se fermer dans un nombre grandissant de pays » et que la guerre des prix évoquée par la direction « n’a rien de nouveau et existe depuis des années, voire des décennies ». Bref, que les perspectives sont correctes, et que « le titre utilisé dans cette synthèse sert en vérité à effrayer ».

Même chose pour l’affirmation à l’emporte-pièce de la direction selon laquelle « le marché n'offre pas de perspectives de croissance sur la période 2020-2022 ». En vérité, les perspectives sont rassurantes : tous les clients 4G de l’entreprise vont passer en 5G avec des équipements Nokia, et de nouveaux contrats ont été signés partout dans le monde. Dans l’Hexagone, l’entreprise a même réalisé pour la première fois de son histoire « le grand chelem », avec des commandes de tous les opérateurs.

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