Le mouvement social ne désarme pas

Manifestations sous haute surveillance ce mardi, pour la onzième manifestation contre la loi sur le travail. Alors que le texte a été largement modifié par le Sénat et retourne à l'Assemblée le 5 juillet, le nombre de manifestants reste globalement stable: 15 000 à Paris et 65 000 dans toute la France selon la police, 55 000 et 200 000 selon les syndicats.> Loi sur le travail: notre dossier

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Près de quatre mois après la première manifestation unitaire, le 9 mars, l’essoufflement régulièrement annoncé n’a toujours pas lieu. Ce mardi 28 juin, pour le onzième jour de manifestation unitaire contre la loi sur le travail (douzième jour en comptant les défilés du 1er Mai), ils étaient encore 14 000 à 15 000 manifestants à défiler dans les rues de Paris, selon la préfecture de police, et 55 000 selon les syndicats. Dans toute la France, les policiers et gendarmes ont compté 64 000 manifestants, contre 200 000 pour les syndicats. Des chiffres qui restent plutôt stables dans la durée.

Pour Paris, le chiffre policier est certes inférieur à celui qui avait été donné la semaine dernière, lors de la manifestation qui avait failli être interdite le 23 juin (18 000 à 19 000 personnes décomptées alors). Mais selon les journalistes de Mediapart présents aux deux cortèges, il paraît difficile d’affirmer que le défilé du jour était moins fourni que le précédent. Tout comme le 23 juin, cette manifestation s’est tenue sous haute surveillance. Une centaine d'interdictions de manifester avaient été délivrées préventivement. Les quelque 2 500 policiers et gendarmes présents avaient manifestement pour consigne d’interdire l’arrivée de cortèges constitués place de la Bastille, d’où partait le défilé. Environ 200 personnes qui s’étaient rassemblées dans la matinée à la Bourse du travail, à deux kilomètres environ de Bastille, ont ainsi été encerclées par les forces de l’ordre, et n’ont pas participé au défilé (lire notre article).

Peu avant 14 heures, rue du Faubourg-Saint-Antoine non loin de Bastille, une cinquantaine de militants de la CNT étaient par ailleurs en train de rebrousser chemin lorsque Mediapart les a interrogés. Ils indiquaient qu’ils renonçaient à rejoindre la manifestation officielle en raison des contrôles et des fouilles imposés à l’arrivée sur la place. Comme la semaine précédente, toutes les rues convergeant vers Bastille sont en effet occupées par plusieurs barrages successifs de policiers ou de gendarmes. Un peu moins nombreuses, mais toujours présentes, les grandes grilles supportées par des camions (les barre-ponts dans le jargon policier) bouclent encore les accès des principales artères donnant sur la place de la Bastille.

Rue Saint-Antoine, le 28 juin © D.I.

Au moment où il explique sa colère, le téléphone d’un des militants CNT sonne soudain. Les négociations avec la police ont abouti, le petit groupe devrait pouvoir passer sans encombre. Demi-tour. Une centaine de mètres plus loin, effectivement, un premier rideau policier s’écarte à l’arrivée des militants. En revanche, au niveau du second rideau, la fouille est maintenue : « Mais on passe avec tout ce qu’on a dans le sac ! » rigole un des militants après avoir discuté avec le policier présent.

De fait, les contrôles se sont encore durcis par rapport à la manifestation du 23 juin. Au contrôle systématique des sacs, s’ajoute cette fois la palpation des pieds à la poitrine. Les gens lèvent les mains en l’air par réflexe, ce qui semble un peu faire tiquer les policiers chargés des contrôles. Les gendarmes ne plaisantent pas, font ouvrir leurs valises à des touristes étrangers qui ne comprennent pas bien ce qui se passe.

Contrairement à la manifestation précédente, les foulards ne sont pas confisqués, et les photographes de presse peuvent passer avec leurs casques et des masques à gaz. En revanche, en arrivant par le boulevard Richard-Lenoir, la journaliste des Jours Camille Polloni n’obtient pas d’exemption de fouille de sac, même en brandissant sa carte de presse. Plus tard dans la manifestation, des lunettes de plongée et quelques masques feront leur apparition, montrant que même les tris les plus sévères ne fonctionnent pas totalement.

