Le Royaume-Uni a laissé ses maisons de retraite aux fonds d’investissement

Par Juliet Ferguson (Investigate Europe)

Le gouvernement britannique a commencé la privatisation des établissements pour personnes âgées dans les années 1980. Aujourd’hui, les sociétés privées tiennent 76 % du secteur. En particulier les fonds d’investissement, prêts à tout pour de généreux rendements.

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«Je pense qu’il est mort car il a baissé les bras. Les soins qu’il recevait étaient tellement médiocres, cétait épouvantable. » Toujours en colère, Philip* raconte le chemin de croix de son oncle, qui a passé les neuf dernières années de sa vie dans quatre maisons de retraite, avant de décéder du Covid, en février 2021.

Philip « n’aurait même pas hébergé un chien » dans la première structure où son oncle a été accueilli en 2012. Quand il s’en est aperçu, le neveu a plié les bagages de son parent, direction une nouvelle maison qui lui avait promis une meilleure prise en charge. Nouvelle déception, nouveau déménagement, et ainsi de suite pendant près d’une décennie, jusqu’à sa mort.

Philip aurait voulu que les dernières années de son oncle soient plus paisibles. Mais dans chaque établissement, le même cauchemar se répétait. Désespéré, le neveu assistait partout à la même course contre la montre d’un personnel toujours dépassé, sous-payé et démotivé. Philip a eu beau signaler les dysfonctionnements graves qui se déroulaient dans ces Ehpad privés aux autorités, et même une fois à la police, ses multiples plaintes n’ont jamais é suivies d’effet.

Dans le dernier, celui où son oncle a vraisemblablement été contaminé par le Covid, la pénurie de personnel était si grave qu’il a dû lui-même lui porter assistance. Lors d’une visite, Philip s’était ainsi aperçu que son parent se trouvait « en état de déshydratation sévère ». Comme il n’y avait pas de soignant disponible, il avait dû sinstaller auprès de lui pour s’assurer qu’il reçoive bien le liquide de réhydratation nécessaire… Trois jours durant.

Aucune mesure n’est prévue au Royaume-Uni pour améliorer les conditions de vie et de travail dans les maisons de retraite. © Ingeborg Eliassen Aucune mesure n’est prévue au Royaume-Uni pour améliorer les conditions de vie et de travail dans les maisons de retraite. © Ingeborg Eliassen

Au Royaume-Uni, où plus de 42 000 résidents des Ehpad sont décédés pendant la pandémie, l’histoire de Philip est loin d’être isolée. La presse anglaise s’est largement fait l’écho de ces tragédies familiales, mais peu d’articles se sont penchés sur le processus de privatisation généralisée des maisons de retraite qui les a souvent permises.

Et pourtant, comme nous le dit Eileen Chubb, dirigeante de l’association caritative Compassion in Care, « c’était horrible mais ce n’était pas une surprise ». Cette ancienne aide-soignante sait de quoi elle parle, elle qui défend depuis plusieurs années les droits des résidents des Ehpad, « traités dans ce pays comme des citoyens de seconde zone ».

Outre-Manche, le marché des Ehpad est très fragmenté, « atomisé », dit-on, ce qui est rarement bon signe. C’est une jungle d’entreprises détenant chacune une petite part du marché et se livrant une concurrence acharnée. Au total, cette multitude de sociétés privées détient 76 % des Ehpad, les autres étant gérés par des collectivités locales et des associations.

Cette privatisation généralisée n’est pas unique en Europe mais elle est pourtant bien singulière, selon Bob Hudson, professeur à l’université du Kent et expert en politiques publiques. L’externalisation britannique s’est développée de manière particulièrement agressive et « sans aucun garde-fou », écrit-il pour la revue de la London School of Economics. Les conséquences de cette libéralisation sans limites sont désastreuses : la situation des Ehpad ne « répond plus aux normes ordinaires, que ce soit en matière de choix ou de contrôle des établissements ».

Le problème, c’est que lorsqu’on privatise, l’argent passe avant tout.

Peter Folkman (Manchester Business School)

L’histoire aurait pu s’écrire autrement, d’après un autre professeur anglais, Peter Folkman, de la Manchester Business School. Pour lui, cette privatisation commencée il y a une quarantaine d’années, comme dans tout le secteur de « l’aide sociale », n’avait pas que des mauvais côtés. « Les économies d’échelle et les bonnes techniques managériales » apportées par le privé ont permis aux entreprises de faire « plutôt du bon travail » dans un secteur qui était en décrépitude, nous dit-il. Seulement, même ce libéral en convient, la machine s’est emballée : « Le problème, c’est que lorsqu’on privatise, l’argent passe avant tout. »

La véritable « dégringolade » a commencé avec l’arrivée sur le marché britannique des fonds d’investissement, en particulier des fonds de pension, il y a quelques années, se rappelle John Spellar, ancien ministre et député du parti travailliste. De véritables machines de guerre de la réduction des coûts, qui garantissent à leurs investisseurs des retours importants sur leurs placements. Ces organismes de placement collectifs ont la part belle outre-Manche : un cinquième du secteur repose entre les mains des cinq plus grosses multinationales et trois d’entre elles sont financées par des fonds d’investissement.