Fouilles et palpations au corps, métro Bréguet-Sabin, Paris, 28 juin 2016 © Rachida EL Azzouzi

Une fois ces barrages franchis, le défilé se présente sous un jour traditionnel, et fort calme. Mitraillé par une forêt de caméras, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, reste la star du rassemblement. Avant que le cortège s’élance, il dénonce les conditions de sécurité poussées à l’extrême : « C'est absolument scandaleux de venir en manifestation et de subir des palpations au corps, on est plus contrôlés que pour entrer dans un match de foot. » À la veille d’un rendez-vous avec le premier ministre et la ministre du travail, qui ont invité syndicats et patronat mercredi et jeudi, il prévient qu’il n’a pas envie d’être reçu « uniquement pour boire le café » : « J’espère que le premier ministre a des propositions à nous faire. » Un groupe de syndicalistes s’écrient : « On est dans une dictature socialiste ! » Ils se lancent aussitôt dans un débat sans issue : « Pour qui voter à la prochaine présidentielle ? »

Philippe Martinez lors de la manifestation contre la loi sur le travail à Paris, le 28 juin 2016 © Rachida EL Azzouzi

Tous les contrôles n’ont pas empêché le cortège autonome, qui se forme à l’avant du carré de tête syndical, d’être plus fourni que la semaine passée. Avant le départ, le long du bassin de l’Arsenal, des étudiants et quelques « autonomes » se mêlent à la foule qui commence à prendre forme. Elle chante « État d’urgence, État policier, on ne nous empêchera pas de manifester. » Plus loin, quand le cortège s’élancera, ce sera un autre refrain qui sera entonné : « Police nationale, police du capital. » Des organisateurs de la Nuit debout parisienne sont visibles, tout comme Éric Coquerel et Danielle Simonnet, les coordinateurs du Parti de gauche, ou Jérôme Pimot, le coursier à vélo qui dénonce « l’ubérisation » de sa profession et dont Mediapart avait dressé le portrait. Pierre Laurent, le secrétaire national du parti communiste, assure que « si le gouvernement continue, la mobilisation se poursuivra, peut-être sous d’autres formes ». « On va utiliser tous les moyens possibles pour continuer à se faire entendre », jure-t-il.

Quelques heurts, mais défilé parisien dans le calme

Léa et Malia, étudiantes en sciences politiques et en droit, regardent ces échanges quasi rituels avec des yeux neufs : elles reviennent d’un an d’études en Estonie. « Vu de l’extérieur, c’était impressionnant ces défilés, on avait l’impression qu’une mini-guérilla se déroulait en France. » Tout juste rentrées, elles jugent important de manifester, enfin, contre la loi. Elles ont donc rejoint des amis qui, eux, ont été présents tout au long de ces quatre mois de mobilisation. « Après la blague des tours de manège autour du bassin imposés la semaine dernière, ce cortège est un peu mieux, juge Nathalie, doctorante scientifique. Mais on n’a plus l’habitude de manifester sans casque et sans masque. Je me sens un peu nue ! » Car comme le raconte son ami Florian, ils ont depuis plusieurs semaines pris le parti de manifester devant le cortège syndical officiel : « Devant, on est plus libres, moins contraints par des syndicats qui ne nous représentent pas toujours. »

La manifestation quasi immobile de la semaine dernière a laissé des traces, et un débat s’engage entre Florian et Nathalie sur son impact. Va-t-elle entraîner un recul du nombre de manifestants, « parce que défiler dans ces conditions, ce n’est pas très motivant » ? Ou au contraire gonfler la motivation des militants, qui auront à cœur « de montrer qu’ils sont toujours là » et qu’ils y croient encore ? Madeline et Nadine, quinquagénaires militantes d’Attac et d’Ensemble, le mouvement de Clémentine Autain, elles aussi de toutes les manifs, ont leur petite idée. Elles déclarent comprendre « une forme de lassitude qui pourrait s’installer » chez les opposants au texte. Pour elles, les conditions dans lesquelles le défilé du 23 juin a finalement été autorisé ont laissé des traces : « Les négociations entre la préfecture de police et l’intersyndicale ont eu sans doute quelque chose de démobilisateur, ça a montré que nous n’étions pas en mesure de peser assez dans le rapport de force », jugent-elles, un peu fatalistes « Et puis, depuis mars, on fatigue un peu », glisse une de leurs amies.

Manifestation contre la loi sur le travail, 28 juin 2016 © Rachida EL Azzouzi

Abdel, lui, croit encore au retrait : « Contrairement à ce que disent les médias et le gouvernement, le mouvement ne s’essouffle pas. Malgré les palpations et les fouilles au corps, les gens sont venus très nombreux, ils sont de tous les âges. Ce n’est pas encore la dernière manifestation. On peut encore faire bouger le gouvernement… » Ses copains le raillent : « Silence, Valls est en train de t’écouter ! » Abdel, 38 ans, deux enfants, travaille pour une entreprise automobile. Syndiqué depuis peu à la CGT, il a fait grève une dizaine de fois depuis le début du mouvement : « Ça ne m’était jamais arrivé. Mes fins de mois sont difficiles mais je suis fier de cette lutte. » Il s’interroge sur la nouvelle version du texte profondément remaniée par la droite majoritaire au Sénat, qui met fin aux 35 heures et valide le travail des apprentis dès 14 ans (lire notre article sur ce texte tout juste sorti du Sénat). Abdel se demande si l’Assemblée nationale va le valider tel quel. Un vieux routier de la CGT du 93 lui répond que le texte devrait être largement repris, mais que « le gouvernement va en faire un argument pour nous dire que notre lutte ne sert à rien, qu’il faut voir la différence avec la droite »

Le long du parcours, quelques heurts ont éclaté dans le cortège autonome en tête de défilé. Des manifestants au visage caché se sont opposés aux forces de l’ordre peu après le pont d’Austerlitz, puis au niveau de la Pitié-Salpêtrière. Alors que les policiers étaient jusque-là restés assez éloignés des manifestants, ils ont à plusieurs reprises stoppé la tête du cortège, et ont attendu qu’il arrive au contact avec eux avant de repartir. Immanquablement, cela a donné lieu à quelques affrontements. Juste après le lancer de quelques grenades lacrymogènes, un objet projeté sur les policiers a notamment violemment explosé, déclenchant d’imposantes flammes, qui se sont vite dissipées. Mais dans l’ensemble, les moments de tension ont été assez rares. L’arrestation d’un manifestant accusé de s’en être pris à un abribus a donné lieu à une série de charges de la part des policiers, des journalistes ont été bousculés, mais sans rompre le calme global du cortège.

Boulevard de l'Hôpital, le 28 juin. © D.I.

Noor, la cinquantaine, foulard fleuri dans les cheveux et un imperméable beige, trouve que « les flics en prennent plein la figure ». « C’est vrai qu’ils ont le sale rôle et qu’ils ont commis beaucoup de violences dans les précédentes manifestations. Mais le vrai responsable, c’est le gouvernement », lance cette mère de famille, qui cherche un emploi dans la restauration. Elle ne croit plus au retrait du texte : « Je suis venue pour aider les jeunes et défendre le droit de manifester, pas pour obtenir le retrait. Valls et Hollande ont dit qu’ils iraient jusqu’au bout et je crois qu’ils ne se gêneront pas pour nous. » Juliette, 32 ans, aussi, ne croit plus au retrait du texte : « Le gouvernement n’écoute pas le peuple. La rue peut hurler, il ne reculera pas. » L’enjeu aujourd’hui pour cette intervenante dans les écoles, qui enseigne le théâtre à Tours, est désormais autre. « Nous sommes là pour dire que nous avons encore des rêves, qu’on peut et doit changer notre système à bout de souffle, se réapproprier le politique, lance-t-elle. Il faut en finir avec la verticalité de ce pouvoir. »

Moment de tension avec le service d'ordre de la CGT quand des manifestants ont voulu prendre la manifestation à l'envers pour aller place de la République © CG

À l’arrivée place d’Italie, une cinquantaine de personnes ont tenté de prendre la manifestation à revers pour rejoindre la place de la République, où plusieurs centaines de personnes étaient toujours nassées après 16 heures. Elles ont rapidement été bloquées par un rideau de policiers, tandis que les manifestants continuaient d’arriver sur la place. Des membres du service d’ordre de la CGT sont alors intervenus pour faire faire demi-tour aux récalcitrants, occasionnant encore quelques minutes de tension. En tout, 39 personnes ont été interpellées, dont la majorité lors de contrôles effectués avant la place de la Bastille.