Le débarquement des fonds a fait baisser « les standards de qualité des établissements », explique John Spellar. « Désormais, ces derniers ne se sentent plus tenus pour responsables de leur gestion et ruinent les conditions de travail des salariés. » Il en découle, d’après lui, « une crise de recrutement dans les Ehpad et un défaut de soins pour les résidents ».

Pourtant, le député ne regrette pas la privatisation et voit même les avantages d’une « véritable union avec le secteur privé qui propose un système qui fonctionne ». Mais il est désormais convaincu que les « spéculateurs » n’ont pas leur place dans les Ehpad. Tout simplement parce que le secteur, par essence, n’est pas adapté au fonctionnement de ces machines à cash.

Petits risques, gros retours

« La population est vieillissante et les subventions publiques sont garanties. Pour un investisseur, les risques sont faibles », analyse Vivek Kotecha, chercheur et auteur du livre Plugging the Leaks in the UK Home Care Industry  Colmater les fuites dans le secteur du soin au Royaume-Uni », 2019). Seulement, dit-il, « les retours sur investissement y sont tout aussi faibles ».

Faibles, vraiment ? HC-One, leader du marché britannique, a versé la somme faramineuse de 48,5 millions de livres de dividendes à ses actionnaires ces deux dernières années.

Ces fonds d’investissement ont leur secret pour transformer le plomb en or : « La dette, dévoile Peter Folkman, le professeur de Manchester. Beaucoup de dette. » La seule manière d’obtenir de tels retours sur investissement dans le secteur des Ehpad, c’est de « rajouter une haute dose de risque financier à la transaction et donc de maximiser la dette ».

Tant que les prix du foncier restent élevés, que la population vieillit et que les subventions de l’État demeurent régulières, cette stratégie fonctionne. Mais il suffit qu’un caillou s’immisce dans les rouages pour que tout le système déraille. Car dans ce type de montage financier, la marge de manœuvre pour se retourner en cas d’imprévu est quasi nulle.

À quoi bon mettre plus d’argent dans un système qui ne fonctionne pas ?

John Spellar, ancien ministre travailliste

Ce fut le cas pendant la crise financière en 2008, poursuit Peter Folkman. Au Royaume-Uni, la politique d’austérité qui a suivi le marasme économique a poussé les collectivités locales à réduire l’enveloppe allouée aux maisons de retraite. Privés d’une partie importante de leurs ressources, des groupes comme Southern Cross ne pouvaient plus rembourser leurs dettes et ont fait faillite.

Avec ce système fondé sur la spéculation, comment garantir que demain, à l’occasion d’une réduction budgétaire plus importante, des dizaines de milliers de résidents d’Ehpad ne se retrouvent pas dehors, sans toit sur la tête ? Davantage d’argent public ? Mais « à quoi bon mettre plus d’argent dans un système qui ne fonctionne pas ?, interroge le travailliste John Spellar. Tout ce que ça fait, c’est de fournir encore plus de matière à spéculer à ceux-même qui ont contribué à démembrer le secteur ».

Pour Matt Egan, du syndicat Unison, c’est tout le système qui est à repenser. « Ne citer que quelques mauvaises pratiques à la marge est une erreur, c’est tout le système qui a été monté de façon à encourager les mauvaises conditions de travail et une mauvaise qualité de soin pour les résidents. »

Aujourd’hui, la pagaille est telle que même certains représentants de fonds d’investissement du secteur appellent à davantage de régulation publique. À l’instar de John Moulton, fondateur de Better Capital, qui réclame la mise en place d’une « réglementation appropriée ». Celle-ci, dit-il, « vous garantit de meilleures chances de succès, car elle renforce le pouvoir du régulateur financier. Si les entreprises ne sont pas performantes, alors ce dernier peut intervenir, prendre le contrôle et mettre en place un redressement judiciaire ».

Mais en dépit de cette volonté partagée par plusieurs acteurs importants, les gouvernements qui se sont succédé ont fait le choix de ne pas s’attaquer à ce chantier titanesque. Y compris cette année, en dépit des 42 000 morts du Covid dans les Ehpad et malgré les promesses préélectorales de rigueur en cette période, le gouvernement n’a rien annoncé de concret. Même la reine n’a évoqué qu’une possible réforme, dans son dernier discours. On peut supposer que la question du financement retient tout ce beau monde de passer à l’action.

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Outre Mediapart , les partenaires médiatiques de cette enquête sont : Der Tagesspiegel (Allemagne), Telex (Hongrie), Aftenbladet et Bergens Tidende (Norvège), Dagens Nyheter (Suède), EfSyn (Grèce), Público (Portugal), Il Fatto Quotidiano (Italie), Open Democracy (Royaume-Uni), Gazeta Wyborcza (Pologne), Falter (Autriche), Trends (Belgique), Republik (Suisse), FTM (Pays-Bas).