64 000 à 200 000 manifestants en régions

Partout ailleurs en France, les manifestants s’étaient aussi rassemblés. En nombre à peu près équivalent à celui de la journée du 23 juin, puisque la police a compté cette fois 64 000 personnes dans les cortèges, contre 70 000 la semaine précédente (mais la CGT en a dénombré près de 200 000, comme la semaine précédente). À Lille, une fois n’est pas coutume, la mobilisation était européenne. Un comité transfrontalier a été mis en place par la CGT, SUD, FO, l’Unef, la Fidel, plusieurs syndicats belges (FGTB, ABVV Flandres, CNE Wallonie-Bruxelles-Capitale) et les Anglais de la People’s Assembly Against Austerity. Les Belges, comme nous l’avons expliqué dans cet article, sont en lutte contre la loi dite « Peeters », qui prévoit un allongement à 45 heures de la durée hebdomadaire du travail. Blocages aux entrées des villes, opérations « péage gratuit », la capitale du Nord a été sérieusement ralentie mardi matin, avant que la manifestation investisse le centre-ville dans l’après-midi.

À Rennes, les deux cortèges prévus se sont finalement fondus en un seul, suite au refus par la préfecture du parcours alternatif déposé par Sud PTT. La manifestation, rassemblant quelques centaines de personnes selon Ouest-France, s’est elle aussi déployée sous « haute surveillance », avec un renforcement des forces policières (400 policiers et gendarmes pour environ 1 000 manifestants) ainsi qu’une fouille des sacs aux abords.

Un homme a été interpellé pour avoir brûlé un drapeau français. À Nantes, la manifestation a également été autorisée mais le préfet a serré la vis, en interdisant « le port et le transport, sans motif légitime, d’objets pouvant constituer une arme » et les manifestants fouillés ont pu se voir confisquer jusqu’au sérum physiologique. Le parcours s’est déroulé dans le calme, selon le “live” de Presse océan, avec 3 000 personnes décomptées. Près de 1 000 personnes ont également manifesté à Saint-Nazaire dans la matinée. Montpellier a également défilé pacifiquement : entre 700 et 1 000 personnes, selon les sources policières ou syndicales, ont arpenté les rues du centre, tout comme à Bordeaux, où les manifestants étaient, pour Sud-Ouest, un « peu moins nombreux » que d’ordinaire.

Enfin à Grenoble, théâtre depuis dimanche d’un psychodrame politico-artistique suite à la mise à l’index par Bernard Cazeneuve d’une fresque murale jugée « anti-police » (lire à ce sujet le billet de Pascal Maillard dans le Club de Mediapart), 1 000 à 1 500 personnes ont défilé, rapporte France 3 sur place, sur un parcours réduit au regard des manifestations précédentes.

Presque partout, les cortèges se sont achevés par le dépôt en préfecture du résultat des votations citoyennes organisées par l’intersyndicale dans les entreprises et la fonction publique. Il s’agit d’une traduction physique de la pétition lancée il y a 4 mois sur le web par une poignée d’activistes pour demander le retrait du texte de loi. Plus de 700 000 personnes auraient pris part au vote, selon Fabrice Angei, responsable CGT interrogé par France Info, dans leur écrasante majorité pour dire « non » au projet gouvernemental.

Les opposants au texte auront encore l’occasion de faire entendre leur voix la semaine prochaine. L’intersyndicale a d’ores et déjà programmé un nouveau jour de manifestation le mardi 5 juillet, jour du retour du projet de loi à l’Assemblée nationale. Une tentative supplémentaire de peser dans le débat, et sans doute la dernière avant l’adoption définitive de la loi El Khomri.

Rachida El Azzouzi, Mathilde Goanec, Christophe Gueugneau et Dan Israel

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